Et si au lieu de mettre les humains au chômage, comme beaucoup le craignent, les machines leur permettaient de s’affranchir des tâches les plus pénibles pour se concentrer sur leurs domaines d’expertise ?

Vers une collaboration entre humains et machines dans le monde du travail

Les progrès de l’intelligence artificielle fascinent autant qu’ils inquiètent. On ne compte plus les articles alarmistes prévoyant la mise au chômage d’une large part de la population, condamnée à être remplacée dans un futur proche par des robots supérieurs aux humains.

Les victoires symboliques remportées par des machines sur des champions humains dans différentes disciplines, celle de Deep Blue contre le champion d’échec Gary Kasparov en 1997, celle de Watson au jeu télévisé Jeopardy! en 2011, et, dernière en date, celle d’AlphaGo contre Lee Sedol en mars 2016, renforcent l’impression que nous avons conçu des machines super-intelligentes qui, telles le monstre de Frankenstein, menacent aujourd’hui d’échapper à leurs créateurs.

Les nombreux scenarii de science-fiction dystopiques montrant la domination de l’homme par les machines, comme le triptyque Matrix, le film Métropolis de Fritz Lang ou encore la nouvelle La Machine s’arrête d’Edward Morgan Foster, nourrissent ces inquiétudes. Risque avéré ou craintes fantasmées ?

 

L’intelligence artificielle : un terme trompeur ?

Pour Jerry Kaplan, écrivain et entrepreneur, si les interrogations sur l’usage et l’impact des machines dans le futur sont légitimes, les scenarii catastrophes figurant leur prise de pouvoir sont totalement irréalistes.

« Ce que nous appelons intelligence artificielle n’a d’intelligence que le nom, il s’agit selon moi davantage d’une jolie terminologie désignant de techniques et avancements automatisant de nouvelles tâches. Nous concevons des outils inédits capables de traiter un nombre toujours plus varié de problème, mais cela ne signifie pas pour autant que nous soyons en train de concevoir une super-intelligence en progrès constants. Un smartphone ne devient pas plus intelligent quand on télécharge une nouvelle application ! AlphaGo n’est pas plus intelligent que DeepBlue : il repose sur une méthode différente, le deep learning plutôt que l’heuristique. Penser que les super-ordinateurs vont prendre le pouvoir revient à penser que les calculatrices puissent fourbir des plans pour conquérir le monde sous prétexte que leur puissance de calcul est bien supérieure à celle des humains ! » affirme-t-il. Peu de chances, donc, pour que les robots soumettent, voir exterminent une humanité leur ayant accordé une trop grande confiance, comme dans la pièce R.U.R. de de Karel Capek. En revanche, Jerry Kaplan concède que les progrès de l'intelligence artificielle auront un impact certain sur l'emploi.

Joseph Aloïs Schumpeter

La destruction créatrice, inhérente au progrès technologique

Mais cet impact est bien connu : il s’agit de la fameuse destruction créatrice, théorisée par Schumpeter au siècle dernier. Le progrès technologique implique toujours la destruction de certains métiers et la création de nouveaux. Mais il n’a pour l’heure jamais entrainé une baisse structurelle de l’emploi.

« Si les technologies digitales freinent aujourd’hui la création d’emploi, l’histoire suggère que le choc, quoique douloureux, ne sera que temporaire : une fois que les travailleurs auront adaptés leurs compétences et que les entrepreneurs auront créé de opportunités basées sur les nouvelles technologies, la création d’emplois reprendra. » prédit ainsi le journaliste David Rotman dans les colonnes de la MIT Technology Review, rappelant que depuis les débuts de la première révolution industrielle, les avancées technologiques ont changé la nature du travail et détruit un grand nombre d’emplois dans le processus.

En 1900, 41% des américains travaillaient dans l’agriculture : ils n’étaient plus que 2% en 2000. La proportion d’américains travaillant dans l’industrie est de même passée de 30% dans les années 1950 à environ 10% aujourd’hui.

Cols bleus et cols blancs

Certains avancent malgré tout que cette fois-ci, ce ne sont pas seulement des emplois faiblement qualifiés qui sont menacés par l’automatisation, mais aussi des métiers nécessitant une grande expertise.

