Fintech

France Fintech 2018 : libérer, délivrer… et manager la donnée !

  • 11 Avr
    2018
  • 10 min

La donnée jouera un rôle central dans la révolution des services financiers. C'était tout l'objet du dernier Fintech Revolution, organisé par France Fintech, le mardi 10 avril dernier. Les récentes directives européennes lui ont entrouvert la porte et voici que tous les regards de l'écosystème financier se tournent vers elle. Mais alors quelle sera la stratégie gagnante pour l'emporter sur le marché des services financiers ? Et face à qui ? Les ennemies d'hier (les fintech) deviennent les amies d'aujourd’hui, face à la véritable menace : les GAFA et BATX, que Gaspard Koenig, philosophe, qualifie de « vassaux du XXIème siècle » face à nous autres « serfs numériques ».  

La banque, comme le commerce, doit se réinventer autour de l'expérience client. Elle devra opérer sa mue d'un métier orienté sécurité à un métier de « manager de la donnée client » tout en conservant son actif le plus précieux, la confiance. 

Aurélie Jean, chercheuse passée par les prestigieux bancs du MIT, et qui connaît bien à la fois l'univers bancaire et la culture « data-driven » du monde la tech, imagine avec L'Atelier ce que pourrait être le futur de la banque. 

L'Atelier : Les banques deviennent de plus en plus « tech ». Le terme fintech va-t-il disparaître ?

Aurélie Jean : J'ai fait deux ans de finance et d'économie à Bloomberg, je connais un peu le milieu. L'industrie financière est une industrie qui est très lourde, très conservatrice. La fintech est apparue via les start-up et les petites initiatives mais elle arrive maintenant dans les grosses entreprises de la finance. Le terme fintech va peut être disparaître car toutes les banques vont devenir des entreprises de la tech. Mais, attention, elles devront le faire intelligemment.

Goldman Sachs veut devenir le Google de Wall Street. Que pensez-vous de leur stratégie ?

LE DATA LAKE de GOLDMAN SACHS

Aujourd'hui, le numérique est la voie pour innover sur le marché de la finance et pour la réinventer. L'exemple récent de Goldman Sachs, qui a opéré un virage particulièrement brutal en la matière en est la démonstration la plus extrême. C'est un exemple très intéressant à observer car c'est la première fois qu'une banque fait un tel changement. Ils ont licenciés beaucoup de financiers et ont recrutés à tour de bras des scientifiques, des data scientists, des développeurs informatiques, qui sont devenus en quelque sorte des « gold commodities ». Ils ont développé des outils numériques pour automatiser la détection de fraudes et délits d'initiés, faire des prédictions sur les stocks, identifier les bons portefeuilles d’investissement. Ils ont mis en place un « Data Lake » pour rassembler des informations sur les transactions, les marchés, ainsi que des informations sur les emails, les messageries instantanées ou les appels téléphoniques, qu'ils donnent ensuite à « manger » au machine learning.


Est-ce un avenir souhaitable pour la banque ?

Cela a été très brutal en ce qui concerne Goldman Sachs, je ne suis pas sûre que cela ait été fait de manière intelligente. Je pense que c'est dangereux de s'éloigner autant du métier. Et le métier, c'est très important. La finance, c'est un métier. J'ai travaillé chez Bloomberg avec des gens du « business », donc venant plus de la finance, car je ne pouvais pas moi seule développer un outil, sans connaître le métier. C'est pour cela que je ne pense pas que cela soit un exemple à suivre. En tout cas je vais suivre leur actualité de près, car je suis très curieuse de voir la suite. Mais je n'y crois pas.

Est-ce là l'avenir de la banque ? Devenir une entreprise tech ?

Je pense que oui, mais il faut qu'elle le fasse intelligemment. Oui, la banque sera une entreprise tech parce qu'elle intégrera de plus en plus des corps de métier techniques. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aura que des gens de la tech, pas du tout. Cela veut dire qu'ils passeront par le numérique et la tech pour pouvoir innover. Le moyen, l'outil sera de plus en plus technologique ; pour autant, le cœur de métier, il est là et il devra rester là. C'est un juste équilibre à trouver, et le point d'équilibre va se trouver avec le temps, je pense.

L’enjeu culturel pour réussir cette transformation est colossal, non ?

la transformation digitale est un enjeu culturel 

Pour la première fois, on a des développeurs, des scientifiques qui arrivent dans des entreprises dans lesquelles ils n'étaient pas avant. Du coup les gens ne savent pas forcément comment travailler les uns avec les autres, ne savent pas comment communiquer, ils ne comprennent pas le métier de l'un et l'autre, et ça peut créer des clash.

Pour que les Banques deviennent tech et pour que ça marche, l'enjeu culturel est énorme ! C'est 50% du boulot. Le boulot sera d'arriver à former les gens du métier à réfléchir tech et « data », et que les gens de la tech comprennent davantage le métier financier pour pouvoir communiquer. Moi, j'ai appris le métier à Bloomberg, car comment veux-tu que je parle aux gens de la finance sinon ? J'ai travaillé pendant un an et demi sur les stocks et j'ai dû apprendre le métier des stocks.


Que pensez-vous de la stratégie « Bank as a platform » ?

Il y a deux choses. La plateforme, il faut la voir comme une complémentarité de l'humain. Par exemple, en ce qui me concerne, il y a plein de choses pour lesquelles je ne veux plus aller voir mon banquier, et je fais tout sur internet et cela me va très bien ainsi. Sauf pour l'attribution d'un prêt ou pour des conseils financiers, mais là pour le coup on va vraiment dans le conseil financier réel. Pour moi la vraie valeur ajoutée de la banque c'est la banque de détail éventuellement pour les prêts mais c'est surtout la banque d'investissement, de marché, car il y a un facteur humain encore très fort.

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Mais là où les banques ont un vrai enjeu, par rapport aux plateformes comme Wechat, c'est dans la confiance. Là où elles peuvent se distinguer des plateformes qui fleurissent un peu partout, c'est en disant : nous sommes vigilants à la protection des données, nous vous assurons une sécurité, nous vous assurons un anonymat. 

Car les entreprises collectent des données pour améliorer leur fonctionnement, mais ces données ne sont pas forcément rattachées à un entité, elles peuvent être anonymes. Les banques ont un enjeu là. Elles peuvent jouer la carte de l'éthique pour rassurer le consommateur. Elles ont donc intérêt à travailler main dans la main avec les États et les organismes européens qui veulent encore plus de transparence financière. Je pense que c'est là où les banques peuvent rassurer. 

C'est sur cet actif de confiance qu'elles doivent capitaliser.


La transparence sera donc clé ?

La transparence, je connais bien, car c'est le cheval de bataille de Bloomberg. Pourquoi Bloomberg a créée Bloomberg ? Pour rendre la finance transparente et être « compliant » vis-à-vis des demandes. Aller regarder ce qui se passe sur les marchés, suivre l'information financière en temps réel, essayer de rendre cette finance de marché la plus fluide et la plus transparente possible, pour que tout le monde, à tout moment dans le monde, connaisse l'information financière, afin d'éviter les délits d’initié. On a beaucoup parlé du RGPD à France Fintech, et la transparence est l'un des trois axes du Règlement européen sur la protection des données personnelles. La transparence dans tous les outils qu'on utilise. La transparence de la finance est quelque chose qui va être de plus en plus critique.

L'analyse prédictive permettra au consommateur d'être proactif dans la gestion de ses finances. Quel regard portez-vous sur ces techniques prédictives ?

quel rapport entre les glaces et les crimes dans la rue ? 

D'abord il faut dire que la banque est déjà très innovante. On ne le voit pas forcément dans la banque de détail, quoique maintenant on a de plus en plus d'apps. Mais dans la banque d'investissement, dans la banque d'affaires, il y a beaucoup de choses qui sont faites. On va effectivement aller de plus en plus dans la personnalisation, mais encore faut-il savoir comment personnaliser. Il faut faire attention avec ces outils et les données que l'on va corréler pour éviter les biais algorithmiques. La corrélation en donnée, c'est mettre face à face des données qui n'ont peut-être rien à voir ensemble a priori, c'est très utilisé en économie mais il faut faire attention à cela. Il y a ce livre Freakonomics qui est sorti il y a dix ans et que je n'aime pas du tout car je trouve que les bases économiques sont très faibles. Par contre c'est vrai qu'il y a un cas marrant de corrélation qui y est expliqué. Le test a eu lieu à Chicago : on s'est rendu compte quand on a fait de la corrélation de données que la courbe d'évolution de crimes dans la rue suivait la même tendance que la courbe d'évolution des glaces. La vente de glaces étant directement corrélée au crime dans la rue. On pourrait en conclure qu'il faut arrêter de vendre des glaces et qu'il n'y aura ainsi plus de crimes dans la rue. En fait, à quoi était due cette corrélation ? Les crimes dans la rue se passent principalement quand il fait beau car les gens sont dehors. Les glaces se vendent principalement dans la rue, dans des camions de glace, quand il fait beau. Cet exemple montre que quand tu mets des données qui n'ont a priori rien à voir ensemble, c'est très intéressant car ça permet de comprendre, mais il faut avoir un œil critique sur la décision que tu prends à l'issue de cette corrélation. Je n'aime pas ce terme « prise de décision », car ça désengage la personne qui va prendre cette décision. Moi j'appelle ça une base analytique numérique, une base décisionnelle, ce n'est pas une décision. C'est bien l'Homme qui prend la décision.

L'expérience client sera clé dans la banque de demain. Quel parallèle faites-vous avec le retail ?

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  • 21 Août
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Tout le monde disait que le e-commerce allait tuer le magasin. Ce n'est pas vrai. En ce qui me concerne, il y a certains produits pour lesquels je pourrais avoir 30% sur internet, et pour autant je vais quand même aller dans les boutiques car j'ai un service de la part d'une personne, que je n'ai pas sur internet. Et par contre il y a aussi plein de choses que j'achète sur Internet car en boutique je me fais mal accueillir. Et c'est pareil pour la banque, on cherche un conseiller qui va t'accompagner dans un projet de vie, qui va t'aider à prendre les bonnes décisions. L'automatisation de certaines tâches par l'IA par exemple permettra de dégager du temps de cerveau biologique. Moi je ne vais pas voir mon banquier pour qu'il me fasse un virement, ma grand-mère oui. Et quelque part, le métier de guichetiers dans les banques est un métier qui va disparaître et se transformer. Ces gens-là vont devoir se former pour devenir des conseillers financiers : comment tu gères ton portefeuille, ton argent… Personne ne sait gérer son argent, on a tous besoin d'un conseiller financier. Et le jour où tu as un conseiller financier, tu comprends comment gérer ton argent. J'apprends au fur et à mesure comment gérer mon argent parce que j'ai une entreprise, et un comptable qui me tape sur les doigts quand je ne fais pas les choses bien, et qui m'explique comment gérer mon argent. C'est compliqué de gérer un budget, il y a des choses à savoir, et c'est ça que j'ai envie d'apprendre de mon banquier, pas qu'il me fasse signer un papier pour faire une virement.

La qualité du service et de l'expérience client est donc primordiale ?

Il y a des gens qui ont compris comment choyer le client. Ils t'accueillent, ils te connaissent, ils connaissent tes goûts, ils te guident ! L’avenir des entreprises du retail, c'est le service ! Tu ne vas plus t'acheter une crème pour les yeux chez Guerlain, tu vas t'acheter une crème pour les yeux et avoir un conseil, une relation, un échange. Dans le monde de la finance, une banque qui l'a très bien compris c'est Capital One. Elle a créée sa propre chaîne de café Capital One Café, et les gens vont là-bas à la place de Starbucks, c'est dément ! Qu'est-ce que c’est bien ! Le café est bon, tu as un accueil très chaleureux, le style est sympa, la musique est sympa, ils organisent des concerts de musique classique tous les vendredis soir. 

SF Weekly

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Même si je n'ai pas de compte bancaire chez eux, j'en parle autour de moi car j'ai une super expérience dans leur café. Donc en terme de branding et de communication, c'est énorme. Ils ont tout compris. Il y a beaucoup de gens qui se sont moqués d'eux, en disant « c'est pas leur métier », mais en même temps c'est ça qui intéressant, aller combiner des métiers. Ça a été osé. Et cette disruption ne vient pas d'une start-up. Comme quoi les grands groupes aussi ont des idées. Capital One, qui, en parallèle, a lancé un énorme laboratoire de recherche pour la data. Et c'est intéressant de voir qu'il y a de grosses boîtes qui créent des laboratoires de recherche parce qu'ils se rendent compte qu'ils doivent avoir des laboratoires de recherche dédiés à cela, dans lesquels ils mettent des gens qui ont des corps de métier très techniques, limite académiques, pour travailler sur des problématiques très précises mais en même temps qui font le lien avec les métiers. Encore une fois, c'est la même problématique, arriver à faire travailler ensemble des gens aux horizons variés.

Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale