A l’occasion de l’événement “Fintech Révolution” de demain, dont l’Atelier BNP Paribas est partenaire, nous faisons le point sur le marché des Fintech en France, son histoire, son dynamisme. Alain Clot, président de l’association France Fintech, répond à nos questions.

Paris défie Londres dans la Fintech

En France, l’investissement dans les Fintech a bondi de plus de 750% de 2014 à 2015 (Accenture), passant de plus de 19 millions d’euros à 167 millions. Aujourd’hui, une cinquantaine de Fintech sont présentes sur le marché français. Alain Clot est président de l’association France Fintech, crée en 2015. Son rôle est de promouvoir, animer et représenter l’écosystème des Fintech françaises auprès des différentes parties prenantes.

Alain Clot, président de France Fintech 

Comment définiriez-vous une Fintech ?

Littéralement, “Fin” fait référence aux services financiers et donc à la banque, mais aussi à l’assurance, la gestion d’actifs et le conseil en investissement. Et “Tech” pour la forte composante technologique, notamment en matière de mobilité, de numérique et de technologie de la donnée. Mais si on se tient à cette définition littérale, les acteurs traditionnels de la finance qui utilisent la composante Internet dans leurs services, pourraient être englobés dans cette catégorie. Et inversement, certaines Fintech proposent des services plus “classiques”. Le véritable facteur différenciant pour nous, en plus de la technologie digitale, c’est le concept de modèle innovant, alternatif aux modèles traditionnels. Ces start-up technologiques introduisent dans les services financiers de nouveaux usages et services, réduisent le nombre d’intermédiaires, permettent une personnalisation de l’offre, l’automatisation des opérations et la baisse des prix ; elles jouent à fond la carte de la technologie des données et remettent le client au centre l’offre. Elles répondent aux nouveaux comportements des utilisateurs, au désir d’approche participative notamment. Les français ont envie de consommer la banque comme ils consomment désormais la musique, les transports, ou les réseaux sociaux. Ils veulent des services financiers plus connectés, plus simples, plus personnalisés.

Où et quand la Fintech est-t-elle née ? Comment le marché évolue-t-il en France ?

Je vais peut être vous étonner en vous disant cela, mais c’est, dans une certaine mesure, dans l’Hexagone que le mouvement est apparu dans les années 90. On ne les appelait pas encore ainsi à l’époque mais c’est en France que l’on a pu, en premier, consulter ses comptes et faire des opérations à distance, y compris au sein de modèles véritablement alternatifs à la banque classique avec notamment Boursorama et Cortal, passés de simples courtiers ou sites d’informations en ligne, à banque en ligne. Historiquement donc, on peut presque dire que les Fintech sont une affaire de famille française….

Nous entrons aujourd’hui dans la deuxième vague de la Fintech. La première, principalement centrée sur les particuliers, a consisté essentiellement à développer de nouveaux usages : paiement par application, transfert, conseil en investissement (« robo-advisor »), ou encore financement participatif (crowdfunding-crowdlending). On peut citer Slimpay et Lydia pour le paiement en ligne, KissKissBankBank et Lendopolis pour le crowdfunding, ou encore Advize et  Yomoni pour le robo-advisor. La deuxième vague, celle dans laquelle nous sommes actuellement, est beaucoup plus centrée sur la technologie avec, en particulier, trois moteurs qui sont l’intelligence artificielle, la blockchain et les objets connectés. En France, on peut citer Ledger ou Stratumn pour la blockchain par exemple. Cette fois, « la techno court devant et l’usage derrière ». Elle est beaucoup plus tournée vers les entreprises (notamment PME-TPE) et s’agissant des particuliers, elle s’attaque aussi aux clientèles plus fortunées. Les modèles « s’horizontalisent » en intégrant plus de services et en proposant tout un parcours intégré. On voit émerger des sortes de néo-banques et néo-assureurs. C’est le début de « l’âge de raison ». Le marché des Fintech françaises sort de l’adolescence (consolidation du marché, acquisitions, recherche de la taille critique, diversification, internationalisation). Dans cette deuxième vague, la Fintech mûrit et a commencé à s’exporter, en particulier à travers ce qu’on appelle le « passporting européen »; celui-ci permet d’être agréé dans un pays européen et ensuite de pouvoir couvrir les autres marchés de l’Union sans nécessité de demander un nouvel agrément à chaque fois. Evidemment le Brexit représente ici une très grande opportunité pour les Fintech françaises puisque Londres ne sera plus dans l’UE et perdra ainsi son passeport européen.

Alors justement, comment se porte le marché des Fintech en France ?

Le nombre de créations de Fintech a explosé depuis deux ou trois ans en France avec des centaines de jeunes pousses lancées pendant cette période. Toutes n’ont pas survécu, ce qui est dans l’ordre des choses. Mais celles qui sont toujours debout se financent de mieux en mieux. Younited Credit (ex-Prêt d’Union), qui propose le prêt entre particuliers (« peer to peer »), a réalisé la plus grosse levée de fonds Fintech en France, avec 53 millions levés depuis sa création, devant FinexKap pour l’affacturage avec 23 millions, et Lendix pour le crowdfunding avec 19 millions. On compte à ce jour environ 35 VC (“Venture Capitalists” ou capital risqueurs) qui investissent dans les Fintech en France, tels que Partech ou BlackFin.

En 2016, le secteur a confirmé son attractivité avec des levées de fond importantes. C’est le cas notamment de Lendix, qui a levé 12 millions d'euros en avril dernier, ou encore de KissKissBankBank, plateforme de financement participatif, qui a levé 5,3 millions d’euros. Les Français veulent de la Fintech. Selon une récente étude de Deloitte, une fois qu’on leur explique ce qu’elles proposent, 45 % d’entre eux se déclarent intéressés par leurs innovations et 18% environ en consomment déjà : moyens de paiement, financement participatif (crowdfunding), épargne, services bancaires aux particuliers, conseil en investissement, etc. Mais ce sont les néo banques qui sont les plus consommées. Compte Nickel par exemple compte déjà plus de 500 000 clients en France.

Paris est en retard par rapport à la City, pensez-vous que les Fintech françaises aient les atouts pour inverser la tendance ?

La finance digitale française a 4 ou 5 ans de retard par rapport à l’Angleterre. Ceci s’explique notamment par l’absence jusque récemment encore de financement en capital risque, et d’autre part du fait d’une réglementation plus frileuse envers l’innovation.

Ces lacunes ont été substantiellement comblées : la France est en deuxième position en Europe en capital risque cette année, et nos régulateurs français ont engagé une véritable révolution culturelle. L’AMF (l’Autorité des Marchés Financiers) et l’ACPR (l’Autorité de Contrôle Prudentiel et de Résolution) ont notamment créé une cellule commune et un Forum Fintech, pour dialoguer et accompagner les professionnels du secteur.  Enfin les pouvoirs publics jouent leur rôle. Citons les aspects législatifs : la loi pour une République numérique qui contribue à préparer la France et son économie aux enjeux du numérique, tout en définissant un cadre de confiance et notamment la protection des données personnelles. Mais aussi le chantier de transposition de la deuxième directive européenne sur les services de paiements (DSP2) dont les conséquences pour notre marché seront très importantes puisque les prestataires de paiements et agrégateurs pourront, avec l’accord du client, accéder au compte bancaire. Enfin, comment de pas parler de la French Tech, véritable écosystème international, de l’action de BPI France (Banque publique d’investissement pour les entrepreneurs), et de manière générale de la qualité des échanges que nous avons régulièrement avec la haute fonction publique. Nous échangeons beaucoup avec les cabinets ministériels, les députés, les sénateurs. Il y a même eu un colloque en mars 2016 sur la Blockchain à l’Assemblée Nationale. Le lien entre public et privé s’agissant de ce sujet marche plutôt bien. Tout le monde pousse dans le même sens. L’écosystème français s’est développé et structuré. Ne tombons cela dit pas dans l’angélisme, il reste beaucoup à faire : aligner notre fiscalité et nos charges sociales sur celles de nos concurrents et surtout en finir avec cette calamiteuse instabilité fiscale, réglementaire et administrative qui décourage les investisseurs. Ecrire un Business Plan à 5 ans relève de la gageure dans ce contexte. Finissons en avec ce « Concours Lépine » de la créativité fiscale qui détruit de l’emploi depuis des décennies…

C’est désormais donc la taille critique, l’accélération, le vrai sujet. Mais nous avons des atouts considérables pour combler notre retard. D’abord, et j’en ai déjà parlé, nous bénéficions d’une actualité inattendue, le Brexit. En sortant de l’Union Européenne, La City perd son passeport financier européen. Paris se positionne ainsi comme possible centre de repli et de relocalisation des start-up en quête de passeport européen. Mais au delà de cette conjoncture, nous disposons d’atouts intrinsèques majeurs : une compétence mondialement reconnue tout d’abord. N’oublions pas que nous avons développé une culture profonde de la finance en France avec des acteurs traditionnels de classe mondiale (banques, assurances, sociétés de gestion) et une forte compétence en sciences de l’ingénieur et notamment en “data sciences”, qui est le cœur du digital. Et puis la culture entrepreneuriale est désormais résolument inscrite dans l’ADN français. La France est championne d’Europe en matière de création d’entreprises. En 2016, 554 000 entreprises ont été créées en France, selon l’Insee. La France fait la course en tête devant l’Allemagne et la Grande Bretagne. Il est relativement facile de créer une start-up en France (plus difficile de la maintenir en vie…). Les dispositifs statutaires sont simplifiés (SAS, auto-entrepreneurs), la déduction fiscale pour investir dans une PME est très incitative (love money). Et puis la France dispose d’une réserve de main d’oeuvre qualifiée et efficace, digne héritière de son excellence académique. Enfin, Le lancement de Station F, le plus gros campus de start-up au monde, à Paris en avril prochain, s’ajoutant à tous les incubateurs et accélérateurs existants, est une bonne illustration du dynamisme de l’écosystème entrepreneurial français.

Le mariage de la longue tradition financière française avec son dynamisme en matière de technologies et d’innovation devrait donc faire de la Fintech française un secteur d’excellence.

 
Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale