La nouvelle est tombée dans le courant de l'été. Jawbone, l'un des pionniers du Quantified Self, avec ses bracelets connectés et trackers d'activité bien connus a été placé en liquidation judiciaire. L'entreprise créée en 1999 n'a su rivaliser avec son rival Fitbit, mais aussi aux multiples nouveaux acteurs de ce marché, Withings aujourd'hui Nokia, ou du chinois Xiaomi ou même d'Apple et les autres fabricants de montres connectées. La chute d'une ancienne start-up sur un marché nouveau n'a rien de très exceptionnel. Ses fondateurs ont souhaité faire pivoter leur business model pour aller vers la gestion de données médicales dans un modèle B2B. Face à ce changement de cap, de nombreux clients Jawbone ont commencé à chercher comment récupérer leur historique Jawbone pour l'injecter dans l'application Fitbit ou de Withings.

le  quantified self pose des problemes quant a la protection et l'ouverture des donnees de bien être 

Jawbone
Boris Paulin
Regard d'expert

Boris Paulin

Legal Manager and Privacy Officer

La règle qui a été fixée était très simple : la donnée appartient à l'utilisateur.

Pour l'heure, ce type de transfert de données de bien-être, le nombre de pas parcourus quotidiennement en l'occurrence, dépend de la stratégie de chaque fabricant de wearables quant à l'ouverture ou de fermeture des données. Boris Paulin, ancien Legal Manager et Privacy Officer chez Withings (aujourd'hui Nokia), explique ce qu'était la position du champion français des objets connectés dédiés au bien-être : "Quand je suis arrivé chez Withings, il y a trois ans, nous nous sommes posés la question sur notre stratégie vis-à-vis des données et les règles internes que nous souhaitions poser sur leur utilisation. La règle qui a été fixée était très simple : la donnée appartient à l'utilisateur." Withings a ainsi donné le droit à ses clients de supprimer leurs données mais a surtout mis en ligne une interface web où ceux-ci peuvent télécharger leurs données sous un format ouvert, le CSVv." L'approche des européens vis-à-vis des données est un peu différente de celle des américains qui considèrent la donnée comme un asset de l'entreprise. Nous avons estimé que nous n'avons pas à retenir les gens et nous avons eu la même logique en ce qui concerne notre API. Notre API était ouverte et toute personne qui veut accéder à des données via cette API peut y accéder sans limitation, sous réserve d'avoir le consentement de la personne à qui appartiennent ces données." En outre, le français a développé des outils pour que ses utilisateurs puissent interconnecter le service Withings avec leurs données Jawbone ou Fitbit. Le possesseur d'un tracker Fitbit peut ainsi intégrer ses données d'activité dans le système Health Mate de Withings puis utiliser un tracker Withings en bénéficiant de son historique de données.

Aucun format d'échange ne s'est imposé sur le Quantified Self

Ce type d'intégration de données reste néanmoins soumis au bon vouloir de chaque fabricant car il n'existe par une norme de fichiers qui modéliserait toutes les données relatives au corps humains et qui pourrait servir de pivot d'une application à une autre. L'exemple du DMP (Dossier Médical Partagé) français a montré toute la complexité qu'engendre la création de formats d'échange de données de santé universel. Face à ce challenge, la Fing (Fondation internet nouvelle génération) a proposé une nouvelle approche avec son projet MesInfos. L'approche est différente, puisque c'est l'internaute qui dispose du contrôle de ses données. Dans cette approche "Self Data", les sources de données viennent se connecter à MesInfos pour l'alimenter avec les données de l'utilisateur.

Mes infos
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Le projet est actuellement au stade du pilote et il compte 3 000 participants. S'il reste pour l'instant centré sur les données liées à la consommation énergétique et à la maison connectée, il fait suite au projet MesInfos Santé, mené entre 2015 et 2016. "Il s'agissait d'un projet purement exploratoire" explique Marine Albarède, Copilote du projet MesInfos à la Fing. "Il visait à explorer les conditions d'une mise à disposition des individus de leurs données de santé, dans un format notamment lisible par des machines et donc réutilisable. Nous faisions alors le parallèle avec le "Blue Button" américain, qui offre cette possibilité à 150 millions d'américains. Cette réflexion s'est faite en partie par le biais d'un groupe de travail réunissant des acteurs divers de la santé et de l'innovation, coordonné par la Fing et la Commission TIC & Santé." Cette expérimentation a débouchée en 2017 sur la publication du livret Mes Données, ma Santé, vers un Blue Button à la française, qui résumait les enjeux de cette restitution, les difficultés, les bénéfices éventuels. Il re-situe cette problématique dans le contexte français avec le projet de DMP déjà déployé, mais peu utilisé. Il pointe notamment le besoin en format de donnée qui est rapidement apparu après le lancement du Blue Button américain qui, à l'origine, acceptait les données sous forme de texte brut ou de fichier pdf, sans pouvoir offrir de moyen de réutiliser ces données par des applications tierces.

Pour l'instant MesInfos n'est pas connecté à des données de santé, mais l'idée de faire du service un hub de données pour l'individu n'est pas abandonnée pour autant. "Nous nous intéressons à tout type de données personnelles dans le cadre du projet MesInfos" précise Marine Albarède. "Néanmoins, compte tenu des enjeux spécifiques liés aux données de santé, à leur sensibilité notamment, nous avons souhaité les traiter de manière spécifique." La copilote du projet évoque une expérimentation en cours menée par Cap Digital, notamment en partenariat avec la MGEN. 

Un flou juridique règne sur la donnée de bien-être

Si chaque fabricant d'objet connecté est libre de fixer ses propres conditions d'utilisation sur les données qu'il engrange, la législation, pourtant abondante sur la protection des données personnelles et les données de santé, est étonnamment floue lorsqu'il s'agit de données de bien-être : "La définition même des données de santé évolue et varie souvent en fonction de son contexte" estime Boris Paulin. "Globalement, 3 corpus de textes s'appliquent à la question. La loi de 1978 relative à la donnée personnelle, un article du code de la santé publique relatif à l'hébergement des données de santé. Le troisième corpus s'apprête à entrer en vigueur, il s'agit du règlement européen sur les données. Ces trois corpus ont chacun leur définition de la donnée de santé, trois définitions qui ne se recoupent pas totalement et pas totalement claires."

"L’essor du « quantified self » ou « mesure de soi » n’est pas sans soulever des problématiques juridiques."

Stéphane Hastier

Stéphane Astier

Ce flou juridique est confirmé par Stéphane Astier, Avocat à la cour et Directeur du Pôle IT du Cabinet HAAS : "L’essor du « quantified self » ou « mesure de soi » n’est pas sans soulever des problématiques juridiques. Les données ainsi collectées par ces appareils connectés sont dites de « bien-être » (wellness) et ne font l’objet d’aucun régime particulier. Or les univers de la santé et du bien-être tendant de plus en plus vers la même direction, les données de bien-être peuvent en effet révéler l’état de santé d’un individu et ainsi devenir sensibles au sens de la loi." L'avocat souligne que la Haute Autorité de Santé a publié un référentiel de 101 bonnes pratiques. Ce document a été élaboré avec l’aide de la CNIL et de l’ANSSI et il a pour objectif de  favoriser le développement d’applications et objets connectés sûrs, fiables et de qualité. 

Parmi les grands principes développés par l'HAS, Stéphane Astier en retient 4 : La fiabilité et qualité des informations. Par exemple, présenter les éventuelles contre-indications et risques potentiels qui doivent être clairement indiqués pour équilibrer le diagnostic. Le deuxième d'entre eux est relatif à la précision technique de la mesure des données : quand deux appareils de concurrents indiquent deux données différentes, la mesure de la donnée doit être paramétrée selon un étalonnage reconnu et mentionner le niveau de précision ou la marge d’erreur éventuelle. Au rang de troisième : la facilité d’utilisation et accessibilité pour, par exemple, des personnes en situation de handicaps visuel ou auditif. Enfin, dernier grand principe : la sécurité nécessaire d’un traitement de données sensibles. L’utilisateur doit être clairement informé des données collectées, de leur finalité, des destinataires, de la durée de conservation, etc.

Quand le flou bénéficie à l'innovation

Si le nouveau règlement européen définit la notion de donnée de santé, il n'instaure toujours pas de frontière entre la donnée médicale et la donnée de bien-être. Pour Boris Paulin, ce flou est volontaire. Il y voit un moyen de laisser libre court à l'innovation dans un secteur nouveau et que le carcan de la réglementation du monde médical pourrait étouffer. "Une définition très stricte de la donnée de santé pourrait engendrer des situations ubuesques où une course en Uber qui vous emmène à l'hôpital pourrait être considérée comme une donnée de santé. Un rendez-vous placé sur votre agenda avec la mention "docteur" pourrait être considéré comme une donnée de santé or ce n'est bien évidemment pas le cas."

Tensiomètre

Stuffi

tensio

Connected Lab XP

"Le flou juridique sur la donnée de bien-être est très positif pour l'innovation." Boris Paulin

Un consensus s'est instauré chez les acteurs de la santé connectée pour dire qu'une donnée de santé est une donnée qui va être analysée et traitée dans un contexte médical. Si un médecin saisit des informations dans le cadre de sa fonction, il s'agit de données de santé de même que des données issues d'examens biologiques ou d'imagerie médicale sont bien évidement considérées comme des données médicales. "A mon sens, j'estime que cette démarcation doit demeurer floue et qu'un tel flou est très positif car si on classe donnée de santé toute donnée relative au corps humain, on va tout simplement arrêter toute innovation dans le domaine. Ce serait dramatique en termes de compétitivité internationale pour l'Europe notamment face à Google qui amasse des quantités de données énormes. Cela créerait une situation ubuesque où les internautes donnent énormément de données à Google d'un côté et on applique de l'autre coté une réglementation très contraignante aux acteurs européens."

La médecine peut tirer profit du Quantified-Self

La plateforme de stockage des données de la SBox

SBOX

En 2013, le Comité Economique des Produits de Santé (qui dépend du Ministère de la Santé) a souhaité mettre en place un télésuivi pour ce type d'appareil. Si, depuis, cette mesure a été cassée par le Conseil d'Etat, elle devrait être effective en janvier 2018. Néanmoins, Sefam est allé bien au-delà d'un simple télésuivi du fonctionnement de l'appareil, faisant de sa SBox un véritable dispositif de santé global. "En tant que PME française, nous faisons face à des géants sur ce marché car notre principal concurrent, c'est Philips" explique Pierrick Haan. "La seule possibilité pour nous de prospérer est d'être innovants. Nous avons voulu une machine révolutionnaire sur le plan de l'ergonomie et du design et c'est la raison pour laquelle nous avons fait appel à Philippe Stark." Mais outre ce volet design, l'innovation de la SBox vient de son aspect connecté qui va bien au-delà du simple fonctionnement de la machine. En effet, un patient qui fait de l'apnée du sommeil cumule ce que l'on nomme les comorbidités, des troubles qui viennent s'ajouter à la maladie. Les apnéiques souffrent souvent d'obésité, de diabète ou d'insuffisance cardiaque, parfois tout cela à la fois. "Il est possible de différencier les patients par différents phénotypes" explique le fondateur de Sefam. "Les spécialistes avec qui nous avons conçu la SBox considèrent que les patients doivent être traités individuellement, en tenant compte de ces différents facteurs de comorbidité. Il ne suffit pas de donner une machine à un patient et vérifier qu'il respire bien dans son masque pour avoir résolu son problème. Il faut pouvoir s'intéresser à sa tension artérielle, son activité physique, l'évolution de son poids." Les ingénieurs ont conçu la SBox et son application de manière à alimenter la plateforme Sefam-Connect avec toutes sortes d'informations relatives à l'activité physique du patient. La marque propose sa SBox avec un tracker d'activité, un pèse-personne connecté, un tensiomètre connecté. Sefam a noué un partenariat avec Nokia/Withings afin de proposer ces divers objets connectés et alimenter sa plateforme Sefam-Connect de ces données de bien-être. Les données sont consultables par le patient via son application mobile Sefam-Access ainsi que par son prestataire de santé et son médecin via l'application Sefam-Access Pro. Ces derniers auront à la fois plus d'informations sur leur patient mais aussi la capacité de modifier les réglages de la machine à distance. En outre, la consolidation de ces données sur une même plateforme permet le déclenchement d'alertes auprès du médecin lorsque les paramètres d'un patient dérivent de la norme. "Nous sommes entrés dans l'ère de la médecine personnalisée ou médecine de précision" résume Pierrick Haan qui s'inscrit dans le mouvement de médecine des 4P aujourd'hui considérée comme le futur de la médecine. C'est notamment la thèse que défend Alexis Normand dans son ouvrage "Prévenir plutôt que guérir, la révolution de la e-santé".

Les médecins ont aujourd'hui bien pris conscience que l'eSanté est un moyen d'améliorer la santé des patients, un moyen de réaliser des économies pour notre système de santé et Pierrick Haan compte bien surfer sur cette vague : "L'idée qui a guidée la conception de la SBox, c'est de permettre un suivi multiparamétrique du patient, mais aussi le rendre acteur de son traitement. Le patient qui dispose de ces informations à sa disposition va pouvoir être coaché par son application. Il aura des objectifs à atteindre en termes de perte de poids, d'activité physique et ce sera la véritable clé de l'efficacité du traitement et de l'amélioration de la santé et de la qualité de vie du patient." Néanmoins, l'entrepreneur qui vend ses équipements de santé dans une soixantaine de pays considère que la France n'évolue que lentement dans cette démarche. "C'est fâcheux, car dans le même temps d'autres pays avancent beaucoup plus rapidement, la technologie nous échappe, se déploie aux Etats-Unis avant de revenir vers nous pour conquérir le marché européen" conclut Pierrick Haan.

Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste