Smart city

Quand le digital favorise la productivité... par le sommeil

Archive Juin 2016

L'Académie Américaine de Médecine du Sommeil et la Société de Recherche sur le Sommeil ont publié des recommandations conjointes concernant la quantité de sommeil nécessaire chez les adultes pour une santé optimale. Elles estiment que dormir moins de sept heures par nuit peut entraîner des complications médicales telles que le gain de poids, l'obésité, le diabète, l'hypertension, les maladies cardiaques, les accidents vasculaires cérébraux, la dépression, l'altération de la fonction immunitaire et, d'une manière générale, la diminution des performances. Le manque de sommeil constitue donc un problème de santé publique. Problème qui se décline sous un spectre particulièrement vaste, puisqu'il existe près d'une centaine de troubles du sommeil différents.
Il est donc nécessaire d'éduquer les populations et de leur venir en aide. Dormir est essentiel pour vivre mieux, mais également pour être plus performant au travail (plus concentré, plus créatif), et c'est l'une des raisons pour lesquelles la compagnie d'assurance américaine Aetna a décidé de récompenser ses employés qui dorment suffisamment.

demain, des chambres à coucher connectées ?

Le Centre américain de contrôle et de prévention des maladies formule différents conseils pour l'amélioration du sommeil : se coucher (et se lever) chaque jour à la même heure dans une chambre calme, sombre, dans laquelle la température est ajustée, éviter les excès de nourriture, de caféine et d'alcool avant le coucher, être physiquement actif la journée; et enfin, retirer les appareils électroniques de la chambre –  ils citent les téléviseurs, les ordinateurs et les smartphones. Et pourtant, d'autres dispositifs électroniques s'y invitent désormais… au nom d'un meilleur sommeil. Bandeaux, bracelets, oreillers et autres matelas connectés : qu'y a-t-il de nouveau dans la chambre à coucher ? Les start-up, dont certaines rencontrées au CES 2018, sont de plus en plus nombreuses à s'intéresser à la collecte de données pendant le sommeil, et surtout, à l'amélioration de celui-ci. Il ne s'agit plus seulement de compiler de la donnée brute, mais bien d'agir sur le sommeil des individus en développant des technologies de plus en plus pointues et de moins en moins intrusives, afin que chacun puisse reprendre le contrôle de son corps. Le sommeil, qui semblait être le dernier espace où l'individu laissait son corps au repos, est désormais au cœur des préoccupations technologiques.

Collecter de la donnée pour comprendre ses troubles et redéfinir ses besoins

22m

de cas

d’apnée du sommeil aux États-Unis, dont 80% ne sont pas diagnostiqués

Si chacun peut étudier la qualité son sommeil sur la base d'un journal (deux semaines d'auto-évaluation seulement suffisent pour connaître ses habitudes de sommeil et détecter d'éventuels dysfonctionnements), les nouvelles technologies disponibles pour un diagnostic plus poussé sont de plus en plus nombreuses. Les trackers de sommeil existent depuis plusieurs années déjà, et leur précision médicale est établie : la start-up Cardiogram a récemment publié une étude – menée conjointement avec l'université de Californie à San Francisco – montrant qu'un "wearable" tel que l'Apple Watch pouvait efficacement détecter l'apnée du sommeil. Cette maladie touche 22 millions d'Américains, dont 80% ne sont pas diagnostiqués. Le premier pas à faire constitue une étape analytique : il s'agit d'identifier le problème avant de le traiter.

Créer un environnement favorable au sommeil

« Comme on fait son lit, on se couche », dit le célèbre proverbe. La literie intelligente est un secteur dans lequel les start-up commencent à s'attarder : matelas et oreillers connectés seront-ils bientôt légion ?

ReST, pour « Responsive Surface Technology » (technologie de surface réactive), est un produit que ses créateurs caractérisent comme le premier « smart bed » au monde. Il a été pensé a la fois pour les athlètes et les individus lambda : l'idée est de pouvoir ajuster le support du matelas en fonction de ses besoins. Les spécialistes des matelas le disent depuis longtemps déjà : le support proposé par le matelas est essentiel pour la qualité du sommeil. Ici, l'utilisateur est guidé en fonction de ses besoins : il peut choisir entre différents modes prédéfinis ou régler lui-même les cinq zones du matelas (tête, épaules, lombaires, hanches et jambes). Pour un confort personnalisé… littéralement de la tête aux pieds. Le produit a été lancé il y a deux ans, et connaît un certain succès. Il sera lancé à partir de l'an prochain dans certains hôtels.

Regard d'expert

Lloyd Sommers

Directeur général chez ReST

Nous considérons qu'un produit est "smart" s'il agit sur l'individu ou son environnement en ayant un impact positif sur son existence

Lloyd Sommers, directeur général de la société, distingue trois différents types de clients : « les athlètes, qui cherchent à optimiser leur sommeil en tant que moment privilégié de récupération en fonction de l'entraînement qu'ils ont suivi la journée (et qui promeuvent notre produit) ; les clients de luxe, qui sont habitués à personnaliser ce qu'ils consomment – meubles, vêtements, aliments ; et les amateurs de technologie, qui aiment tester les produits dernier cri ». Lloyd Sommers insiste toutefois sur le fait que ReST vend une solution qui permet à ses clients d'améliorer leur sommeil plutôt qu'une solution technologique en tant que telle : « nous considérons qu'un produit est "smart" s'il agit sur l'individu ou son environnement en ayant un impact positif sur son existence. Nous qualifions ainsi notre literie parce qu'elle s'adapte en temps réel à vos besoins afin de vous procurer un meilleur sommeil, et cela grâce au capteur présent dans le matelas. Vous ne pouvez pas le sentir, mais lui le
fait : il analyse la pression de votre corps et la redistribue de manière égale. ReST est une plateforme technologique, pas seulement une compagnie de vente de matelas. Nous avons conscience que ce que nous proposons n'est que la première étape de tout ce qui peut influer sur votre sommeil – la lumière, le bruit, la température, la qualité de l'air, la tranquillité d'esprit, pour ne citer que ceux-là. Chaque individu est libre de personnaliser les réglages comme il l'entend, en fonction de ses besoins, et surtout de son passé : une grossesse, une perte/un gain de poids, un voyage en avion, etc.
»

ReST - Credits: ReST
Moona - Credits: Moona

Faire l'expérience d’une literie connectée peut être accessible à d’autres niveaux, avec par exemple Moona, un oreiller connecté dans lequel ont été investis près de 150 000 dollars sur Kickstarter. Quelques centaines de contributeurs le recevront cet été, et pourront dormir sur leurs deux oreilles, grâce à une température idéale tout au long de la nuit – ajustée en fonction des cycles de sommeil : basse en phase d'endormissement, puis plus élevée en fin de nuit, pour se réveiller en douceur et être productif plus rapidement. La programmation est réinitialisable et contrôlable via une application. Le produit, français, a été développé en partenariat avec le Centre Hospitalier universitaire de Nantes. Des dispositifs évolutifs calqués sur des besoins corporels précis seraient-ils la clef d'un sommeil optimal ?

En dehors de ces solutions technologiques de lits intelligents, il existe des dispositifs indépendants, à installer ailleurs dans la chambre à coucher, et qui gravitent autour de l'individu. Le bruit et la lumière constituent notamment des facteurs importants de la qualité du sommeil. Les machines de production de bruit blanc et appareils de réduction de la lumière bleue s'inscrivent dans le paysage d'amélioration des conditions de sommeil. Il est scientifiquement prouvé qu'un bruit blanc constant permet de mieux dormir dans des environnements bruyants. Nightingale va au-delà : créé par Cambridge Sound Management (une société américaine de masquage sonore), le produit est né d'une opération de financement participatif. La campagne Kickstarter, lancée en fin d'année 2016, s'est soldée par un franc succès, et l'entreprise était présente à l'édition 2018 du CES.

Regard d'expert

David Sholkovitz

Vice-président de l'équipe marketing de Cambridge Sound Management

Les sons que nous avons créés sont adaptés en fonction de l'acoustique de la chambre à coucher de l'utilisateur et de ses besoins spécifiques, tels que le masquage sonore d'acouphènes ou de ronflements.

David Sholkovitz, vice-président de l'équipe marketing de la compagnie, estime que « la technologie développée par nos ingénieurs est bien plus poussée que celle du bruit blanc : les sons que nous avons créés sont adaptés en fonction de l'acoustique de la chambre à coucher de l'utilisateur et de ses besoins spécifiques, tels que le masquage sonore d'acouphènes ou de ronflements. Les réglages sont donc différents si la pièce est revêtue de plancher de bois franc ou de moquette. » Nightingale se branche, à la manière d'une veilleuse, et produit ce que la société appelle des « couvertures sonores », qui sont destinées à la fois à apaiser l'utilisateur et à créer un environnement de sommeil optimal. David Sholkovitz ajoute :
« nos dispositifs, équipés de deux hauts-parleurs chacun, s'installent sur les murs, que nous utilisons comme points de réflexion pour les ondes sonores. Le masquage sonore est alors beaucoup plus efficace que si le bruit ne provenait que d'une seule source (qui constitue en général une distraction plus grande que le bruit qu'elle essaie de couvrir). Le fait de ne pas pouvoir identifier une provenance unique aide l'individu à se détendre. » L'ensemble est contrôlable via une application pour smartphone, un ordinateur ou une tablette, mais aussi via les assistants personnels Alexa et Google Home. « Avec notre base clients, cela faisait sens de pouvoir contrôler ce dispositif connecté via un haut-parleur intelligent. Nous avons par ailleurs intégré d'autres fonctionnalités complémentaires avec diverses installations, telles que Ring, Nest ou Philips Hue. Nightingale aide ses utilisateurs a dormir en masquant les bruits ; ceux-là, de fait, n'entendent plus les sons environnants tels que celui de leur sonnette. Si quelqu'un utilise Ring, Nightingale s'arrête automatiquement. »

Le produit, sur le marché depuis février, s'intègre parfaitement dans une maison connectée – ou non. L'appareil est enfin équipé d'une LED, dont il est possible de changer l'intensité et la couleur. Des bienfaits également compris par Philips, qui a imaginé un système d'éclairage spécifique au milieu hospitalier, dont une partie du processus repose sur la simulation de lumière naturelle afin de favoriser le sommeil des patients.

Bandeaux et masques : agir pour lutter contre l'insomnie

Philips a également profité d'être au CES 2018 pour présenter SmartSleep, un bandeau muni de capteurs, qui analyse l'activité cérébrale de l'utilisateur pour améliorer son sommeil profond grâce à la production de bruit blanc favorisant les ondes lentes. Le suivi des habitudes de sommeil se fait sur l'application mobile associée, SleepMapper. De son côté, le masque Dreamlight, présenté lors du salon et tout juste commercialisé, a conquis de nombreux individus en misant à la fois sur des sons apaisants et des variations de lumière.

DREEM, le bandeau connecté imaginé par rythm

Dreem - Credits: Dreem

Bien connu en France, Rythm n'a pas manqué non plus le rendez-vous américain qu'est le CES. La start-up, qui mise sur les neurotechnologies, vient de lancer Dreem,un bandeau muni de plusieurs capteurs (électroencéphalogramme et cardiofréquencemètre notamment) et fonctionnant sur le principe de la polysomnographie. Il mesure l'activité du cerveau, les fréquences cardiaques et respiratoires, et produit du bruit rose qu'il transmet à l'utilisateur par conduction osseuse. Le sommeil est non seulement analysé, mais également amélioré en phase lente, lorsque le cerveau est stimulé et la récupération favorisée. Avec des serveurs synchronisés uniquement le matin, l'appareil fonctionne sans Wi-Fi ni Bluetooth pendant la nuit.

Dans la même veine, la start-up Sana a imaginé un masque de sommeil connecté jouant sur les sons et lumières pour encourager la relaxation et permettre de s'endormir plus rapidement - « en moyenne, en dix minutes dès la quatrième utilisation », précise Richard Hanbury, son fondateur. « J'ai étudié l'arabe et, alors que je voyageais au Moyen-Orient, j'ai eu un accident de jeep. Ma colonne vertébrale a été touchée et j'ai dû chercher des solutions pour sauver ma propre vie. » En concevant Sana, il a imaginé une solution globale pour les personnes souffrant d'insomnie – « suite à une commotion cérébrale ou un traumatisme par exemple. » L'entreprise espère obtenir l’autorisation de commercialiser son produit en septembre 2018.

Que faire de cette donnée ? Les technologies du sommeil qui seront adoptées massivement seront celles qui, d'une part, répondront à cette interrogation et, d'autre part, seront validées scientifiquement. 

Richard Hanbury
Fondateur de Sana

« Nous collectons des données concernant le rythme cardiaque de l'utilisateur, que nous utilisons ensuite pour calibrer le capteur présent dans l'appareil. Mais si collecter de la data se révèle utile, elle laisse toujours une question en suspens pour l'utilisateur : "que faire de cette donnée maintenant ?" Les technologies du sommeil qui seront adoptées massivement seront celles qui, d'une part, répondront à cette interrogation et, d'autre part, seront validées scientifiquement. »

Si ces solutions peuvent susciter la défiance d'une partie de la population, il existe également des solutions biologiques pour trouver le sommeil : apprendre à maîtriser sa respiration en est un exemple classique – et efficace. La journée mondiale du sommeil, qui aura lieu au printemps prochain, mettra-t-elle en avant ces différentes innovations ?
Rédigé par Marie-Eléonore Noiré
Journalist