L’innovatrice

Regard d'expert

Leigh Phillips

CEO de l'association caritative EARN

Pour que les gens gravissent l’échelle sociale, certes le revenu est important mais l’argent disponible, l’épargne, a encore plus de valeur
Rien ne prédestinait Leigh Phillips à travailler dans une Fintech américaine après des études littéraires au Royaume-Uni. « J’étais venue à San Francisco rendre visite à mon frère, et je me suis dit que cette ville était géniale, et qu’il fallait absolument que je m’y installe aussi, même si je ne savais pas vraiment ce que j’allais y faire. » La jeune Britannique enchaîne alors les petits boulots pendant un temps et promène plusieurs chiens avant de se dire « je devrais réfléchir à un travail plus sérieux ». Le secteur public l’intéresse, c’est en en parlant autour d’elle que sa vocation prend forme. « Un ami intelligent me dit un jour : si tu veux travailler dans une association caritative, tu devrais apprendre à lever des fonds et le faire dans une institution reconnue. » Leigh Phillips commence alors sa carrière à l’Université de Californie à San Francisco (UCSF). C’est là qu’elle rencontre une collègue dont l'époux, José Cisneros, devient le Trésorier de San Francisco. « Mon amie m’indique que son mari cherche à recruter. Comme à l’époque je voulais être écrivaine, c’était mon autre but dans la vie, alors je me suis dit que je pourrais tenter ma chance pour un poste à l’Hôtel de Ville tout en écrivant à côté. »
Le destin en décide autrement, Leigh Phillips se retrouve embarquée dans une mission qui la passionne. « Le Maire de l’époque Gavin Newsom demande au bureau du Trésorier de mettre en place un programme de crédit d’impôt pour les familles à faible revenu, ce projet a vite eu pour ambition de les bancariser. » Le projet prend de l’ampleur et le bureau du Trésorier de la ville devient alors « un des premiers Bureau de l'Autonomisation Financière, un bureau destiné à aider les personnes à faible revenu à améliorer leur sécurité et leur stabilité financières ». Pendant 11 ans, Leigh Phillips a aidé plusieurs milliers de personnes à avoir un compte en banque pour la première fois avec Bank On. « L’initiative est devenue nationale, une centaine de banques y ont participé », se rappelle Leigh Phillips. « On a aussi lancé le premier compte épargne pour enfants. Désormais à San Francisco, chaque enfant scolarisé dans une école publique dispose d’un compte bancaire à son nom : les familles peuvent y économiser de l’argent pour leurs études et recevoir des subventions. » Earn, littéralement « gagner de l’argent » en Français, est une association partenaire dont inciter les personnes à économiser est justement l’objectif. Leigh Phillips en deviendra la CEO en Septembre 2015, après avoir dirigé le Bureau de l’Autonomisation Financière (Financial empowerment) de la ville et du comté de San Francisco, et après avoir été au conseil d’administration de la startup Fintech Level Money.
SaverLife - Earn
  • 1 min

Le projet

40%

DE LA POPULATION AUX E-U

N'A PAS 400$ À UTILISER EN CAS D'URGENCE

Earn a été créée en 2001. « Aux États-Unis, 40% de la population n’a pas 400 dollars d’économie à utiliser en cas d’urgence. Cela signifie que près de la moitié des Américains ne peuvent pas faire face à un imprévu sans s’endetter. Si la voiture tombe en panne, s’ils ratent quelques jours de travail parce que leur enfant est malade ou s’ils sont eux-mêmes souffrants, s’ils ont besoin d’une opération médicale... quelle que soit l’urgence, ils risquent de devoir vider le peu d’épargne qu’ils ont pour y répondre voire de devoir contracter des dettes. » De ce triste constat est né la nécessité d’éduquer, d’inciter et d’aider les moins favorisés à mettre de l’argent de côté. Une initiative indispensable dans un pays où l’état-providence est quasi-inexistant. « L’idée étant que pour que les gens gravissent l’échelle sociale, certes le revenu est important mais l’argent disponible, l’épargne, a encore plus de valeur. » Et est nécessaire pour permettre à chaque individu d’investir en lui-même « via l’achat d’une maison, la création d’une petite entreprise, l’éducation pour soi ou pour son enfant… Ce sont les choses qui aident à s’élever économiquement ». Aux débuts de Earn, « à chaque fois qu’une famille à faible-revenu mettait un dollar de côté, le gouvernement fédéral contribuait à hauteur d’un dollar (NDLR : avant que ces fonds fédéraux ne soient coupés) et l’association contribuait du même montant grâce aux dons, jusqu’à ce que et à condition que l’épargne soit ensuite investie pour améliorer le sort de la famille ». Earn a ainsi mis le pied à l’étrier des populations défavorisées et doit trouver le bon équilibre pour à la fois les motiver et les soutenir financièrement dans leur quête d’un statut économique plus confortable.

L

Pendant près de 13 ans, Earn remplit cette ambition à l’ancienne. Près de 6000 personnes ont ainsi été aidées, « ce qui est primordial mais insuffisant », un avis partagé par le fondateur de l’association Ben Mangan qui décide alors de faire appel à l’outil technologique pour atteindre le plus de monde possible puis de laisser Leigh Phillips opérer ces changements. « L’objectif était d’utiliser la technologie financière pour aider les personnes qui sont souvent exclues des produits et services financiers classiques et de le faire de façon délibérée et exclusive. » Aujourd’hui, le programme SaverLife permet aux bénéficiaires qui réussissent à épargner au moins 20 dollars par mois pendant six mois, d’obtenir 10 dollars de plus par mois comme incitation à continuer. « On s’est rendu compte en lançant le produit que beaucoup de gens s’inscrivaient sans économiser, certains ont expliqué qu’ils ne pensaient pas pouvoir se permettre de mettre 20 dollars par mois de côté tout de suite. Alors SaverLife est aussi devenu une communauté en ligne avec des contenus, des vidéos, accessibles à tous, un email hebdomadaire avec les conseils d’un super coach financier avec lequel nous travaillons ».

SaverLife - Prize winner
  • 1 min
Nous espérons pouvoir influencer le système en démontrant par des histoires et des données, qu’avec les bonnes incitations, les ménages les moins favorisés peuvent économiser.

Leigh Phillips

Pour bénéficier de ce service, il suffit d’une connexion à internet — « l’écrasante majorité de notre communauté utilise un smartphone ou une tablette pour accéder à notre site » — d’une adresse email et d’un compte en banque — « nous utilisons une technologie d'agrégation de données qui nous permet de nous connecter à des milliers de banques différentes ». Earn s’attache à supprimer les barrières et à simplifier les processus pour être accessible au maximum de personnes à faible revenu. « Bien sûr, il faut une volonté de l’individu dans le fait d’économiser mais le système n’est pas conçu pour lui faciliter la tâche. Les comptes en banque s’accompagnent souvent de frais élevés et la plupart de nos récipiendaires ont des revenus très volatiles, ils ne perçoivent pas systématiquement le même montant chaque semaine. Cela rend très difficile le paiement des factures dans les délais. » L’association qui se base désormais sur un outil fintech aspire à faire bouger les lignes. « Nous espérons pouvoir influencer le système en démontrant par des histoires et des données, qu’avec les bonnes incitations, les ménages les moins favorisés peuvent économiser. Nos bénéficiaires épargnent en moyenne 558 dollars en six mois. » Ensuite c’est un cercle vertueux, « ils sont plus susceptibles de budgétiser, d’économiser plus régulièrement, de vivre en fonction de leurs moyens. » Et sont de plus en plus nombreux à voir leur vie ainsi s’améliorer : la technologie a démultiplié l’impact d’Earn.

L'impact

100000

personnes

soutenues par le programme SaverLife

« Depuis qu’on a lancé le programme SaverLife, 100 000 personnes en ont bénéficié. On est passé de 6000 personnes aidées en 15 ans à près de 100 000 en deux ans. » 60% des utilisateurs connectent leur compte bancaire et économisent environ 550 dollars sur une période de 6 mois. Le profil des bénéficiaires ? Des Américains « des 50 États, parmi lesquels 84% de femmes, qui ont un revenu moyen de 25 000 dollars par an ». Earn multiplie les partenariats et cible son audience pour être utile à ceux qui en ont le plus besoin. « L’été dernier nous avons lancé une campagne SaverLife avec la ville de San Francisco, l’objectif était d’atteindre 100 000 personnes et qu’elles commencent toutes à économiser et cette semaine on lance SaverLife Nevada, une campagne sur l’ensemble de l’État du Nevada. » L’association peut compter sur le soutien de ces différents partenaires, « une centaine d’autres associations et des Fintech comme LendUp ou Propel ». Earn collabore aussi étroitement avec des employeurs. « Nous souhaitons qu’ils proposent notre service à leurs employés, nous pré-définissons un nombre de personnes à atteindre et un budget pour y arriver - avec ou sans l’aide de l’employeur. » Ce dernier a tout à y gagner, « les employeurs savent que les employés financièrement stable et en sécurité sont de meilleurs employés parce qu’ils seront amenés à manquer moins de jours de travail et seront plus concentrés sur leurs tâches. La santé financière des employés est devenue une préoccupation de beaucoup d’employeurs. » L’entreprise Levi Strauss a par exemple fait don d’une somme égale à celle mise de côté par ses employés participants au programme SaverLife, avec un maximum de 40 dollars par mois par employé.

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Fintech

« La plupart des individus ne se considèrent pas comme des...

  • 23 Avr
    2018
  • 5 min

Earn est donc passé d’une association caritative traditionnelle à une fintech à but non-lucratif. « Nous ne sommes pas une start-up, nous avons beaucoup appris au cours de ces 17 dernières années et c’est de là que vient notre force. Nous avons changé de manière de faire mais notre raison d’être reste la même. » Ils ont l’impact technologique d’une Fintech avec la pression de la monétisation en moins, et connaissent leurs bénéficiaires sur le bout des doigts. Ce qu’ils ont appris au fil des années ? « Qu’être capable d’économiser pouvait transformer la vie des gens et pas seulement du fait de l’argent mais parce que cela leur donnait plus confiance en eux et en leur futur. On a eu de très bons résultats en partant du simple fait de mettre une petite somme de côté. » D’après les études publiées par The Urban Institute, « les gens avec 250 à 750 dollars d’économie sont significativement moins susceptibles d’être expulsés de leur logement, en retard sur le remboursement d’un prêt ou le paiement des facture de gaz et d’électricité. C’est 4 fois moins probable. » Sans filet de sécurité, une  spirale infernale peut-être déclenchée par des montants qui peuvent sembler relativement peu conséquents. « Imaginez qu’une personne se prenne une amende et se retrouvent dans l’incapacité de la payer, ou se fasse embarquer sa voiture à la fourrière sans avoir l’argent pour la récupérer, elle peut perdre son permis de conduire alors qu’elle peut en avoir besoin pour travailler, et peut même perdre son travail. » Pour contrer ce cercle vicieux, Earn propose l’inverse, de surfer sur une vague positive de changement et d’espoir. « Nous savons que la plupart de nos clients ont peut-être des difficultés financières, mais ils se sentent inspirés et encouragés à apporter des changements. Nous essayons de tirer parti de l'incroyable pouvoir de résilience de ces personnes, de faire en sorte qu’elles économisent. La plupart du temps elles le font pour leurs enfants, afin que leurs enfants puissent avoir une vie meilleure. »

La vision

Objectif épargne

L’ambition ? « Atteindre et aider 250 000 personnes d’ici à 2019, et ce n’est que le début, on est en voie de trouver le meilleur moyen d’y arriver. On a fait des expérimentations, proposé des incitations sous différentes formes pour voir si une petite somme reçue régulièrement motive davantage que des prix comme récompenses. On voudrait aussi renforcer notre communauté, avoir plus d’interactions avec nos clients, et continuer à mener nos recherches, on les publie sous le titre “Big Data sur petites économies (Big Data on small savings)”. »

L’union faisant la force, Leigh Phillips a aussi formé un groupe avec d’autres dirigeants d’associations caritatives dans le secteur des Fintech, appelé Non-Profit Leaders in Financial Technology, qui fait partie du réseau des Instituts Aspen. « Je m’inquiète du fait que certaines personnes puissent se sentir exclues de cette grande révolution technologique dont on parle tant, c’est le moment de se concentrer sur ce changement, de réfléchir au type d’économie dans laquelle on souhaite vivre, et à la manière de construire une société plus inclusive. Pour cela, il faut que les personnes sous-représentées aient voix au chapitre, j’espère pouvoir m’investir en ce sens. »

Et sur le plan personnel ? « Je retourne tout juste au travail après avoir donné naissance à une petite fille, alors je pense forcément aux femmes et au leadership ainsi qu'à la nécessité de montrer l’exemple pour mon équipe et ma famille. Je réalise aussi que la plupart du temps, ce sont des femmes qui soutiendront ma famille et moi-même, qui gardent les enfants, aident aux travaux domestiques, à faire les courses… et j’aimerais leur rendre la pareille puisque c’est elles qui me permettent de réussir. À travers mon travail je voudrais aider ces femmes à s’élever à leur tour. » Tout un programme... et qui fonctionne.

Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste