Après l'âge de raison en 2017, l'association France Fintech (dont L'Atelier BNP Paribas est partenaire pour la troisième année consécutive) a placé la "data libérée, délivrée" au centre des réflexions de son édition 2018, Fintech Revolution. La promesse est belle si on se réfère au plus gros succès des films d'animation. Mais ce n'est pas dans l'univers enfantin que se joue aujourd'hui la réflexion autour de la donnée, mais bien dans la cour des grands de l’industrie bancaire (les banques, les régulateurs, les politiques, les géants du numérique) et des moins grands mais tout aussi prometteurs, les fintech. Tous courtisent la donnée qui leur permettra d'atteindre le graal de l'expérience client. Pour que, demain, il ne s'agisse plus de vendre un service financier mais plutôt une expérience (personnalisée, transparente, rapide et simple), voire même, dans une vision plus prospective, une expérience émotionnelle, au service de la réalisation de projets et de rêves.

Data libérée : grâce à qui, à quoi ?

Fintech

La blockchain à l’heure des premières réalisations

  • 09 Oct
    2017
  • 20 min

Plusieurs éléments sont à l'origine de sa libération. D'abord l'essor des technologies de la donnée et notamment de l'intelligence artificielle, de la blockchain qui est en déjà à ses premières réalisations et de l'internet des objets. Les cas d'usage sont de plus en plus développés dans la banque ou l'assurance, créant de nouveaux services et usages, à destination du client. 

Ensuite, cette évolution tient pour partie à la réglementation et à deux directives européennes notamment. Axelle Lemaire, ex-secrétaire d'Etat chargée du numérique, présente sur la scène de Fintech Revolution, le clame haut et fort : « Nous sommes à un moment de notre histoire où la régulation rencontre l'innovation. Ce n'est plus un frein aujourd'hui mais un avantage concurrentiel. » Les textes qui régissent les services financiers organisent la concurrence avec comme objectif de favoriser l'innovation, créer de nouveaux services performants et faire émerger de nouveaux acteurs. Ainsi la deuxième Directive européenne sur les paiements (DSP2) permet aux prestataires de paiements et autres agrégateurs bancaires tels que Bankin' d'accéder au compte bancaire, avec l'accord du client, lui permettant non seulement de gérer son budget et ses dépenses au quotidien en comparant en un même endroit l'ensemble de ses comptes, mais aussi de réaliser des opérations de paiement, ce que Bankin' permet via sa fonctionnalité de virement. Linxo a d'ailleurs annoncé hier avoir racheté la fintech Sharepay, confirmant ainsi ses ambitions d'accélérer dans le paiement également. Pour autant, Joan Burkovic, CEO de Bankin', modère le pouvoir de cette avancée réglementaire en rappelant que DSP2 ne s'applique que pour les comptes courants (paiement) et non pour les comptes d'épargne, alors même que cela représente le gros du marché. 

RGDP : le droit à la portabilité des données

Comme DSP2, le RGDP met à l'honneur le principe selon lequel la donnée appartient avant tout au client. En ce sens, le Règlement Général pour la Protection des Données (RGDP), qui entrera en vigueur le 25 mai prochain, instaure notamment un droit à la portabilité des données. Le client se voit reconnu un droit de propriété sur ses données personnelles et peut ainsi demander le transfert, la restitution et l'effacement de ses données. Évidemment, les données personnelles sont un actif précieux qui devra être protégé, et le récent scandale Cambridge Analytica est là pour nous le rappeler. Sur ce sujet sensible, Aurélie Jean, scientifique, numéricienne et entrepreneur, s'interroge sur la façon dont on efface la donnée : « Les enlève-t-on de la case mémoire en y mettant des données aléatoires (random) ou les enlève-t-on de la case mémoire en cassant le chemin numérique, l'adresse pour y accéder ? Dans ce deuxième cas, la donnée est toujours là. »

31

milliards de dollars

d'investissements captés par les fintech en 2017

Enfin, les fintech, qui connaissent une croissance fulgurante (elles ont capté 31 milliards de dollars d'investissement en 2017, contre 25 milliards en 2016, selon l'étude KPMG « The Pulse of Fintech »), ont fait émerger de nouveaux usages, en proposant de nouveaux modèles de services financiers. Elles se sont progressivement fait une place au soleil de l'industrie bancaire, que ce soit dans les paiements (PayPal sur le net ou Lydia via le smartphone), les comptes bancaires (Qonto pour les entreprises et les indépendants, et bientôt Margo Bank pour les PME), le financement de crédits (Lendix pour les PME et Younited Credit pour les ménages), la gestion de l'épargne (les robo-advisor Advize et Yomoni) ou la gestion du budget (les agrégateurs de comptes tels que Linxo et Bankin').

La bataille de la donnée  

GAFA & BATX

Depuis une dizaine d'années déjà donc, les fintech proposent des services bancaires. Mais plus récemment, les GAFA, BATX et autres gros acteurs qu'ils soient dans la grande distribution (La Fnac ou Carrefour) ou dans les télécoms (Orange) veulent aussi leur part du gâteau bancaire. Et pour l'obtenir, ils disposent d’avantages concurrentiels de taille : bénéficiant d’importants moyens financiers, ils sont non seulement assis sur une réserve de données colossale (leur base clients, tout comme les banques) mais savent surtout comment l’exploiter et en extraire de la valeur. Ainsi, des acteurs tels qu'Apple, Google ou Samsung proposent leur propre service de paiement mobile. Dans la grande distribution, des enseignes comme La Fnac ou Carrefour ont également lancé leur propre carte de paiement, sans parler d'Amazon qui en plus de fournir des cartes Visa à ses clients américains, réfléchirait à une offre bancaire à destination des millennials. Même les compagnies aériennes s'y mettent : Air Asia a récemment lancé son offre de transfert d'argent et de prêts en Asie baptisée "BigPay". Enfin les télécoms ne sont pas en reste, et le lancement par Orange de sa banque mobile Orange Bank en atteste.

Manager la donnée

Regard d'expert

John Egan

Responsable de

L'Atelier BNP Paribas

Le rôle des fintech a changé. D'adversaires hier, elles sont devenues aujourd'hui des tierces parties, des fabricants de produits. Les banques ne fabriqueront pas leurs propres produits, elles s'appuieront sur les fintech

Et pour faire face à ces géants du numérique, les fintech seront de précieuses alliées pour la banque. C'est la vision défendue par John Egan, responsable de L'Atelier BNP Paribas : "The role of fintech has changed. Yesterday adversarial, today third party as a product manufacturer. Banks won't produce their own product, they will rely on third party to do so." En sachant exploiter et extraire de la valeur des données, les fintech pourraient solutionner trois points de douleur dont les banques ont dû mal à se séparer en matière de relation client : la personnalisation, la transparence et l'efficacité. C'était le sujet débattu lors du panel modéré par Patrice Bernard, « Comment les data réinventent-elles le business model des services financiers ? ». Lors de cette table ronde, Clément Coeurdeuil, CEO de la fintech Budget Insight, leader français de l'agrégation de données bancaires, revient sur l'apparente contradiction : « Au final, on pourrait croire que mon métier, c'est de vendre aux banques des données qu'elles ont déjà. Mais du fait de leurs systèmes d'information (SI) et logiciels vieillissants [...], il leur est difficile d'extraire une donnée propre et utilisable. Par ailleurs, concernant les données, les banques se demandent si elles ont le droit de le faire tandis que nous nous demandons si on va créer de la valeur pour le client. Le vrai sujet pour nous est de savoir quelle expérience client on va créer. Les banques, à cause des problématiques de sécurité et de conformité, se posent la question à l'envers. » Et l'on comprend néanmoins assez bien que les banques protègent leur actif le plus précieux : la confiance

Après l'intervention du spécialiste de l'extraction des données, Budget Insight, c'est au tour du spécialiste de leur exploitation d'intervenir. Charles de Gastines, CEO de Paylead, la présente comme la fintech française qui veut révolutionner la connaissance client en révélant le potentiel des données de transaction bancaire : « Tout le monde parle de la donnée, de l’IA, de big data et la réalité c’est que les banques ont une donnée de transaction extrêmement puissante qu’elles n’exploitent pas encore. Et comme elles ont besoin d'aller vite face aux GAFA et BATX, nous leur permettons d'aller beaucoup plus vite car nous avons des équipes beaucoup plus petites et plus agiles et nous avons des fenêtres un peu moins réglementées. »

