La fameuse blockchain : voici le sujet d’étude et d’expérimentation de Primavera de Filippi Chercheuse au CERSA (Centre d'Etudes et de Recherches de Science Administrative – unité mixte du CNRS et de l’Université Paris II) et au Berkman Center for Internet & Society de l’Université d’Harvard.

Encore relativement peu connue du grand public, la blockchain permet le stockage et le transfert de valeurs de façon décentralisée, pseudonyme et sécurisée. il existe différentes typologies de blockchain, toutes sont constituées d’un immense registre distribué à travers le monde, dont toutes les copies sont continuellement et simultanément actualisées.

Depuis bientôt 10 ans, des échanges de pair à pair (« peer to peer », ou P2P) viennent s’ajouter à ce grand livre de comptes, consultable par tout un chacun et contrôlé collectivement – il n’existe pas d’autorité supérieure qui le supervise, mais un contrôle à chaque nœud du réseau.

Pour L’Atelier BNP Paribas, Primavera de Filippi raconte son expérimentation de la blockchain, à savoir l’utilisation unique de sa crypto-monnaie emblématique, le bitcoin, pendant douze mois.

Le bitcoin, monnaie de réference pour la blockchain

Bitcoin

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La monnaie virtuelle, une application emblématique

Créé en 2009, le bitcoin est un usage financier de la blockchain. C’est aussi le plus populaire. Le terme désigne à la fois le protocole informatique (un système de monnaie électronique décentralisé) et l’unité de compte (le jeton monétaire). L’émission de bitcoins est gérée par des utilisateurs de la blockchain appelés mineurs. La possession de bitcoins est matérialisée par une clé privée, à savoir une suite de chiffres et de lettres.

La blockchain et le bitcoin ont été imaginés ensemble : chaque bitcoin créé est un bloc de code, et chaque bloc vient s’ajouter au cadastre décentralisé, certifié et incorruptible qu’est la blockchain. Chaque transaction monétaire effectuée sur la blockchain est vérifiée et validée par ses membres. Jacques Favier et Adli Takkal Bataille en parlent comme d’une « monnaie acéphale ».

Changer d’adresse

Des millions

d'euros

perdus chaque année a cause des cyberattaques financières sur les bitcoins

En permettant des transactions désintermédiées entre pairs, la blockchain se positionne comme une alternative aux banques pour le transfert d’actifs. Elle ne garantit pas autant de confidentialité dans le sens où la trace de toutes les transactions est conservée – et ce de manière publique et permanente. Pour maximiser la sécurité du pseudonyme, il est recommandé de ne pas utiliser plusieurs fois la même adresse. Airbitz a ainsi créé un portefeuille qui propose une adresse différente à chaque transaction tout en conservant le même compte.

Les attaques à l’encontre de ces services arrivent régulièrement ; en 2013, le portefeuille inputs.io était piraté, et plus de 4000 bitcoins avaient été dérobés, pour un montant à l’époque d’un million d’euros. L’année suivante, Mt. Gox perd 750 000 bitcoins, soit plus de 300 millions d’euros. Début 2015, la plateforme d’échange Bitstamp est elle aussi la cible d’une attaque, avec plus de 19 000 bitcoins volés, soit quelques cinq millions d’euros. L’an dernier, c’est Bitfinex qui en fait les frais, avec près de 120 000 bitcoins volés (plus de 60 millions d’euros). En avril enfin, une autre attaque majeure affecte Yapizon, une plateforme d’échanges coréenne, avec presque 4000 bitcoins volés (5 millions d’euros). Pour que les bitcoins deviennent une monnaie d’usage courant en masse, il faudra donc sûrement, à l’avenir, rassurer ses utilisateurs.

Tiens, voilà un bitcoin !

Tiens, voilà un bitcoin !

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Le bitcoin au quotidien

« J’utilisais les bitcoins au quotidien : aussi bien pour faire les courses que pour payer mon loyer. Ce n’était pas facile de faire des achats impulsifs ; il fallait tout programmer à l'avance. »
Primavera

Primavera de Filippi

Primavera de Filippi s’est intéressée de près à cette crypto-monnaie : « en 2014, j’ai essayé de ne dépenser que des bitcoins. J’étais alors aux Etats-Unis, ce qui a rendu la tâche un peu plus facile. Chaque mois, quand je recevais mon salaire, je convertissais mes euros en bitcoins. En janvier, c’était la panique, je n’étais pas sûre de comment j’allais me nourrir ; et puis en décembre, tout était devenu bien plus facile. »

« J’utilisais les bitcoins au quotidien : aussi bien pour faire les courses que pour payer mon loyer. Ce n’était pas facile de faire des achats impulsifs ; il fallait tout programmer à l'avance. » Une expérience compliquée sur le plan logistique donc, puisqu’à l’époque, peu de commerçants ou particuliers acceptaient cette monnaie. Et pourtant, continue la chercheuse « avec un minimum de préavis et d’organisation, je pouvais acheter l'essentiel de ce dont j’avais besoin, mais il y avait des bien sûr des restrictions. » Primavera de Filippi ajoute par exemple que l’usage du bitcoin était « impossible pour les transports communs », ce qui s’est révélé être l’un des plus gros problèmes qu’elle ait rencontré.

Pour faire face à ces contraintes, Primavera De Filiippi faisait parfois appel à ses amis. Elle explique : « Pour éviter des situations trop complexes, je m’étais accordée la possibilité de demander à des gens de m’acheter certaines choses, que je leur rembourserais en bitcoins. Mais seulement à la condition que ces gens n’aient pas encore de compte bitcoin. Je ne pouvais donc pas faire appel deux fois à une même personne. »

Un autre problème de bitcoin est lié au temps de confirmation des transactions, qui peut s’avérer particulièrement long (a minima une dizaine de minutes) ; donc l’opérateur doit faire preuve à la fois de patience et de confiance (la blockchain permet justement d’instaurer la confiance nécessaire à une transaction : même si les personnes ne se connaissent pas, la transaction est infalsifiable et sécurisée). Aujourd’hui, de nouveaux services tels que ViaBTC proposent d’accélérer les transactions.

L’arrivée des Gift Cards

Une vie en bitcoin

Bitcoins

Au quotidien, l’expérience ne se solde donc pas toujours par un succès, mais « à la fin de l’année, les gift cards (cartes cadeaux, ndlr) sont apparues et ont beaucoup simplifié les choses ». Faire les magasins devient alors presque un jeu d’enfants. Aujourd’hui, alors qu’il est encore particulièrement incommode de se déplacer en bitcoins, eGifter propose un service d’achat de cartes cadeaux Uber en bitcoins. L’achat de cette carte, réalisé via Coinbase, permet ensuite d’effectuer des courses.

À l’époque, les cartes de débit bitcoin (type Xapo, Shift ou Cryptopay) n’existent pas. Et de toute façon pour la chercheuse, l’idée était surtout de tester ce que l’on peut acheter en bitcoin sans passer par de nouveaux intermédiaires. 

D’autres expériences

En 2011, un ingénieur de 25 ans relie Hartford (Connecticut) à Los Angeles (Californie) en utilisant uniquement des bitcoins. Un an avant Primavera de Filippi, la journaliste Kashmir Hill (à l’époque chez Forbes) fait elle aussi l’expérience de vivre du bitcoin pendant une semaine. Conclusion : en 2013, elle estime qu’il est possible de ne vivre en ne dépensant que des bitcoins pendant une semaine à San Francisco, mais elle insiste sur la difficulté de la chose, notamment par rapport à la volatilité de la monnaie (il s’agit d’un actif à haut risque) et à son impopularité. Aujourd’hui aux Etats-Unis, Amazon accepte les paiements en bitcoin.

Pour Primavera de Filippi, cette expérience aurait été impossible en France en 2014, mais le serait sûrement aujourd’hui (d’autant plus avec les cartes de crédit). Si le bitcoin demeure la crypto-monnaie de référence, c’est aussi parce que c’est la première d’entre elles. Coinmap recense moins de 10 000 commerçants à travers le monde qui, à ce jour, acceptent les bitcoins (moins qu’en 2013 !).

Quel avenir pour le bitcoin et la blockchain ?

Bitcoin

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De l’avenir du bitcoin et de la blockchain

Selon l’analyse de Cyril Fiévet, ingénieur et journaliste, le bitcoin va demeurer la couche de base de la monnaie, comme l’email l’est pour la communication électronique, complété par d’autres outils comme Twitter, Skype ou Facebook Messenger. Primavera de Filippi n’en est pas aussi sûre : « aujourd’hui, le bitcoin rencontre différents problèmes qui, s’ils ne sont pas résolus, limiteront l’adoption massive de cette crypto-monnaie. Le réseau bitcoin est quasiment saturé, les frais de transaction sont trop élevés et les temps de confirmation sont longs. On fait face à un problème de scalabilité, avec une nécessité de passer à l’échelle. » 

Ne pas réguler trop vite

Ayant aussi étudié le droit, Primavera de Filippi estime essentiel « d’encourager les interactions entre les juristes, les législateurs et les développeurs – qui ont tendance à penser qu’ils peuvent créer des systèmes opérant au-delà du système de droit ». C’est dans cette optique qu’elle a co-fondé Coala, « une communauté internationale de personnes qui s’intéressent à la blockchain et au droit ». L’objectif de ce groupe est de créer un dialogue, et de réfléchir aux problématiques juridiques que posent ces nouvelles applications. Alors que le gouvernement s’interroge sur le vide juridique dans lequel évolue la blockchain, Primavera de Filippi précise aussi que, « avant de réguler cette nouvelle technologie, il faut bien en comprendre le fonctionnement et l’impact sur notre société. [...] En 1995, on ne pouvait pas prévoir les utilisations et les implications de l’Internet. » De la même façon, la technologie de la blockchain—aussi révolutionnaire que le web—n’en serait donc qu’à ses balbutiements. 

Rédigé par Marie-Eléonore Noiré
Strategy Analyst / Journalist