Selon Lawrence Katz, économiste à Harvard, ce phénomène n’est cependant pas non plus nouveau. Au XIXe sièce, par exemple, le métier de tisserand, qui nécessitait une grande expertise, a peu à peu été éradiqué par l’invention du métier à tisser mécanique, manipulable par des travailleurs faiblement qualifiés.

De même, les experts en calcul ont peu à peu disparu avec l’invention de la calculatrice. Aucun exemple historique ne permet selon Katz d’observer une baisse tendancielle de l’emploi sur une longue période : « Nous ne sommes jamais tombés à cours d’emplois. Il n’y a pas de tendance à long terme illustrant la disparition du travail. »

 

Un phénomène d’une rapidité inédite

Si l’automatisation présente donc un défi à court terme, il est moins certain qu’elle induise, comme certains l’affirment, une destruction massive et structurelle de l’emploi, débouchant sur une société où seul un petit nombre de privilégiés bénéficieront d’un travail tandis que les autres surnageront dans la misère, scenario cauchemardesque dépeint par la série Trepalium.

Mais si la menace que constitue l’automatisation pour certains métiers qualifiés et non-qualifiés existe de longue date, la nouveauté réside dans la vitesse à laquelle ses effets pourraient se faire ressentir. « Le problème n’est pas la proportion d’emplois détruits, mais la vitesse à laquelle ils risquent de l’être. » affirme Jerry Kaplan. « Auparavant, les transformations se produisaient sur plusieurs générations, et adapter la population active aux changements technologiques nécessitait simplement de former les nouveaux travailleurs pour ces nouveaux besoins. Aujourd’hui, de nombreux individus vont devoir se réorienter au cours de leur existence. »

Retrouvez l'enquête de Lila Meghraoua, journaliste et productrice de L'Atelier Numérique, sur le "Robot, un collègue comme les autres"

 

Pour ne prendre qu’un seul exemple, plus d’1,6 millions d’américains travaillent aujourd’hui dans le transport routier : l’avènement des véhicules autonomes menace de les mettre tous en chômage, sans grandes perspectives de retrouver un emploi correspondant à leurs qualifications.

De nombreux partisans du revenu de base universel mettent en évidence cette problématique pour défendre leur idée : selon eux, la mise en place d’une allocation versée sans conditions, permettant à chacun de satisfaire ses besoins primaires, donnerait à ces travailleurs en difficulté la possibilité de reprendre des études ou de suivre une formation professionnelle pour se réorienter.

Vers davantage de contact humain

Mais n‘y aura-t-il pas un fossé infranchissable entre ces travailleurs faiblement qualifiés et les nouveaux emplois d’ingénieurs et de designer générés par les nouvelles technologies ? Selon Jerry Kaplan, celles-ci vont néanmoins aussi permettre la création d’emplois mettant en avant le contact humain, qui ne nécessitent pas forcément une grande qualification ou spécialisation. « La capacité à conseiller, à tisser un lien de confiance, à éprouver de l’empathie et à comprendre instinctivement les besoins de l’autre sont des qualités humaines fondamentales qui ne sont pas menacées par l’automatisation. Nul ne souhaite s’installer au comptoir d’un bar pour y être servi par une machine. Un grand nombre d’activités nécessitent une interaction humaine, et celles-ci seront amenées à concerner une part croissante de la population active. »

Plutôt que remplacer les humains au travail, l’intelligence artificielle permettrait donc d’automatiser les tâches ingrates et répétitives où ils n’expriment pas tous leurs potentiels. Ainsi, les individus pourraient se focaliser sur les activités où le génie humain est requis.

Des robots en blouses blanches

Cette analyse est partagée par Andra Keay, manager chez Silicon Valley Robotics : « Prenons la médecine, par exemple. Le transport des prélèvements sanguins et des tissus nécessitent de grandes précautions et une attention irréprochable, dans la mesure où il faut que les échantillons arrivent à bon port en parfait état. Aujourd’hui, des professionnels de la santé passent un temps fou à les transporter. De même, combien de temps un pharmacien passe-t-il à faire du rayonnage, un chercheur à ranger et classer ? »

L’automatisation permettrait à tous ces individus de se concentrer sur leur domaine d’expertise et d’être bien plus efficaces. A l’University of Southern California, la chercheuse Maja Mataric a mis au point des robots conçus pour aider les patients en période de réhabilitation. Capables de les assister dans leurs exercices de remise en forme chaque jour, à leur domicile et durant plusieurs heures, ils offrent aux patients un accompagnement et une source de motivation que le personnel médical ne peut assurer faute de moyens humains suffisants. En retour, les médecins peuvent concentrer tous leurs efforts sur les patients ayant le plus besoin d’aide.

La start-up Sense.ly propose quant à elle un assistant virtuel au service des patients atteints de maladies chroniques, qui permet aux médecins de surveiller plus efficacement chaque patient, de repérer les cas nécessitant une intervention et de dégager du temps libre pour établir du contact humain.

Kiva, l’ami des start-ups e-commerce

La santé n’est pas le seul domaine concerné. Les robots constituent de formidables partenaires de travail dans pratiquement tous les domaines, de l’agriculture à la finance. La logistique constitue cependant l’un des terrains les plus féconds. Conçu par la start-up Kiva Systems, fondée en 2002 et rachetée par Amazon en 2012, le robot Kiva est conçu pour les entreprises de commerce en ligne. Il est capable de s’orienter dans un entrepôt, d’attraper des produits et de les apporter à ses collaborateurs humains, qui se chargent ensuite de les empaqueter pour la livraison.

Retrouvez l'article d'Alain Clapaud sur Kiva et les robots en entrepôts

La présence de ses robots permet de rendre le travail des humains moins pénibles : selon la MIT Technology Review, les salariés d’un entrepôt passent jusqu’à 70% de leur temps à marcher pour récupérer des objets. Les robots ne peuvent en revanche pas tout faire tout seul, et ont besoin des humains pour reconnaître les objets, traiter des commandes complexes comportant plusieurs items, et réagir à l’imprévu. En dépit des progrès effectués par la robotique, les humains demeurent en effet bien meilleurs pour s’adapter au changement et improviser.

L’introduction de robots pour des activités de manutention permet également de créer des emplois dans d’autres branches de l’entreprise : des ingénieurs informatiques doivent être recrutés pour travailler sur les algorithmes régissant les mouvements du robot… Les retombées positives irriguent même d’autres entreprises : en rendant le processus de manutention plus efficace, Kiva rend l’activité de commerce en ligne plus rentable, et permet donc à davantage d’entreprises de se lancer dans le secteur.

Promouvoir l’échange entre humains et robots

Sur un modèle similaire, le robot Baxter, de la compagnie Rodney Books, a été conçu pour effectuer les tâches répétitives sur une ligne de production et faciliter le travail des ouvriers. Les exemples sont aussi nombreux que les secteurs d’activité. Dans le secteur du luxe et de l’événementiel, de nombreux individus qualifiés passent régulièrement des journées de travail entière à rédiger des invitations à la main : et si un robot doté d’une belle écriture cursive pouvait s’en charger à leur place ? A quand un partenariat entre Hermès et Carbon Robotics ?

 

 

Pour faciliter la collaboration entre humains et machines, la chercheuse Manuela Veloso, de la Carnegie Melon University, a conçu des robots assistants capables de demander de l’aide aux humains et de s’expliquer en cas de défaillance. Les robots ne peuvent selon elle être parfaitement autonomes, et doivent pouvoir échanger avec les humains pour que leur fonctionnement soit optimale : c’est ce qu’elle nomme l’autonomie symbiotique.

« Les robots sont limités dans leur connaissance du monde, ils n'ont par exemple aucune idée de ce que monter ou descendre veut dire, tout comme dans les actions qu'ils peuvent effectuer. » a-t-elle expliqué lors de la dernière édition d'EmTech Digital. « En revanche, ils peuvent demander de l'aide aux êtres humains environnants lorsqu'ils sont coincés. Ils dépendent donc de ces derniers pour mener à bien leur mission : c'est ce que l'on nomme l'autonomie symbiotique. » Permettre au robot de donner des explications et de dresser des compte-rendus de ses actions permet en outre de tisser des liens entre humains et machines : « Le fait de demander des explications au robot génère de la confiance. Les robots doivent pouvoir rendre des comptes. »

 

Retrouvez le papier de notre journaliste Cécile Puyhardy sur le droit des robots. image de notre article Droits des robots

 

 
Rédigé par Guillaume Renouard