À la question de savoir comment le business model des banques sera impacté par la donnée, la réponse est sans appel. Pour John Egan, responsable de L'Atelier BNP Paribas, « les banques vont devenir les managers des données clients ». Une assertion confirmée peu de temps après par Clément Coeurdeuil, CEO de Budget Insight : « Les banques sont dans une ère de transformation comme elles n'en n'ont jamais connu auparavant. Ce n'est plus un métier de sécurité, c'est un métier de data. »

L'Atelier BNP Paribas 

L'Atelier BNP Paribas

Jonathan Hescovici, CEO de WeSave, une plateforme digitale de gestion de patrimoine qui s'adresse au client final, conclu le panel avec une vision prospective sur le modèle d'affaire des services financiers. « Ce qui est important dans les prochaines années, c'est d'aller chercher l'émotion du client. Notre métier, c'est de faire fructifier leur argent, mais ce n'est qu'un moyen. Il faut se concentrer sur la fin et non sur les moyens. »

L'enjeu des banques, demain, ne sera plus de vendre des produits mais plutôt des expériences

En plus de la dimension transactionnelle, la banque de demain devra donc progresser sur la dimension relationnelle et émotionnelle. L'enjeu des banques, demain, ne sera plus de vendre des produits mais plutôt des expériences : l'achat d'un bien immobilier, le financement des études des enfants, un mariage... Et il peut être là, l'avenir de la banque : devenir le compagnon de vie du client, grâce à une stratégie de données augmentée par l'entremise des fintech.  

Croiser les regards

Regard d'expert

Aurélie Jean

Scientifique, numéricienne

et entrepreneur 

 Il faut diversifier le monde des concepteurs des outils numériques. Cela ne doit pas être l'apanage des développeurs 

Evidemment, puisque la donnée nourrit et entraîne l'intelligence artificielle (IA), et que les techniques de machine et de deep learning feront parti du chantier de la relation client, il convient d'être d'une vigilance extrême quant aux possibles biais technologiques. Lors du panel « L'IA s'est-elle déjà distillée au sein des modèles fintech ? », Aurélie Jean, scientifique, numéricienne et entrepreneur, rappelle l'importance de la représentativité des données. « Dans le cas de l'estimation du prix d'une assurance, si on entraîne les algorithmes uniquement sur des données des assurés des dernières décennies, on reproduira inévitablement les biais de genre, d'origines sociales et d'origines ethniques du passé. » C'est ainsi qu'aux États-Unis, un assuré noir paye jusqu'à trois fois plus son assurance voiture qu'un assuré blanc. Car en machine learning, les algorithmes sont entraînés sur des données choisies par l'Homme. Si les données ne sont pas représentatives, les modèles algorithmiques dont elles seront issues ne le seront pas non plus. Pour Aurélie Jean, « La séparation entre la philosophie et la science qui date du milieu du XXème siècle est une erreur. Les data scientists devront regarder les données avec un œil à la fois scientifique et anthropologique. Un modèle algorithmique apportera toujours une réponse. La vraie question est de savoir prendre du recul sur cette réponse, la prendre comme une base de réflexion pour l'Humain. Le regard anthropologique à cet égard est primordial : comprendre la civilisation, la culture, l'histoire... Il faut diversifier le monde des concepteurs des outils numériques. Cela ne doit pas être l'apanage des développeurs. » 

Ainsi, à la manière d'un diamant brut dont on voudrait révéler tout l'éclat et la pureté sans le dénaturer, la donnée circulera entre les mains d'orfèvres aux compétences complémentaires. Certains sauront comment la trouver, d'autres comment la faire briller, quand d'autres encore sauront comment la manager et la protéger. Tout ceci au bénéfice du client final, de ses projets et de ses rêves. Puisse l'expérience financière devenir relationnelle et émotionnelle ! 

Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale