[Grand entretien] Et si les philosophes du passé pouvaient éclairer les changements induits par le numérique ? C’est un peu ce que tente de faire Pierre Calmard. Il revient sur ce qu’est et ce que sera l’homme de l’ère du digital.

« On n’a jamais été aussi proche de la disparition du corps humain »

Dirigeant une agence digitale (iProspect), Pierre Calmard est parallèlement passionné de philosophie qu’il a étudiée durant plusieurs années. D’où l’idée de son dernier livre, L’Homme à venir aux éditions Télémaque : « Je trouvais intéressant de mêler les deux pour donner une vision nouvelle. Réfléchir sur comment les grands concepts de liberté, du bonheur, etc. allaient être altérés par le digital » explique-t-il.

L’Atelier : Comment les philosophes traditionnels peuvent-ils aider à appréhender le monde numérique ?

Pierre Calmard : Si l’on relit un certain nombre de philosophes, avec ce que l’on sait aujourd’hui, il y a des choses qui sautent aux yeux. Nietzsche en est un exemple parfait avec sa théorie du surhomme : cela correspond un peu à ce que l'on vit actuellement avec la notion d’homme augmenté. Il avait déjà une intuition de dire que l’homme était sur une corde suspendue comme un funambule ne pouvant s’arrêter. Même s’il ne savait pas exactement ce qu’il y allait avoir après, Nietzsche a eu ainsi des intuitions géniales. S’il revivait aujourd’hui, il se dirait « bon Dieu, j’avais raison ! ».

 

Cet homme augmenté, comment sera-t-il selon vous ? Vous parlez beaucoup dans votre livre de la transformation du corps humain.

Selon moi, plusieurs étapes vont être franchies petit à petit. Une des premières, c'est la modification du corps. Cela a déjà commencé puisque il y a des gens qui vivent avec des cœurs différents, voire bientôt artificiels. On vit également une révolution des prothèses avec les imprimantes 3D. On assiste donc à l’apparition d’un corps petit à petit infesté de membres artificiels, de puces pour vérifier la santé, etc.

La deuxième étape c’est une modification du corps plus en profondeur. Une fois ces prothèses mises en place, pourquoi ne pas modifier leur forme : une main à dix doigts par exemple. Demain, l’homme pourrait donc changer totalement son corps et à tout niveau. On s’éloigne de l’homo sapiens.

« On pourrait très bien imaginer des intelligences désincarnées vivant uniquement dans des réseaux. »

La troisième étape sera la disparition du corps. Plusieurs chercheurs travaillent déjà sur la numérisation du cerveau, sur la fusion entre intelligence artificielle et pensée humaine. En conséquence, on pourrait très bien imaginer des intelligences désincarnées vivant uniquement dans des réseaux. La science-fiction regorge d’idée de ce genre mais on n’en a jamais été aussi proche.

 

Ne peut-il pas y avoir des freins à cette altération du corps posés par les citoyens ou les gouvernements ?

Pour moi, il existe deux types de limites. Le premier type correspond au retour à l’authentique, à un réflexe atavique (lié à la génétique). Une crainte de ces technologies qui conduit à une sorte de retour à la terre avec les cures de désintox numérique, etc. On veut se raccrocher au passé. Cela se traduit sur le plan politique également avec des gens – presque rousseauistes – voulant revenir à un « âge d’or ». Il y a toujours en effet des personnes qui affirment que « c’était mieux avant ». Ma conviction demeure que tout cela est lié à un réflexe logique mais ceux qui se recroquevillent sur le passé finissent par mourir avec leurs idées.

« Si on estime qu’il y a une intelligence supérieure, il devrait y avoir aussi une bienveillance supérieure. »

Et concernant l’intelligence artificielle, il y a des peurs sans fondement. Dans 95 % des cas la science-fiction imagine que les extraterrestres sont des êtres infâmes qui veulent asservir le monde. C’est toujours la menace venue de l’extérieur. Pour moi, il y a là une contradiction dans les termes parce que si on estime qu’il y a une intelligence supérieure, il devrait y avoir aussi une bienveillance supérieure. Arrêtons de penser que tout ce qui nous dépasse est forcément négatif. Il y a un mouvement anti-intelligence artificielle en ce moment, mais pourquoi ces intelligences seraient des forces destructrices. Cela n’a pas de sens.

Le deuxième point est que les gouvernants ont du mal avec ces technologies. Il y a donc un combat véritable entre les États et les entreprises du numérique. C’est flagrant avec les GAFA [Google, Apple, Facebook et Amazon, ndrl] même aux États-Unis où il y a des tensions grandissantes. Il y a de plus en plus de voix pour dénoncer ces entreprises qui imposent leurs règles partout dans le monde au mépris des lois des États. La démocratie veut conserver son pouvoir.

                                           « Le système démocratique est à bout de souffle. »
 

Or, le système démocratique est à bout de souffle. En réalité, il existe une défiance envers les hommes politiques, et les partis traditionnels ne séduisent plus. La démocratie telle qu’imaginée au XVIIIe siècle puis mise en place aux XIXe et XXe siècles arrive aujourd’hui en bout de course. L’illustration de cela dans le numérique peut être constatée par le décalage dans les vitesses. Ainsi, l’Europe réfléchit à une régulation sur les cookies par exemple, alors que les GAFA sont depuis des années passés à autre chose avec les systèmes d’identification numérique notamment. La loi sur les cookies, lorsqu’elle sera promulguée, sera donc déjà en retard. Il existe un décalage énorme entre la lenteur des démocraties et la rapidité technologique.

 

Mais on voit dans le même temps avec le numérique des nouvelles formes de démocratie (crowdsourcing, financement participatif) et un attachement fort des citoyens à la démocratie et à ses valeurs...

Vous avez raison. Il faut distinguer l’idée de démocratie avec les valeurs qui y sont attachées et la forme concrète de la démocratie telle qu’établie au XXe siècle. L’idée de base doit bien évidemment rester mais sa forme doit évoluer.

« Les GAFA sont dirigés par des personnalités qui font penser par certains aspects à Kim Jong-Un. »

Les réseaux sociaux offrent une nouvelle façon d’envisager la chose mais ces plateformes sont ambivalentes. Pour ne prendre que Google ou Facebook, on constate un décalage énorme entre ce que ces entreprises disent et la manière dont elles sont dirigées. Le discours est : « on vous donne accès au savoir humain, on vous aide à communiquer et on promeut le modèle de la gratuité » mais à chaque fois elles sont dirigées par des personnalités qui font penser par certains aspects à Kim Jong-Un. On parle de Zuckerberg ou Steve Jobs comme des dieux vivants. Il y a une mythologie autour de ces figures qui incarnent l’entreprise et concentrent le pouvoir.

                       Les GAFA, des entreprises ambivalentes et anti-démocratiques selon Pierre Calmard.
 

Je prends un exemple symptomatique : un jour, Facebook a décidé d’exclure les personnes mariées des campagnes publicitaires pour les sites de rencontre. On peut se demander pourquoi puisque on sait bien qu’on trouve beaucoup de gens mariés sur ces sites. C’est uniquement parce que Mark Zuckerberg l’a décidé. C’est la seule explication. On est donc dans l’anti-démocratie. Il y a un décalage entre les valeurs portées et cette hyper-concentration du pouvoir. C’est aussi le cas de la première baseline de Google qui était « do no evil » (« ne fais pas le mal ») : cela pose immédiatement la question de qui définit ce qui est bien et ce qui est mal.

 

Vous parlez également beaucoup de la frontière qui s’effacerait entre communication et information. Comment se caractérise cet effacement ?

Les réseaux sociaux ont changé la donne. Avant, on avait d’un côté des gens qui avait le droit de communiquer (des émetteurs) et de l’autre côté des récepteurs. Aujourd’hui, ce schéma n’est plus vrai puisque n’importe qui peut s’exprimer de la même façon : sur Twitter, on trouve des journalistes et des personnes lambda qui communiquent de la même manière.

 

Mais n’y aurait-il pas une hiérarchie tout de même ? On ne lit sans doute pas un tweet du Monde comme on lit le tweet de bibi2000.

Absolument. Sauf que cette hiérarchie tend à s’effacer de plus en plus. Certains grands médias sont tombés dans des pièges (l’annonce de la mort de Martin Bouygues par exemple). Leur crédibilité peut donc s’effriter face à des blogueurs et des influenceurs sortis de nulle part qui ont une grande crédibilité dans certains milieux.

Rédigé par Guillaume Scifo