Alors que le charismatique dirigeant de Lending Club, Renaud Laplanche vient de signer l’une des plus grosses introductions en Bourse – 870 millions de dollars levés, faisons un point sur le prêt entre particuliers aux Etats-Unis.

C’est dans les années 2008-2009 que surfant sur la crise financière et la défiance des banques, Lending Club et Prosper tentent de faire émerger le « peer-to-peer lending », le prêt entre particuliers. L’idée est simple : supprimer l’intermédiation bancaire et créer une plateforme où les épargnants sont mis en relation directement avec des consommateurs.

La promesse marketing est belle : offrir des taux plus bas que les banques aux emprunteurs et des rémunérations élevées aux prêteurs. La critique du système financier est alors à peine voilée. Selon ses détracteurs, les banques seraient inefficaces, lourdes, coûteuses, etc. Les deux acteurs se présentent donc comme une alternative à un système vicié et archaïque. A l’heure du mouvement des « indignés » qui prend alors de l’ampleur, la promesse avait de quoi séduire. Leur motto ? Une démocratisation du crédit en le rendant accessible à tous, la transparence et rentabilité du système, et enfin, dans un pays adepte d’investissement, une meilleure maîtrise du risque du crédit. En 2014, qu’en est-il réellement ?

« On ne prête qu’aux riches …

… et on a bien raison, car les pauvres remboursent difficilement ». Un aphorisme de Tristan Bernard, qui pourrait aisément être raison du combat des « chevaliers blancs » du crédit américain. Et c’est d’ailleurs, à l’époque, une part non négligeable de leur communication. Tout un chacun pourrait venir emprunter sur ces plateformes. Tant et si bien qu’en 2009, le Washington Post publie un article encensant le principe. Après tout, le crédit est le combustible naturel de la consommation américaine. Toute une promesse !

En y regardant de plus près aujourd’hui, cette promesse n’est pas tout à fait tenue. Dans une interview donnée en mai dernier à Forbes, le PDG de Lending Club, Renaud Laplanche déclare qu’il n’aurait « qu’à peine commencé à pénétrer le marché des emprunteurs dont le profil est excellent ou très bon ». Et cette volonté de ne s’adresser qu’au haut du panier des emprunteurs est clairement assumée puisque sur le site de Prosper, seul un credit score* supérieur à 640 permet d’accéder à la plateforme de prêt. Score que plus d’un tiers (34,7%) de la population américaine n’atteint pas.

Source : FICO (2013)

Ces plateformes se revendiquent donc sélectives et affichent nettement leur désir d’attirer les emprunteurs les plus attractifs. La différence entre elles et une banque est somme toute, ténue, si l’on s’en tient au volume de refus annoncé.

http://static.squarespace.com/static/536d240ee4b003c326c6b1c1/t/537e610ce4b033646a942aaf/1400791317952/?format=750w

« Débarrassez-vous des banques, et faites des économies ! »

Attaquons-nous à l’autre promesse marketing faite par les sites américains de prêts entre particuliers : un moindre coût, en supprimant l’étape « banques ». Dans le schéma présenté par Renaud Laplanche, les chiffres sont explicites. Un emprunteur qui paye un taux d’intérêt de 18% pour sa carte de crédit, l’équivalent d’un crédit revolving en France ne payera en moyenne plus que 14,1%. Côté épargnant/prêteur, au lieu d’un taux décevant de 1,5% de rémunération, investir sur Lending Club rapporterait 9,5% ! Alléchant, non ? Sauf que ces moyennes ne rendent pas bien compte de la réalité.  Si l’on se fie aux chiffres publiés sur le site de Prosper, pour espérer gagner 9%, il faudrait investir dans des prêts de niveau de risque C ou au-delà. Or, il s’agirait d’emprunteurs dont le risque de ne pas rembourser est estimé entre 7 et 15%. Un choix, en somme, ou pour le moins, audacieux. « Pour gagner plus, risquez plus ». De plus, seuls les fonds « non-investis », c’est-à-dire l’argent qui « dort » sur votre compte Lending Club par exemple, sont assurés par la FDIC, l’agence fédérale américaine qui garantit les dépôts bancaires). Par conséquent, l’argent investi ne bénéficie d’aucune garantie, si ce n’est celle du site qui s’engage à tout faire pour recouvrer votre créance.

Autre donnée : si l’emprunteur aspire à un taux d’intérêt réellement inférieur à celui de sa carte de crédit, le prêt entre particuliers n’est peut-être pas l’option la plus intéressante. Toujours selon les chiffres de Prosper, le taux maximum appliqué à un emprunteur de risque B est déjà de 14,85%, soit 17,20% de taux réel après commission. Le taux maximum appliqué à un emprunteur de risque C, est, lui, de 19,20% et grimpe à 21,65%, une fois la commission appliquée. Les emprunteurs de risque C représentent 29% des encours de Lending Club, le taux de 14,1% annoncé ne les concerne donc pas. De là à penser qu’un emprunteur considéré comme intéressant puisse obtenir un meilleur taux d’intérêt auprès de sa banque, il n’y a qu’un pas à franchir allègrement.

Par conséquent, pour bénéficier à plein des excellents taux avancés par les deux géants du P2P Lending aux USA, il faut soit prendre plus de risques en prêtant à des profils plus dangereux, ou avoir un profil d’emprunteur excellent. En revanche, selon les chiffres de Lending Club, 61% des emprunteurs demanderaient un crédit pour un refinancement et 22% spécifiquement pour refinancer leur carte de crédit. 83% des emprunteurs seraient donc des personnes qui trouvent leur intérêt à refinancer leurs prêts antérieurs sur la plateforme.   

Les plateformes de prêts entre particuliers méritent-elles encore leur nom ?

A la création de Prosper et de Lending Club, le profil des premiers prêteurs respectait un schéma classique:  un peu d’argent et un peu de temps. Professions libérales, boursicoteurs, mères au foyer constituaient le cœur de cible. Pourtant, depuis près d’un an, des fonds « investissent » ces fameuses plateformes, comme démontré par Amy Cortese dans le New York Times. Plus d’une douzaine de fonds d’investissement opèrent déjà spécifiquement sur ces plateformes. En effet, les chiffres de Prosper indiquent qu’au mois de mars dernier, 80% des sommes prêtées étaient issues de fonds, banques ou personnes morales. Suite à cet article, Renaud Laplanche a exercé son droit de réponse dans Forbes. Dans une longue interview, il se défend d’une prise de contrôle de sa plateforme par le monde de la finance. En juin 2013, le même Laplanche annonçait deux premiers partenariats avec des banques, suivis de cinq autres en décembre. En début d’année, la filiale américaine de Santander annonçait à son tour un partenariat avec Lending Club, prévoyant d’ici à 3 ans de posséder 25% des créances de la plateforme…

La grogne commence à se faire sentir sur les forums d’utilisateurs des plateformes. « Les investisseurs institutionnels nous piquent les meilleures opportunités de prêt », dénonce un utilisateur découragé. « Nous faisons tout ce qui est possible pour respecter notre principe initial qui est le prêt entre particuliers », répond alors Ron Stuber, fondateur de Prosper.

Il est indéniable que le marché du prêt entre particuliers n’en est qu’à ses débuts. Les chiffres montrent que les volumes augmentent régulièrement depuis 5 ans. Et ce n’est pas la levée récente de 870 millions de dollars qui contredira ce succès. Les évolutions décrites plus haut de ce marché laissent à penser qu’à défaut d’être devenu un système financier parallèle ou opposé, le prêt entre particuliers est en train de devenir un moyen de financement différent et complémentaire. Les banques ne s’y sont pas trompées. Rares sont celles qui ont créé ou investi directement dans une plateforme.  Elles sont, toutefois, de plus en plus nombreuses à y prêter des fonds ou à y adresser certains de leurs clients.