Avec leur concept de tatouage électronique, le MIT et Microsoft Research proposent une interface d'un nouveau type pour piloter à distance un smartphone. Une invention simple qui pourrait bien populariser le concept d'homme augmenté défendu par les transhumanistes.

DuoSkin, un pas vers le transhumanisme pour tous ?

Les chercheurs du MIT et de Microsoft Research l'ont baptisé DuoSkin. Découpé dans une feuille d'or, il ne s'agit pas d'un bijou mais bien d'une interface homme/machine d'un nouveau type. Il suffit de coller ce tatouage éphémère sur l'avant bras pour transformer celui-ci en surface tactile. Dès lors, il devient possible de contrôler depuis ce tatouage une application sur smartphone ou tout autre device connecté.

Pour Marc Roux, président de l’Association Française Transhumaniste : « Le principe du tatouage électronique n’est pas totalement nouveau, il existe dans les laboratoires depuis quelques années. Par contre, il semble qu’il y ait ici une volonté de rendre ces tatouages commercialisables. Ils ont non seulement amélioré les capacités d’interface, mais ils ont travaillé sur l’esthétique et le côté marketing. Il y a bien évidement un petit côté gadget car toutes les fonctions présentées existent déjà via d’autres outils mais ce qui distingue le Duoskin du simple gadget, c’est qu’on peut imaginer une suite à cela. Ils vont travailler sur la finesse, la résolution et sans doute d’autres fonctions à l’avenir. »

 

 

Une technologie simple et efficace

Les chercheurs ont présenté diverses configurations et diverses géométries de ce tatouage, sur une ou deux dimensions. L'efficacité du dispositif semble plutôt convaincante mais dans l'imagination fertile de ces chercheurs, le rôle de ces tatouages va au-delà de ce simple rôle d'interface. En intégrant des pigments thermochromatiques, ces tatouages peuvent changer de couleur en fonction de la température du porteur et il est possible d'intégrer une puce NFC à un tatouage. La feuille d'or joue alors de rôle d'antenne pour communiquer avec un lecteur et ainsi transmettre des données.

Le DuoSkin présente l'avantage d'être une technologie relativement basique. Ses inventeurs estiment que n'importe qui pourra dessiner un tel tatouage avec un logiciel de dessin et le faire découper dans une boutique de proximité. Chacun pourra revêtir un tatouage personnalisé tant dans son apparence que dans sa fonction. Celui-ci pourra être utilisé pour hausser ou baisser le son d'un baladeur MP3, jouer à Pokemon Go ou déverrouiller les portes d'une voiture. A chacun d'imaginer son usage. A la différence d'un implant NFC, un tel tatouage à la feuille d'or n'est pas douloureux à poser et totalement éphémère et pourrait être commercialisé à un prix très faible. Les chercheurs du MIT évoquent un coût de revient de 2,5 dollars pour un tatouage de quelques centimètres carré.

Le tatouage, plus facile à accepter que l'implant

A l’heure où le tatouage connait un effet de mode sans précédent dans de nombreux pays, ce DuoSkin, s'il est commercialisé pourrait bien surfer sur cette mode à l'heure où plus personne ne peut se passer de son smartphone. Un tel tatouage éphémère, facile à enlever et théoriquement sans effets secondaires pour son porteur est un premier pas vers le transhumanisme, ce concept d’homme augmenté inventé dans les années 60. L'accueil réservé à cette annonce sur la toile est bien plus positif que lorsqu'en 2004 un night club espagnol avait proposé à ses habitués de s'injecter sous la peau un implant afin de court-circuiter la file d'attente. « Les médias ont présenté les implants de manière plutôt négative » estime Marc Roux qui ne peut que reconnaitre le manque d'intérêt du grand public pour ces implants. En 2015, à l'issue d'une "implant party" menée par le groupe de biohackers Bionyfiken lors de la manifestation Futur en Seine, le député Jacques Bompard avait même formulé une question au gouvernement lors d'une session parlementaire. Celui-ci demandait une interdiction de la pose d'implants sur des êtres humains en France, l'argument avancé étant que "Le mariage de la biologie humaine et de la technologie est extrêmement dangereux."

 

 

Bien moins invasif, le tatouage devrait susciter beaucoup moins de réticences. « Du point de vue psychologique et symbolique, le tatouage électronique présente l’intérêt d’être un objet strictement extérieur au corps » ajoute Marc Roux. « Le tatouage m’augmente, mais il suffit de l’enlever pour que sa relation au corps cesse contrairement à l’implant nécessite une opération chirurgicale est très invasif mais à un effet sur la personnalité du porteur, modifie en partie sa psychologie. Le DuoSkin est intéressant car il se situe à la frontière de l’outil et de l’implant. 95% des philosophes et bioéthiciens vont considérer que ce tatouage relève de l’outil, que c’est un dispositif réversible. En terme de prospective, il faut se poser la question sur son développement et à partir de quel moment il pourra influer sur notre biologie, que ce soit en positif ou en négatif. »

Le concept d'homme augmenté progresse petit à petit

Si les concepts du transhumanisme ne progressent que lentement dans les populations, notamment en France où les lois de bioéthiques sont particulièrement restrictives, les choses évoluent dans la communauté médicale. "D'une certaine façon, nous sommes dans le transhumanisme depuis assez longtemps. Les premiers pacemakers datent des années 60, les implants cochléaires des années 80, des implants intracrâniens profonds ont été posés depuis une dizaine d'années." Les progrès réalisés ces dernières années dans la réalisation de prothèses sont stupéfiants, à l'image de la main robotique crée par Zhe Xu et Emanuel Todorov, deux ingénieurs de l'université de Washington. La main artificielle qu'ils ont conçue reprend toute l'ossature d'une main humaine, chaque os est scanné et produit en impression 3D afin d'imiter à la perfection la main du patient. La main est articulée via un subtil réseau de tendons synthétiques à très haute résistance et les doigts sont actionnés via 10 servomoteurs placés dans l'avant-bras, tout comme les muscles d'une main humaine. Cette main bioinspirée fait preuve d'une dextérité totalement inédite pour une main robotique. Celle-ci peut saisir une tasse, une pièce de monnaie, une enveloppe ou une serviette sans difficulté.

 

 

Si les ingénieurs créent des membres artificiels les plus proches fonctionnellement des membres humains, cette tendance commence à être dépassée : « Il y a une dizaine d’années, les premières prothèses mécatroniques n’étaient pas reliées au système nerveux du patient, et la liberté de rotation donnée au poignet était systématiquement équivalente à celle du poignet naturel. La main pouvait tourner de 180° maximum. Or, depuis 3 à 4 ans, on voit que les équipes médicales et techniques mettent au point des prothèses dont la liberté de mouvement n’est plus limitée. Dans certains cas, les équipes médicales acceptent d’aller au-delà de la fonction considérée comme naturelle. »

Transhumaniste, tout reste à inventer

Si les prothèses évoluent et se montrent de plus en plus évoluées, chercheurs et médecins se heurtent aux limites actuelles des interfaces cerveau/machines. Celle-ci n'autorisent aujourd'hui que des actions simples et les prothèses actuelles disposent de boutons pour sélectionner parmi les gestes préprogrammés ceux que le porteur va déclencher par la volonté. Des interfaces plus performantes doivent encore être mises au point pour réaliser des gestes complexes totalement guidés par le cerveau du porteur. "Les neurosciences restent une science jeune" reconnait Marc Roux. "Les neuroscientifiques cherchent à mieux comprendre les zones du cerveau liées à la motricité. On peut penser qu'à l'avenir on va pouvoir placer des implants de plus en plus fins dans des zones de plus en plus précises de cette partie du cortex. On pourra alors envoyer à une prothèse des impulsions de plus en plus exactes et on pourra sans doute atteindre un niveau de précision supérieur à ce que le cerveau n'est capable de faire aujourd'hui avec les membres naturels. Les marges de progression me paraissent encore considérables." Dernière illustration en date de cette ambition des chercheurs, le projet de Kernel, une startup crée par Theodore Berger, le directeur du centre d'ingénierie neurale de l'université de Californie du sud. Celle-ci développe un implant qui ne vise rien moins qu'à jouer le rôle d'extension mémoire pour le cerveau.

Si les implants et prothèses sont une piste pour aller vers cet homme augmenté que les transhumanistes appellent de leurs vœux, c'est peut-être bien du côté de la génétique que les progrès les plus significatifs sont attendus. « A mes yeux, l’innovation la plus importante de ces dernières années reste la mise au point de la technologie CRISPR-Cas9, ce ciseau ADN qui permet littéralement d’éditer le génome » estime Marc Roux. « Le nombre de laboratoires qui mettent en œuvre cette technique ne cesse d’augmenter, tant pour se livrer à de la recherche fondamentale que pour des applications médicales plus directes. » Là encore, la presse a beaucoup commenté les premières expérimentations réalisées sur l’embryon humain en Chine, même si dans ce domaine l’équipe de l'américain George Church a été la première à mener ce type de recherches. L'édition génétique a déjà montré son efficacité notamment en guérissant un malade d'une bêta-thalassémie en modifiant le génome de ses cellules sanguines, faisant de ce patient un des premiers HGM (Humain Génétiquement Modifié). « Ce type de traitement n’est pas encore généralisé, mais les avancées sont aujourd’hui rapides et des cas de leucémie ont aussi pu bénéficier de cette technique avec succès » conclut Marc Roux.

Au delà les polémiques et des nécessaires débats éthiques, les progrès techniques et l'évolution des mentalités vont peu à peu imposer le transhumanisme auprès du grand public, même si cela n'aura commencé qu'avec un simple tatouage temporaire.

Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies