Le tournant vers l’Hôpital Numérique nécessite d’avoir une bonne compréhension des objectifs et des besoins de chaque intervenant du secteur.

"L’Hôpital Numérique ce n’est pas seulement amener l’ordinateur aux pieds du patient"

Entretien croisé avec Noël Minard, PDG d’A2COM, société offrant des solutions informatiques aux entreprises, et Pierre Jannin, chercheur à l’Inserm et responsable de l’équipe Inserm MediCIS dans le cadre de la journée thématique dédiée à l’Hôpital Numérique et de la Table Ronde avec pour sujet « L’hôpital territoire d’expérimentations et d’innovation pour les acteurs du numérique ».

À l’heure actuelle, que pensez-vous des applications existantes du numérique dans le secteur de la santé ?

Noël Minard : J’estime que l’informatique n’en est qu’à ses débuts dans l’hôpital donc cela est loin d’être abouti. L’informatique dans le secteur hospitalier est énormément concentré dans les SIH (systèmes d’information hospitaliers) qui permettent la gestion administrative du patient, c’est-à-dire les entrées, sorties et tout ce qui concerne indirectement la facturation, mais pas encore sur le traitement de la donnée médicale en elle-même. C’est une partie plus spécifique car la notion de service et de pathologie intervient forcément donc ce sont des étapes d’informatisation qui sont plus longues à traiter que l’aspect global d’un SIH.

Pierre Jannin : Il est toujours intéressant de comparer avec d’autres milieux professionnels dans lesquels les outils du numérique sont présents pour voir le travail qu’il reste à faire. En l’occurrence, l’aéronautique et la médecine, puisqu’il est classique de comparer le métier de médecin avec le métier de pilote d’avion, dans un aspect chirurgical. Si l’on regarde au quotidien comment le pilote est assisté dans son métier, dans la réalisation de son geste, puis dans son évaluation et dans sa formation en continu etc…, on constate que tout cela se réalise avec des outils du numérique et dans le domaine de la santé on n’en est pas encore là. L’analogie a bien sûr des limites mais cela montre le travail qu’il reste à faire.

Selon vous, quelles seraient les premières démarches à initier pour entamer le tournant vers l’hôpital numérique ? Qui seraient les acteurs principaux de ce phénomène ?

Noël Minard : Pour moi l’hôpital numérique ne signifie pas mettre des tablettes dans les chambres ou bien étendre les mêmes services qu’on faisait avec un PC. Ce n’est pas amener l’ordinateur aux pieds du patient. C’est véritablement de traiter l’information, de rentrer, de s’immiscer dans les processus et les protocoles médicaux, dans le suivi des patients. Il s’agit de répondre à des nouveaux besoins et de s’immiscer au plus près de ces professionnels et du patient. Et pour cela, il faut rendre l’informatique beaucoup plus proche de ses utilisateurs : médecins, personnel soignant, etc.

Et cela passe dans la nécessité de s'immiscer dans les services et les spécialités en développant des applications qui vont répondre spécifiquement à des métiers, à des services ou à des pathologies bien particulières. Il faut travailler sur des applications plutôt verticales. Le SIH est, par exemple, ce que j’appelle une application horizontale : elle répond à l’ensemble des besoins globaux dans un hôpital, tous services confondus. Pourtant, dans un service dermatologique ou un service de néphrologie, le dossier médical ne peut pas être le même. Il faut donc développer des logiciels qui vont répondre à la spécialité et offrir des services individuels. Cela implique ainsi de travailler avec les professionnels de la santé pour s’intéresser aux métiers des différentes spécialités.

Pierre Jannin : Je pense qu’il existe tout d’abord un problème de moyens et de temps : le personnel doit pouvoir essayer, développer et se former aux nouveaux outils du numérique. Mais pour cela, il faut également s’intéresser à l’éthique et aux mentalités. Et cela part de l’enseignement, de la fac de médecine, où il faut habituer les étudiants aux techniques du numérique.

Dans un second temps, je pense qu’il est nécessaire de réfléchir à ce que l’on attend de ces techniques du numérique dans le contexte de l’hôpital. Mettre le numérique à tout prix, c’est bien beau, mais quel est l’objectif ? Plutôt des améliorations en terme de santé, de résultats cliniques pour le patient ou bien la qualité de vie, la durée de vie, ou encore en terme de réduction des coûts de soin, etc ? Aujourd’hui, quand on regarde les technologies qui sont développées, il y a largement de quoi faire pour améliorer ces différents aspects. Or on est encore dans un effort de bien savoir ce qui nous motive et de bien intégrer les technologies qui existent déjà.

Toutefois, si ce pilotage est fait par les professionnels du numérique, la compréhension des objectifs et des spécificités du domaine ne sera pas effective. Et si ce pilotage est fait par les professionnels du soin, il y aura seulement une connaissance limitée des possibilités. On est donc dans un besoin de faire échanger les compétences et les acteurs en incluant évidemment le patient. Mais il y a aussi d’autres acteurs à inclure : tous les acteurs du domaine des sciences sociales. Il ne suffit pas de parler santé et médecine mais aussi de manière plus large d’aborder la place dans la société et le développement de l’individuel. C’est une réflexion globale à avoir.

Comment voyez-vous l’évolution de la relation numérique/santé dans les années à venir ?

Noël Minard : Pour moi, il y a deux niveaux importants. D’une part, on va assister à l’ouverture du système informatique hospitalier vers l’extérieur, c’est-à-dire une accessibilité plus grande des données à partir d’autres lieux et à d’autres professionnels. Car il ne faut plus restreindre l’accès uniquement au personnel de l’hôpital. D’autre part, l’implication du patient lui-même dans la gestion de ses données va être plus pregnante. Il va être un producteur de données actif et va être beaucoup plus impliqué qu’il ne l’était dans la gestion de ses données médicales.

Pierre Jannin : Je vois une évolution forte dans l’utilisation des outils du numérique pour améliorer la qualité. La qualité au sens démarche qualité et pas au sens qualité du soin. Car s’il y a eu un gros boom ces dernières années sur l’imagerie et les capteurs donc sur l’information du patient, je pense que la révolution va se faire plus sur le suivi et l’évolution de la pratique et la formation des praticiens. Et cette démarche qualité va nécessairement s’appuyer sur des outils du numérique car c’est un gros travail à faire à très court terme. À long terme, notamment cela implique une mise en place de systèmes intelligents : des salles d’opération intelligentes qui aident le praticien à récupérer plus de connaissances et à prendre une décision plus rigoureuse. Au final, le praticien sera toujours au centre.

Rédigé par Eliane HONG
Journaliste