Rare innovateur dans un domaine qui peine à innover, Homero Rivas livre son constat sur la présence du digital dans le domaine de la médecine aujourd’hui, et s’exprime sur les techniques qui pourraient potentiellement révolutionner le travail des médecins.

[Health 2.0] Google glass, impression 3D...l'avenir de la chirurgie ?

Entretien avec Homero Rivas, praticien spécialiste en chirurgie digestive et professeur à l’université de Stanford, rencontré à l’occasion du salon Health 2.0 de Barcelone du 18 au 20 mai 2015.

L’Atelier : En ce qui vous concerne, vous êtes un fervent utilisateur des Google Glass lors de vos opérations de chirurgie. Pourquoi ? Pensez-vous que celles-ci deviendront l’apanage des médecins dans un futur proche ?

Homero Rivas : Je suis un académicien, et j’enseigne à l’université. Je me dois donc d’évaluer les nouveaux outils qui s’offrent aux médecins. Ce n’est pas pour autant que tout ce que je vais utiliser va apporter une valeur ajoutée à mon travail. Les Google Glass ont encore beaucoup de limites, notamment en ce qui concerne la batterie, et les usages que l’on peut en faire. Néanmoins, c’est un vrai ordinateur que l’on peut porte sur soi, qui permet d’accéder au web, prendre des photos, des vidéos, les partager, tout ceci au sein d’un bloc opératoire, qui en soi un espace très limité car tout est stérile.

Je ne suis pas sûr que ce soit une pratique que tous les cliniciens adopteront dans un futur proche. Il est par ailleurs difficile d’anticiper quelles seront les pratiques de demain avec certitude, d'autant plus que la technologie dans le domaine médical est en perpétuelle évolution.

Quelles autres techniques déjà en circulation mais peu utilisées par les médecins auraient, selon vous, le potentiel de transformer la manière dont ils travaillent ?

L’impression 3D fait partie de ces techniques qui pourraient transformer le travail des médecins. Par exemple pour une simple fracture, l’impression 3D pourrait permettre de « customiser » un plâtre. Cette technique pourrait permettre également de personnaliser des prothèses, comme celle de la hanche par exemple. Les chirurgiens pourraient l’utiliser dans un but préventif : en cas d’opération complexe comme lors de l’extraction d’une tumeur au cerveau par exemple, les chirurgiens pourraient réaliser une copie en 3D du crâne du patient pour pouvoir pratiquer en amont de la réelle opération. Encore une fois, il faudra beaucoup de temps pour éduquer les praticiens, alors que les patients eux, sont beaucoup plus enclins à utiliser ce genre de technologies, et de surcroît beaucoup plus informés puisqu’ils sont les meilleurs défenseurs de leur propre santé.

L’Atelier s’est récemment entretenu avec le chirurgien Richard Brady, qui se disait inquiet du nombre grandissant d’applications dites médicales lancées chaque année sans aucune réglementation. Partagez-vous ce constat ?

Sans aucun doute, il y a un très large panel d’applications médicales disponibles. En 2017, on comptera 1,8 milliard d’utilisateurs d’applications à visée médicale. Le fait est que l’organisme chargé de contrôler tout ce qui est relatif à la santé aux États-Unis [Ndlr : La FDA] n’avait, jusque très récemment, aucune équipe responsable de la régulation en matière de santé digitale, ce qui explique que la majorité des applications qui se revendiquent de la sphère médicale ne sont soumises à aucun contrôle pour l'instant.

Je n’irais pas jusqu’à dire que ces applications sont dangereuses, car la majorité des utilisateurs ne sont pas dupes. Le problème des applications médicales conçues aujourd’hui, c’est soit qu’elles sont construites par des développeurs seuls qui n’ont pas une vraie notion de l’univers médical, ou au contraire par des médecins qui n’ont pas de bonnes notions de développement. La déconnexion entre les deux mondes est très forte. Donc oui, à cette heure, on recense un nombre important d’applications « médicales » mais je ne m’en inquiéterais pas car elles traduisent un grand intérêt pour la médecine, et celles qui sont de « mauvaise qualité » ne survivront pas à la rigueur du marché.

Néanmoins je suis moi-même un fervent utilisateur d’applications médicales, que je ne qualifierais d’ailleurs pas de médicales mais plutôt de « bien être ». Notamment celles qui permettent de surveiller son poids, son rythme cardiaque, la qualité de son sommeil… Néanmoins je crois beaucoup au potentiel des applications médicales, et encore plus à celui des « wearables », qui sont, à mon avis, encore trop peu utilisés aujourd’hui. Bien sûr, la raison pour laquelle ils ne sont pas aussi répandus que les applications médicales est purement financière, néanmoins ils pourraient avoir un impact certain. Que ce soit au niveau préventif lorsqu’il s’agit d’anticiper les embolies et toutes sortes d’attaques. Mais aussi en suivi postopératoire pour éviter l’intervention d’une infirmière (post-opération) et surveiller l’état du patient. Ce sont des choses qui vont finir par se faire. Néanmoins le marché des applications et des « wearables » ne survivra que s’il est dicté par les patients et centré sur eux.

Quelles restent, selon vous, les principaux obstacles à l’inclusion de toutes ces innovations dans le domaine de la santé ?

La majorité des barrières sont purement technologiques, mais il existe également des barrières économiques. Le fait est que les progrès technologiques se font à une vitesse folle, et une majorité de cliniciens n’arrivent pas à suivre tant les progrès sont rapides. Je constate aussi un blocage au niveau de l’état d’esprit des médecins. Certains peinent encore à croire que le digital pourrait leur apporter de réels avantages, que ce soit dans leur manière de communiquer ou de s’informer, ou même dans la manière de fournir des soins.

Mais je pense que le processus d’éducation des médecins s’enclenchera tout seul. Quand on prend l’exemple des e-mails, personne n’a eu besoin de grandes campagnes de communication pour commencer à les utiliser. Que les physiciens apprécient ou non les changements induits par et le digital, ceux-ci se produiront. De plus, ce changement est porté par les nouvelles générations qui sont déjà prêtes à l’adopter. Les générations les plus anciennes ont le devoir de s’adapter à l’innovation, auquel cas elles risquent de ne plus être en prise avec les évolutions de leur temps.

Rédigé par Anthéa Delpuech