Entretien avec Alexandre Lacroix, écrivain et directeur de la publication de Philosophie Magazine. Dans "Ce qui nous relie" (éd. Allary), il décrypte la révolution numérique en cours, et dit le changement de repères et valeurs qui découle de l'"invasion", par l'hyperconnexion, des esprits et des corps.

« Demain, nos corps seront du texte lisible et modifiable par d’autres »

Prenons une pause philosophique pour regarder la révolution numérique autrement. Alexandre Lacroix, directeur de la publication de Philosophie Magazine, raconte dans « Ce qui nous relie » (éd. Allary) un périple qui l’a emmené à rencontrer aux quatre coins du globe, trois hommes qui l’ont aidé à s’interroger sur la révolution numérique en cours : Julian Assange, Philippe, un truther et Peter Thiel. Nous avons changé d’ère, nous explique-t-il. Plus fascinant encore - nous sommes en train de passer d’une société du spectacle à une société de l’information. Et à conséquences. Une diffusion de l’information, largement assistée par les technologies, qui vont investir jusqu’aux corps. Demain, nos corps pourraient être du texte lisible et modifiable par tous, quand nos esprits ont, eux, déjà, en étant hyperconnectés, fusionné.

Entretien diffusé initialement dans « L’Atelier numérique » sur BFMBusiness.

Vous avez récemment publié l’ouvrage « Ce qui nous relie. Jusqu’où Internet changera nos vies ? ». Un ouvrage qui raconte trois rencontres, la première avec Julian Assange, celle avec Philippe, un truther et enfin, avec Peter Thiel, entrepreneur milliardaire, cofondateur de PayPal et investisseur chanceux de Facebook. Et ces trois rencontres, expliquez-vous, vous font réaliser que la révolution numérique engage un changement dans nos repères et valeurs.

Alexandre Lacroix : Mon métier n’est pas d’être informaticien ou spécialiste de technologie. Il est lié à mes activités à Philosophie Magazine. Et il consiste à essayer de porter un regard philosophique sur l’actualité et sur le monde contemporain. Et quand on regarde le monde contemporain, on peut avoir deux sentiments assez différents.

On peut avoir le sentiment général que la France, en particulier et l’Europe sont en phase de déclin. Les indicateurs économiques semblent confirmer cette idée-là. Et que nos personnels politiques ont peu de vision d’avenir. Et cette sensation est assez juste. Il y a un essoufflement de civilisation.

Mais on peut aussi avoir une vision plus enchantée, plus positive de notre monde contemporain, en se disant que nous avons une chance extraordinaire. Je suis né en 1975. J’ai cette chance, comme les gens de ma génération, mais beaucoup de vos auditeurs et lecteurs aussi, d’avoir pu suivre une des révolutions les plus rapides, les plus importantes qu’a connu l’histoire de l’humanité : la troisième révolution du signe.

Après l’invention de l’écriture, après l’invention de l’imprimerie, nous sommes face, avec l’arrivée du web en 1989, à une révolution qui, certes, est technologique, mais pas uniquement. L’écriture, à la base, est une technologie. Au départ, c'est une technique qui consiste à inscrire des signes dans de l’argile fraîche avec des roseaux coupés.

De la même manière, aujourd'hui, nous avons des techniques qui modifient fondamentalement la manière dont les êtres humains laissent et enregistrent des traces de leurs activités et les échangent entre eux. Depuis 1989, on voit que toutes les sphères de l’activité humaine ont été touchées, à la fois la vie professionnelle - tout le monde a dû réapprendre son métier à l’aune des nouveaux outils numériques, mais également la vie privée, - c'est-à-dire que la manière dont on aime, se rencontre, dont on entretient une vie familiale ou des rapports avec des amis. Tout cela a été fondamentalement modifié par l’arrivée de ces outils, par l’arrivée des réseaux sociaux.

Nous sommes en train d’être projetés dans une sorte de télépathie gigantesque assistée par les machines.

 

D’où le titre de votre ouvrage : « Ce qui nous relie » ?

Le titre de mon ouvrage « Ce qui nous relie » a effectivement vocation à pointer du doigt l’un des aspects les plus spectaculaires de cette révolution.

Nous sommes en train d’être projetés dans une sorte de télépathie gigantesque assistée par les machines. Nous avons bien sûr des flux de conscience, des pensées. Mais à toute heure de la journée, ou que nous soyons, même si nous nous promenons, loin de la ville, il suffit que nous soyons dans une zone de connexion. Et les pensées des autres, amis, collègues, ou entourage peuvent nous atteindre. Nous sommes en permanence atteints par des messages de toute provenance. Ce qui est assez nouveau et vertigineux.

Et nous sommes tellement reliés, tellement connectés qu’on peut avoir l‘impression que les frontières de notre identité deviennent poreuses et floues. Il faut repenser l’identité, le fait même d’être un sujet à l’ère connectée.

Une autre rencontre marquante que vous rapportez dans votre livre est celle avec Peter Thiel, connu pour être libertarien et transhumaniste. Vous rencontrez, lors de cette visite en Californie, des chercheurs et aussi quelques membres de la Singularity University. Vous réalisez alors que l’information biologique est peut-être l’enjeu de demain. Demain, expliquez-vous, nos corps seront du texte lisible et modifiable par d’autres.

Si on reste dans le domaine des lanceurs d’alerte en compagnie de Julian Assange ou dans le monde des truthers ou conspirationnistes en compagnie de Philippe, on est dans des usages de l’information qui sont traditionnels.

L’information relève du langage, de la symbolique. Ce sont des récits, des chiffres que les hommes échangent entre eux.

Mais ce que la révolution technologique en cours doit nous amener maintenant à penser est tout à fait nouveau. L’information biologique et génétique va être progressivement mise en ligne. Et c’est déjà un peu le cas en réalité. Il existe aux États-Unis une société qui propose maintenant pour 200$ de séquencer le génome humain. Et beaucoup de patients y ont recours aux États-Unis.

Demain, vous irez chez le médecin, avec vos données biomédicales et génétiques sur une clé USB.

Et cette société a été fondée par Anne Wojcicki, la première femme du fondateur de Google Sergueï Brin. Ce n'est pas du tout un hasard, évidemment. La révolution numérique en cours, et celle, avec Google, de l’information, est liée à une autre révolution, celle de la génétique.

De plus en plus de recherches sont menées pour faire en sorte que les données biomédicales de chaque patient soient compilées, traitées par des applications et accessibles sur une clé USB.

Aux États-Unis, l’été dernier, a été autorisée l’impression de médicaments. C’est-à-dire qu’on utilise des imprimantes 3D pour concevoir des médicaments, avec des posologies qui au milligramme près sont exactement adaptées à vos données biomédicales. Et c'est l’avenir de la médecine. Demain, vous irez chez le médecin, avec vos données biomédicales et génétiques sur une clé USB. Le médecin prescrira en retour une molécule active. Et une application calculera la posologie adéquate pour votre corps, que vous irez ensuite faire imprimer.

On peut, tout à fait imaginer, que les pharmacies se transforment en fablabs. Et petit à petit, on voit que toute cette sphère de l’information biologique et génétique est en train d’être captée par les mêmes acteurs qui, aujourd'hui, gèrent l’information en ligne.

Désormais, nous avons les mains dans le cambouis. Nous avons ouvert le capot de la vie, en commençant à trifouiller l’information génétique.

Et les conséquences sont assez incalculables. Ces informations vont être filtrées, monnayées et utilisées exactement comme les informations classiques. On peut imaginer que ces informations génétiques intéressent, de manière assez évidente, les compagnies d’assurance, ce qui soulèvent des questions éthiques et financières colossales.

Mais elles ouvrent la voie également à des modifications du génome. Il y a deux mois, l’Angleterre a autorisé l’utilisation d’une technologie, le Crispr-Cas9. Cette technologie permet de délier les brins de l’ADN, au moment des premières divisions cellulaires de l’embryon, pour introduire des modifications dans le génome. Apparaît donc une sorte de gigantesque bricolage de la génétique.

Désormais, nous avons les mains dans le cambouis. Nous avons ouvert le capot de la vie, en commençant à trifouiller l’information génétique.

« L’homme est un être de langage», dit-on. Par opposition aux animaux, cela signifie que nous pouvons parler. Mais il faut le voir maintenant, de manière beaucoup plus large. « L’homme est un être de langage » signifie que nous allons modifier – en fonction des croyances et des valeurs que nous avons dans notre langage courant – notre langage génétique et biologique. La convergence ou l’interconnexion croissante entre le corps et la machine va avoir des conséquences tout à fait inédites sur notre définition de l’homme, qui, du même coup va être à repenser. Nous sommes face à une nature humaine qui est en train de manière accélérée de s’artificialiser, d’être un peu moins nature et un peu plus artifice.

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Et pour continuer à s’interroger sur ce qui nous relie, il suffit d’un clic pour écouter la suite de l’entretien et de quelques heures pour une lecture.

« Ce qui nous relie – jusqu’où Internet changera nos vies », Alexandre Lacroix. Allary Editions.

Crédits photo : Flammarion.

Rédigé par Lila Meghraoua
Journaliste/Productrice radio