Nell Watson rencontrée au Web Summit 2015 revient pour L’Atelier sur la porosité des frontières entre humains et robots.

#WebSummit : "D'ici dix ans, certains humains seront en partie robots"
Entretien avec Nell Watson, ingénieure, entrepreneure et penseuse futuriste, membre de la Singularity University. Pour elle, dans un futur proche, des nano-ordinateurs dotés d'une forme d'intelligence artificielle seront injectés dans notre corps... pour le meilleure et pour le pire.
 

Nell Watson lors du Biohacker Summit 2015

                               Nell Watson de la Singularity University lors du Biohacker Summit 2015
 

La frontière entre robots et humains n'est plus aussi nette qu’avant, pensez-vous que les robots représentent le futur de l'humain ?

Nell Watson : En effet, la frontière entre l'organique et le synthétique est clairement plus floue à mesure que l'on avance dans le temps. Récemment, nous en avons eu des exemples avec l'équipe de Craig Venter qui a créé le premier organisme synthétique : une bactérie développée ex nihilo, complètement synthétique. On a également vu des développements dans l'Origami ADN : les chercheurs utilisent l'ADN et ses capacités naturelles de pliage pour créer des sortes de toutes petites briques de lego à partir desquels il est possible de construire de belles choses et notamment des fonctions logiques ou des ordinateurs très élémentaires. On voit désormais des nanobots qui peuvent circuler dans le système sanguin et ils les utilisent expérimentalement pour détruire les cellules leucémiques et en nettoyer le sang. 
Pour l'instant des scientifiques ont fait l'expérience d'injecter ces nanobots dans un cafard et ils estiment que cela pourrait avoir la puissance d'un Commodore 64, un ordinateur des années 1980. Maintenant, si vous redimensionnez à l'échelle humaine et que vous l'optimisez, c'est comme avoir votre propre smartphone à l'intérieur de votre corps.
 

Comment va-t-on s'en servir ? Aura-t-on le contrôle sur ces ordinateurs ?

Cela risque d'être compliqué de composer des numéros mais imaginez qu'il y ait une intelligence artificielle qui dirige cet ordinateur à l'intérieur de votre corps et qui est capable de comprendre les expériences vécues parce que cette intelligence artificielle co-pilote aura été avec vous pendant toutes les étapes de la vie. Elle aura compris que vous prenez peur ou transpirez quand quelque chose se produit ou le sentiment amoureux la première fois qu'il est ressenti avec un nouveau partenaire. C'est ainsi, en apprenant depuis l'intérieur du corps humain, que ces machines sauront réellement connaître et comprendre l'homme et non pas en étant programmées pour.
 

Ces nano-ordinateurs seront donc surtout utilisés dans le domaine de la santé ?

C'est un moyen efficace pour détruire le cancer par exemple, cela peut aussi être utile pour transporter les médicaments à travers l'organisme, il y a plusieurs techniques qui peuvent utilisées pour cela à l'échelle moléculaire. Cela peut également permettre de faciliter un traitement comme la radiation. À mesure que l'on améliore la technique, on peut même envisager de restaurer un organe, de lui faire regagner ses fonctions initiales, d'effacer les effets du vieillissement et donc de prolonger la vie. Je pense par exemple au thymus, cet organe situé au centre de la poitrine, près du cœur, qui a la caractéristique de s’atrophier au fil du temps et de moins jouer son rôle dans le système immunitaire.
 

Pouvez-vous imaginer d'autres applications pour ces nano-ordinateurs que la santé ?

Oui, collecter nos expériences, ce que l'on entend... Je pense que cela va mener à appréhender nos cellules dans leur globalité et qu'il sera très aisé de devenir une créature digitale plutôt qu'une créature physique.
 

Je comprends que ces nouvelles techniques sont une bonne nouvelle pour la santé mais est-ce que la société est prête à accepter ce type de technologie dans notre propre corps ? Est-on prêt à devenir en partie robot ?

Je pense que c'est une pente glissante. Je crois que les gens se laisseront convaincre grâce à l'utilité et aux bénéfices qui en découlent. Personne ne voudra passer à côté d'une technologie qui pourrait permettre d'enregistrer tout ce que l'oreille entend et ce que l'œil voit sans avoir à porter un accessoire ridicule sur le visage. Ce sont des compétences supplémentaires auxquelles les gens ne voudront pas renoncer. C'est comme pour un smartphone, une fois que vous l'avez essayé c'est difficile de s'en passer. Donc certaines personnes diront sûrement au début "je ne veux pas mettre ces choses dans mon corps" mais une fois qu'ils auront vu leurs amis et familles acquérir des capacités surhumaines je pense qu'ils changeront d'avis rapidement.
 

Quand pensez-vous que ces technologies seront commercialisées ?

On peut s'attendre à ce que ces technologies soient commercialisées en dehors du domaine médical pur d'ici dix ans.
 

Dans dix ans c'est très bientôt. Est-ce que l'on voit déjà des signes de ces futures technologies ? Est-ce déjà utilisé ?

Pas encore chez les humains mais cela a été testé sur les cafards et les rats. Et pour autant que je sache, il y a également eu deux personnes qui ont été guéries de la leucémie après des traitements expérimentaux au MIT.
 

Est-ce que ces technologies sont risquées pour l'homme ? Y a-t-il un danger ?

Oui absolument il y a un certain nombre de risques. Si un ordinateur est infecté par un virus c'est problématique, mais ce sera encore pire si votre corps peut être piraté. De la même manière qu'un hacker peut désormais contrôler à distance une voiture intelligente, il n'est pas impossible qu'un individu mal intentionné tente d'arrêter le cœur d'une personne et c'est assez effrayant. Par ailleurs, nous vivons malheureusement dans un monde où la NSA a obtenu l'accès à presque tous nos appareils connectés personnels alors que se passerait-il s'ils pouvaient entrer à l'intérieur de nos têtes, comprendre nos pensées, en empêcher certaines d'émerger ? Que se passerait-il s'ils décidaient pour lutter contre le crime de censurer tout type de pensées meurtrières ? Ce sera difficile de s'y opposer mais après ils voudront censurer d'autres pensées, les oppositions politiques... Ce sont les potentiels effets négatifs. Chaque technologie a un bon et un mauvais côté. La technologie peut être utilisée comme un moyen de contrôler ou de donner plus de liberté aux individus.
 

Comment prévenir cela ? Y a-t-il un moyen d'empêcher que cela se produise ?

Je crois que le meilleur moyen d'éviter cela serait d'encourager le libre-marché et la concurrence afin de rendre les acteurs responsables et de faire en sorte qu'ils s'emploient à fournir le meilleur produit, ce qui en général sous-entend que c'est également le plus sécurisé.
 

Pourtant, on s'attend parfois à ce que ce soit le gouvernement qui nous protège des technologies intrusives.

Je crois que c'est incroyablement dangereux. Au début, vous pouvez avoir une interdiction paneuropéenne sur un produit mais on vit dans un monde globalisé donc cela peut venir d'ailleurs. Je crains aussi que par souci de réglementation, les autorités disent : « nous ne voulons pas que les gens deviennent des surhommes du jour au lendemain » et les en empêche. Agir ainsi serait potentiellement dommageable parce que cela reviendrait à limiter la capacité de cette technologie à nous aider et à réduire la souffrance dans le monde. Je pense que plus le Gouvernement a de pouvoir sur nos corps et possiblement sur nos pensées et plus c'est dangereux, je préfère faire confiance au libre-marché.
 

Mais le danger peut également venir d'ailleurs que du gouvernement ?

Oui, mais qui a le pouvoir ?
 

Donc pour résumé, vous considérez que dans dix ans on pourra être en partie robot ?

À certains niveaux, oui. On aura des ordinateurs à l'intérieur de nos corps qui seront dotés d'une forme d'intelligence artificielle, oui.
Rédigé par Sophia Qadiri
Journaliste