C’est un signe qui ne trompe pas. Il n’est plus nécessaire aujourd’hui de rappeler longuement ce qu’est la blockchain. A savoir un grand livre de comptes décentralisé et infalsifiable qui valide les transactions de façon immédiate et sans tiers de confiance. Cette technologie de « chaîne de blocs » va bien au-delà du Bitcoin, la crypto-monnaie qui l’a fait connaître et dont elle assure les opérations. Elle trouve aujourd’hui de nombreux cas d’usage dans le monde de la finance, de l’immobilier, de la traçabilité alimentaire, l’industrie pharmaceutique, la distribution d’énergie ou la logistique.

Passé la période d’évangélisation et des POC (proof of concept), on assiste ces derniers mois à une multiplication de réalisations bien concrètes. Sur la fameuse courbe d’adoption du cabinet Gartner, la blockchain a passé le pic des « attentes démesurées » pour se confronter à la réalité des faits avant d’espérer atteindre le plateau de productivité

Des pionniers, comme Axa et BNP Paribas en France, ont compris qu’ils devaient maîtriser les tenants et aboutissants d’une telle technologie. Ils se sont toutefois aperçus que la blockchain n’était pas transposable en l’état.

Clément Francomme 

C’est sans surprise dans le secteur financier que l’on compte le plus grand nombre de projets en production. « Il y a une prime aux premiers, note Clément Francomme, PDG et fondateur de la start-up Utocat. Des pionniers, comme Axa et BNP Paribas en France, ont compris qu’ils devaient maîtriser les tenants et aboutissants d’une telle technologie. Ils se sont toutefois aperçus que la blockchain n’était pas transposable en l’état, qu’elle nécessitait des ajustements avant de pouvoir adresser des problèmes existants. Leurs projets en conditions réelles donnent un signal au marché.»

Une assurance pour couvrir les retards d’avions

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Mi-septembre, Axa lançait ainsi fizzy, une plateforme d’assurance paramétrique reposant sur la blockchain Ethereum. Originale, elle propose à ses souscripteurs d’être indemnisés si leur avion a plus de deux heures de retard. Pas de contrat avec de petites étoiles, le remboursement est déclenché automatiquement sans que l’assuré n’ait besoin de se manifester. En se basant sur les horaires de vol, le contrat intelligent (« smart contract ») garantit un résultat prédictible. En phase de test, fizzy ne concerne pour l'instant que les vols transatlantiques directs entre Paris Charles-de-Gaulle et les Etats-Unis, et inversement. Avant une possible généralisation. Clément Francomme salue le choix « avant-gardiste » d’Axa de faire appel à une blockchain publique, les grands groupes optant généralement pour une blockchain privée. «Nous préconisons d’utiliser une blockchain publique, qui offre une sécurisation accrue par la multiplication des « preuves de travail », quitte à la privatiser dans un premier temps durant la période de tests. »

Axa toujours, à travers son entité Axa Investment Managers, et BNP Paribas travaillent ensemble au développement d'une plateforme de distribution de gestion d’actifs destinée aux gestionnaires d'actifs et aux investisseurs institutionnels. Les opérations restent encore largement manuelles avec la manipulation notamment de fax, la blockchain et les smart contracts doivent réduire les interventions humaines au strict minimum. « Il s’agit là de gagner du temps, d’éviter les erreurs de saisie et de lutter contre le blanchiment d’argent », poursuit Clément Francomme.

Paiements transfrontaliers et gestion de titres

BNP Paribas étudie la technologie blockchain depuis 2011. Le groupe bancaire participe au consortium international R3 et au laboratoire d’innovation LaBChain, lancé en France par la Caisse des Dépôts. En février 2016, il prenait une participation dans la fintech Digital Asset Holdings. C’est au travers d’un lab blockchain créé fin 2015 et d’une série de « bizhackathons » que BNP Paribas a pu délimiter les cas d’usage dans ses différents métiers.
Regard d'expert

Philippe Denis

Responsable CIB Lab blockchain & Chief digital officer BNP Paribas Securities Services 

La blockchain évite les correspondances entre les banques, les délais incertains et les risques d’erreurs. Le temps de transfert s’établit à 90 minutes contre 1 à 6 jours pour un transfert traditionnel  

