L’économiste Nicolas Bouzou fait partie de ces intervenants de l’USI, connus pour leur franc-parler et dont le discours nage à contre courant des rumeurs ambiantes. Le directeur de l'Asterés, a pris de la hauteur pour nous livrer sans détour, une vision de la société française à horizon 2020 dont « le travail formera la colonne vertébrale ». Or, la révolution des technologies NBIC (soit le carrefour des Nanotechnologies-biotechnologies-informatiques et sciences cognitives) entraîne actuellement une mutation du travail de taille et peut être, peut-on avancer, sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Du moins parce que le monde change de peau à une vitesse bien plus vertigineuse. Surtout selon un récent sondage Odexa, si la majorité des Français sont favorables à l'accueil de l’IA et des robots au sein de la société, et que 76% d'entre eux, rêvent de la France comme d'un pays leader de l'intelligence artificielle, 2/3 des Français pensent pourtant que l’IA détruira davantage d’emplois qu’elle ne saura en créer. Cette angoisse d’un chômage conséquent, d'un "chômage technologique" n’a d’égal que le récent débat public sur le revenu universel, qui pourrait dans cette optique, conforter l’être humain dans la sphère de l’oisiveté, tandis que la robotique sera, elle, cantonnée à l’ouvrage. Alors, la société humaine de demain, sera-t-elle une société du travail ou une société oisive ?

La fin du travail : un réflexe ancestral 

Une Révolution Industrielle humaine


Nicolas Bouzou s'est permis un détour historique pour montrer que la perte d'emploi est une crainte ancienne, historique et qui revient par vague lors de changements économiques, sociaux et techniques : « La peur de la fin du travail a le même âge que le travail lui-même. Depuis que le travail a été valorisé, les hommes se sont inquiétés de sa disparition». C’est ainsi que de sociétés en sociétés, et de siècles en siècles, cette inquiétude a autant frappé un Vespasien à l’ère de Rome, qu’une Marie-Antoinette au XVIIIe siècle. Elle a connu une recrudescence particulière lors de la Révolution Industrielle pour ressurgir au XXe siècle, lors de la crise qu’a laissée derrière elle l’année 1929. Le maire de la ville californienne Palo Alto, s'exprimait en ces termes : «  La crise n’est pas qu’une crise boursière mais une crise technologique, ce Frankenstein qui détruit notre civilisation. »  Encore plus récemment le livre de Jérémy Rifkin End of Work : The Decline of the Global Labor Force and the Dawn of the Post-Market Era témoigne de la mouvance de cette idée. Ce livre qui annonçait la fin du travail en 1995 n’a pas tenu ses promesses, 22 ans plus tard. Cette fable d’une disparition du travail est par conséquent bien plus souvent le symptôme d'une mutation sociale qui ressurgit lors d’avancées techniques importantes.

De la destruction à la création d'emplois

UNE ROBOTISATION TOTALE DU TRAVAIL ?

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"Il y aura destruction d'emplois, ce n'est pas la question. Celle qu'il faut poser est plutôt pourrons-nous en recréer davantage ? Keynes en 1930 se posait déjà la question." 

Nicolas Bouzou

L'économiste est franc sur ce point : la technologie détruira des emplois tout comme la Révolution industrielle en a fait tout autant disparaître. A l'image des métiers tels que les taillandiers, les ferroniers, les tanneurs. Mais ce phénomène aurait pour contrepoids, une hausse des besoins et de la demande. " Il peut y avoir un chômage technologique mais les besoins humains sont infinis. Ce chômage technologique sera nécessairement transitoire. Car la demande va tirer l'emploi vers le haut."  En effet, pour le directeur de l'Astérés, selon un enchaînement précis, la technologie va induire un gain de productivité qui entraînera lui même, dans un cercle vertueux, une baisse des prix, une hausse de la demande ainsi qu'une hausse des salaires. Pour étayer sa réflexion, le conférencier va plus loin et s'appuie sur la théorie du déversement dont on doit la parenté à Alfred Sauvy. La destruction d'emplois n'a d'égale que la hausse du pouvoir d'achat et la création d'une autre richesse qui n'est pas forcément palpable ou visible. Selon cette théorie, pour un 1 emploi créé à forte valeur ajoutée, 5 nouveaux emplois se créent autour de lui, grâce au phénomène du déversement.

3,5

Milliards

d'emplois dans le monde

De surcroit, Nicolas Bouzou s'est attaché à nuancer les discours alarmistes sur le chômage de masse. A l'échelle mondiale, le monde ne compte que 6% de chômage. Surtout, il n'y a jamais eu autant d'emplois qu'au 21e siècle. Pour lui, il n'y a pas de lien tangible à établir entre taux de chômage et innovation. Par exemple, la Corée du Sud a lancé des investissements massifs dans l'IA et la robotique et connaît un taux de chômage faible autour de 4%. A contrario, le Portugal dont le chômage a cru ses dernières années n'est pas connu quant à lui, pour être un pays pionnier dans le domaine des NBIC. Selon l'économiste, la technologie est un parfait bouc émissaire politique et médiatique mais "il ne faudrait pas mettre sur le dos de la technologie le choix de mauvaises politiques publiques."

Le travail comme humanité

"Le travail est notre participation au monde" Nicolas Bouzou

Si la robotisation du travail et l'insertion de l'IA en entreprise et ailleurs pourra détruire certaines catégories d'emplois, rien n'indique donc que le travail puisse être en voie de disparition pour laisser place à une société d'oisifs.


Premièrement parce que l'IA est pensée et développée actuellement en complémentarité avec l'homme et non contre lui. L'être humain garde des qualités proprement humaines qui le valoriseront dans le monde du travail. A ce titre, l'être humain se distingue par sa capacité à prendre des décisions dans un environnement changeant : " Une voiture autonome ne peut pas réussir le Test de Turing. Si vous demandez à une voiture autonome de monter prendre un dernier verre, elle ne vous répondra pas."


L'homme, nous l'avions déjà évoqué dans un article précédent est également supérieur à la machine dans sa dimension créative. "Bien sûr il y a des IA créatives, objecte notre spécialiste, mais l'art n'est pas seulement de la beauté. C'est de la beauté et de la valeur, toutes deux incarnées dans un matériau sensible. Dans l'art, des valeurs sont enracinées." fait remarquer l'économiste en s'appuyant sur l'Esthétique d'Hegel. Enfin l'homme se caractérise par son besoin d'interaction sociale. Une société où le travail est entièrement assuré par des robots, comme l'a tenté l'hôtel japonais Henn Na  entièrement robotisé à Nagasaki ne peut être gage de succès. "J'ai mis les pieds dans l'hôtel entièrement robotisé à Nagasaki. Cet hôtel est d'une tristesse incroyable. Nous avons besoin d'interaction humaine."

Humanoïdes

Journal du Geek

On pourrait lui objecter que les suppositions de l'économiste ne sont valables que dans un contexte où l'IA est aujourd'hui faible. Mais quand bien même, si demain, on passait d'une IA faible à une IA forte, rien n'empêche à l'homme de ce spécialiser dans ce pourquoi il est fait. "Mozart n'aurait pu être un musicien de génie et un grand sportif."  Nicolas Bouzou s'inspire de La théorie de David Ricardo sur les avantages comparatifs pour montrer que quand bien même l'homme serait fort en tout point, la spécialisation ne peut que l'enrichir économiquement et humainement.


En somme, le travail est précisément ce qui humanise les êtres humains et c'est la raison principale pour lequel s'il disparaissait, l'homme laisserait derrière lui sa part d'humanité. L'être humain qui ne travaille pas est malheureux. "Parce que le travail est notre participation au monde. Notre tâche est une liberté métaphysique." En guise de dernière métaphore, Nicolas Bouzou en appelle à La Dialectique du maître et de l'esclave de Hegel, pour démontrer que par le travail, l'esclave gagne en humanité tandis que le maître oisif s'avilit et décline. Pour toutes ces raisons, voilà pourquoi notre société ne peut encore ranger le travail dans la galerie de nos souvenirs collectifs au profit d'une société régie par le loisir et l'oisiveté. Encore faut-il aujourd'hui redonner du sens au travail à ceux qui ont pu en perdre :    " Oui la femme de ménage qui travaille chez Space X participe aussi à la conquête de Mars."




Rédigé par Laura Frémy
Journaliste