Dans le film Minority Report, inspiré d’une nouvelle de l’écrivain Philip K. Dick, les personnages travaillent sur de gigantesques panneaux holographiques, qu’ils manipulent directement de manière tactile. Dans cet univers futuriste, pensé par le designer britannique Alex McDowell, l’écran a disparu pour laisser place à une interface de réalité augmentée. Quinze ans après la sortie du film, le marché de la réalité virtuelle est en plein boom, et cette technologie ne relève plus de la science-fiction. Ainsi, à travers son casque virtuel Hololens, Microsoft entend permettre aux humains d’interagir avec des interfaces holographiques. Une vision également poursuivie par Atheer, avec son système Air suite. Ces deux entreprises entendent inaugurer une nouvelle ère pour l’informatique, celle de l’Air computing, pour « Augmented interactive reality computing » (informatique de la réalité augmentée et interactive). Ici, ni écran ni clavier d’ordinateur donc, mais une interface modulable et intuitive. Supports de présentation, traitements de texte, tableurs, fiches de comptabilités et autres infographies pourront être générés et manipulés à volonté.

L'AIR COMPUTING

Air computing

Cisco

Mais cette technologie ne se cantonne pas au travail de bureau. Les possibilités sont tout aussi riches en matière de travaux manuels. Explications de Rowan Trollope, vice-président du département internet des objets de CISCO Systems, une entreprise d’informatique américaine. « Aujourd’hui, un technicien chargé d’une réparation doit souvent se déplacer avec un manuel volumineux, prendre des photos de l’appareil défectueux, les envoyer à ses collègues, demander davantage d’informations au téléphone avec eux… Équipé de lunettes de réalité virtuelle, il lui suffirait de regarder l’objet à réparer pour que le logiciel d’apprentissage machine identifie les différents composants. Des informations supplémentaires apparaîtraient dès lors en surbrillance, accompagnées d’instructions sur la manière de procéder. On peut également imaginer que les pièces à changer apparaissent d’une couleur différente… Les gains potentiels en matière d’efficacité sont énormes. » prédit-t-il. 

Enrichir la communication

Pour Rowan Trollope, la réalité augmentée n’a pas seulement vocation à modifier nos interfaces et supports de travail. Elle changera aussi radicalement la manière dont nous interagissons avec les autres dans un contexte professionnel. Dans cette optique, cet amateur de science-fiction puise son inspiration dans Star Wars plutôt que dans Minority Report, pour imaginer la salle de réunion du futur. « Nous souhaitons reconstituer le conseil des jedi, lorsque les absents apparaissent sous forme d’hologrammes, comme s’ils étaient présents dans la pièce. » affirme-t-il. Rowan Trollope souhaite ainsi que la communication à distance devienne aussi satisfaisante et qualitative que la communication en face à face. Voir davantage. « Lorsque vous regardez un match de football à la télévision, l'expérience est par certains aspects plus satisfaisante que si vous vous trouviez directement dans le stade. On sélectionne pour vous les meilleurs angles de prise de vue, les commentateurs fournissent des informations en temps réel, des statistiques s’affichent régulièrement sur l’écran, vous pouvez vous installer dans votre canapé et manger du pop corn… De la même manière, à l’aide de la réalité augmentée, nous souhaitons d’une part que la communication à distance soit bluffante : l’objectif est de donner à l’utilisateur la sensation que son interlocuteur se trouve en face de lui. Mais d’autre part, nous voulons aussi qu’elle soit supérieure, assortie d’un certain nombre de services additionnels. »

LA REALITE AUGMENTEE SE MET AU TRAVAIL

AR

Concrètement, cela signifie qu’à l’aide d’une couche supplémentaire d’intelligence artificielle, chaque participant d’une réunion bénéficierait d’informations personnalisées, superposées à sa vision de manière holographique. Par exemple, chaque fois qu’un individu prendrait la parole, son nom et son poste pourraient apparaître à côté de son visage, un gadget particulièrement utile dans les réunions impliquant un grand nombre de personnes ne se connaissant pas. On peut même imaginer un lien automatique vers les profils Linkedin, ou des informations contextuelles, comme le fait que deux interlocuteurs aient étudié au MIT, ou partagent tel contact professionnel en commun, information puisée automatiquement par l’intelligence artificielle à partir de leurs comptes Linkedin et agendas respectifs… Lorsqu’un participant ferait référence à un article, l’intelligence artificielle pourrait enfin le retrouver automatiquement sur le Web, et le faire apparaître sous la forme d’une petite fenêtre dans le coin supérieur droit de mon angle de vision. Avec un tel saut qualitatif, la réalité augmentée serait rapidement employée dans tout type de communication, et plus uniquement à distance. Avant de démarrer une réunion, chacun enfilerait son casque, ses lunettes, voire ses lentilles de réalité virtuelle, pour bénéficier du contenu augmenté.

Faire de chaque être humain un orateur d’exception

Mais Rowan Trollope souhaite aller encore plus loin, en transformant la nature des contenus visuels et auditifs transmis d’un interlocuteur à l’autre. L’objectif : faciliter les échanges entre cultures différentes, très utile dans une économie mondialisée. « L’ordinateur modifierait la transmission des signaux audio et vidéo reçus par le cerveau, afin d’améliorer la qualité des échanges. Par exemple, si l’un des interlocuteurs s’exprime dans un langage que je ne maîtrise pas, ses propos pourraient m’être automatiquement traduits dans ma langue. Mais l’ordinateur pourrait également modifier ma gestuelle, le son de ma voix, mon intonation. Imaginons que je m’adresse à la fois à un Italien et un Japonais. Les Italiens communiquent beaucoup de manière gestuelle, tandis que les Japonais sont habitués à des échanges plus sobres. L’ordinateur pourrait ainsi adapter le signal visuel et sonore reçu par chaque participant, en fonction de ses habitudes culturelles ! »

L'Hologramme

Hologramme

Pourquoi se cantonner aux échanges interculturels ? Rowan Trollope envisage d’utiliser la même technologie pour permettre à n’importe qui d’endosser le charisme des plus grands orateurs. « Certains individus sont d’excellents communicants, d’autres ne le sont pas. Or, dans un contexte professionnel, il vaut mieux être le plus convaincant possible. Et si je pouvais concevoir un bot simulant les capacités d’un grand orateur, Bill Clinton, par exemple, l’insérer dans mon logiciel de réalité virtuelle et m’en servir lors de ma prochaine présentation ? Ce que mes collègues verraient, ce serait alors une version augmentée de moi-même, bien plus douée à l’oral et convaincante. Cette technologie pose bien sûr certains défis en matière éthique, mais elle finira par advenir, c’est une certitude. »

Selon Rowan Trollope, chaque individu verra ainsi, dans un futur proche, ses capacités augmentées à l’aide de l’informatique. « Je crois fondamentalement dans l’affirmation selon laquelle l’ordinateur est un vélo pour l’esprit, capable d’accroître nos capacités. Aujourd’hui, l’informatique nous permet d’accéder à un grand nombre de savoirs, mais n’affecte nullement notre capacité à les communiquer. Cela va bientôt changer. Beaucoup de personnes ne réalisent pas pleinement leur potentiel à cause de leurs faibles dons de communicants. Le talent le plus important devrait être la capacité d’émettre des idées originales, susceptibles d’améliorer le monde, pas celui de se vendre le mieux possible. Si chacun avait la chance d’exposer ses idées de la manière la plus efficiente, le monde serait sûrement un meilleur endroit. » Sans doute, mais aussi un endroit où la communication serait uniformisée, standardisée en conformité avec quelques modèles de référence ? Le débat est ouvert.

Rédigé par Guillaume Renouard