Les projets sont, de fait, diversifiés. Le groupe utilise la blockchain pour les paiements internationaux entre des comptes bancaires de BNP Paribas au sein de son réseau international. Baptisé « Cash Without Borders », ce transfert de cash de point à point et multi devises a été expérimenté par les entreprises Panini Group et Amcor. « La blockchain évite les correspondances entre les banques, les délais incertains et les risques d’erreurs. Le temps de transfert s’établit à 90 minutes contre 1 à 6 jours pour un transfert traditionnel », avance Philippe Denis, responsable CIB Lab blockchain et Chief digital officer à BNP Paribas Securities Services. BNP Paribas propose d’autres services. Smart LC (LC pour « letter of credit ») s’appuie sur la technologie blockchain pour proposer un traitement des lettres de crédit plus rapide, plus simple et plus sûr, en remplaçant les volumes de documentation papier par des flux numériques. Collat’Shaker repose, lui, sur le potentiel de la blockchain pour gérer de manière plus efficace le « collatéral » dans des opérations de commerce international des matières premières. Enfin, en partenariat avec la plateforme de crowdfunding SmartAngels, BNP Paribas Securities Services a développé une blockchain permettant la réalisation et le suivi d’opérations concernant les titres des sociétés non cotées. Ces dernières n’ont, de fait, les mêmes facilités que les grands groupes cotés pour émettre et enregistrer des titres. Elles doivent produire un grand volume de papiers (statuts, registre des actionnaires…). Ce sujet fait d’ailleurs l’objet d’une consultation publique de la Direction Générale du Trésor dont une synthèse a été publiée fin août.

Traçabilité alimentaire, lutte contre la contrefaçon

Prospective

Blockchain : plus de transparence pour le consommateur ?

Archive Mai 2017

Si le milieu financier est à la pointe de la blockchain, il ne faudrait pas occulter le foisonnement d’initiatives dans les autres secteurs. Contrôle d’identité, certification, traçabilité, suivi logistique… toutes les activités nécessitant une confiance absolue dans l’information diffusée sont potentiellement concernées. Directeur de Keyrus Management, Emmanuel Giorgi prend l’exemple d’un acteur de la chimie verte qui utilise la blockchain pour rendre durable sa chaîne d’approvisionnement. « La matière première est transformée une première fois par une entreprise puis une seconde fois par une société différente. Il s’agit là de fédérer des acteurs qui ne se connaissent pas toujours. Constituer une filière avec le recours d’une autorité de régulation peut prendre des années. La blockchain facilite le passage à l’acte. » La traçabilité dans l’agro-alimentaire gagnerait, selon lui, à recourir à cette technologie. L’affaire des œufs infectés au fipronil a montré une fois de plus la difficulté à identifier les lots incriminés. Dans l’industrie pharmaceutique, la traçabilité des résultats cliniques puis de la chaîne d’approvisionnement, une fois le médicament mis sur le marché, sont également des enjeux sensibles. Dans le luxe, des start-up comme Hikitag tentent de lutter contre la contrefaçon de marque via des certificats infalsifiables qui suivent les produits tout au long de leur vie.

Avec l’essor du renouvelable, le particulier qui stocke de l'énergie peut la revendre à ses voisins ou à un fournisseur d'énergie. La blockchain va gérer les flux entre producteurs et consommateurs.  

Les distributeurs d’énergie ont également un intérêt à se pencher sur la blockchain selon Emmanuel Giorgi. « Avec l’essor du renouvelable, le particulier qui a des panneaux photovoltaïques, une éolienne de toit ou une turbine hydraulique dans la rivière en bas de son jardin stocke de l’énergie. Il peut la revendre à ses voisins de l’écoquartier ou à un fournisseur d'énergie. La blockchain va gérer les flux entre producteurs et consommateurs. »

Enfin, la blockchain peut venir au secours de la transparence politique. Pour éliminer les cas de fraude électorale, la CivicTech FollowMyVote se propose de garantir l’intégrité du processus de vote en ligne.
Rédigé par Xavier Biseul
Journaliste indépendant