Regard d'expert

Svenia Busson

Fondatrice de LearnSpace

Le numérique pour le numérique ne sert à rien quand il ne fait que reproduire de façon digitale ce qui fonctionne mal.                    

Introduire le numérique à l’école ne se limite pas à distribuer des tablettes aux élèves. C’est un premier pas encourageant mais insuffisant si cela consiste à « copier-coller » les méthodes d’apprentissage traditionnelles. De même, le fameux tableau blanc interactif (TBI), qui fait la fierté de nombre d’établissements scolaires, ne change pas radicalement la façon d’enseigner. Certes, le tableau n’est plus noir et un stylet remplace les craies mais le ton reste professoral, sur un mode « top down » à sens unique. Passif, l’élève écoute, recopie le cours, répond éventuellement aux questions de l’enseignant. Les interactions sont limitées. Même l’apport de la vidéo ne modifie pas la posture de l’apprenant. Elle reste passive. « Le numérique pour le numérique ne sert à rien quand il ne fait que reproduire de façon digitale ce qui fonctionne mal, tranche Svenia Busson, fondatrice de l’accélérateur LearnSpace. L’Education nationale doit tenir des progrès accomplis dans les neurosciences et les sciences cognitives. » Certes, des écoles alternatives comme AltSchool aux Etats-Unis, Lab School et The School Project en France tentent de mettre le digital au service de la pédagogie mais ces initiatives restent isolées.


300

edtech

en france

Face à cette sous-utilisation ou cette mauvaise utilisation du numérique, des start-up spécialisées tentent au travers des technologies sociales, de la réalité virtuelle ou de l’intelligence artificielle de rendre l’élève plus autonome et de favoriser son engagement. Ces EdTech donnent corps aux innovations pédagogiques comme la classe inversée, le travail en mode projet ou la pédagogie différenciée. Autant de techniques que l’on retrouve plus facilement en formation continue. Selon l’observatoire des EdTech que tient Deloitte Digital depuis cette année, elles seraient près de 300 en France. Un chiffre en progression de 47 % en l’espace de trois ans.

La culture du numérique comme préalable 

Il faut commencer par le début avec des cours de digital literacy ou comment apprendre à chercher des contenus sur internet, à vérifier les sources, à évaluer les bénéfices et les risques de la Toile.

En France, le numérique à l’école a véritablement décollé, il y a deux ans, avec le Plan numérique pour l’éducation (PNE). Une mesure de l’ancien président de la République, François Hollande, qui vise à équiper 3,3 millions d’élèves de tablettes à horizon 2018. Le mouvement avait été engagé cinq ans plus tôt aux Etats Unis, en Europe du Nord ou au Corée du Sud. Svenia Busson a pu constater ce retard de visu lors de son tour du monde des EdTech (EdTechWorldTour). Avec des particularités géographiques et culturelles selon les continents traversés. « L’Afrique et l’Inde ont généralisé le mobile learning, l’Asie et sa culture de la compétition se concentre sur les tests, les contrôles. » En dépit de ces spécificités, de grandes tendances se dégagent. Selon notre experte, il faut commencer par le début avec des cours de « digital literacy » ou comment apprendre à chercher des contenus sur internet, à vérifier les sources, à évaluer les bénéfices et les risques de la Toile. Bref, « à développer un esprit critique pour une utilisation raisonnée et réfléchie du web. A partir de là, les élèves peuvent sortir les smartphones de leurs poches. Ils deviennent des outils d’apprentissage. »

Cet sensibilisation à la culture numérique va de pair avec l’initiation au code qui dans certains établissements démarrent dès la maternelle. « Il faut apprendre à coder pour ne pas être soumis à la machine, avance Jean-Yves Hepp, président-fondateur d’Unowhy, à l’origine de la tablette scolaire Sqool. C’est aussi important que de savoir lire ou compter. Nés avec le numérique, ces enfants vont grandir avec lui et doivent développer très tôt des capacités d’abstraction. » Des esprits agiles qui doivent, selon lui, se préparer à acquérir de nouveaux savoirs tout au long de leur vie. Selon une récente étude de Dell et du think tank Institute for the future, 85 % des métiers de 2030 n’existent pas aujourd’hui. Cette sensibilisation faite, il convient de rendre l’élève autonome. Sur le principe de la classe inversée, il se voit confier un rôle actif dans l’apprentissage des connaissances. « Pour un exposé sur la météo qui combine sciences physiques et sciences naturelles, l’élève va aller chercher les ressources, les agréger et en présenter la synthèse, illustre Svenia Busson. Ce n’est plus le professeur qui sert un contenu, par ailleurs aisément accessible en ligne. » Cet apprentissage par « le faire » renforce l’engagement de l’apprenant et la mémorisation du savoir.

Pédagogie augmentée et pédagogie différenciée

La Nouvelle Classe par Unowhy
  • 1 min

D’autres technologies comme la 3D, la réalité virtuelle et la réalité augmentée donnent, elles, corps à ce que l’on appelle la pédagogie augmentée. « Plus besoin de découper un cœur de bœuf pour comprendre le système cardiaque, s’enthousiasme Jean-Yves Hepp. Avec un cœur humain modélisé en 3D, les enfants le font tourner dans l’espace, visualisent la circulation sanguine. » Cette expérience immersive qui accroît l’engagement présente toutefois des coûts importants en production de contenus et en équipement. Le numérique peut également favoriser chez les élèves le travail collaboratif comme ils le feront plus tard en entreprise. Dans « La Nouvelle Classe », un lieu d’innovation qu’a ouvert Unowhy à la rentrée 2017, l’espace est conçu pour être modulaire et de répartir les activités en sous-groupes. Chaises roulantes, murs tactiles, espace de travail virtuel partagé… la classe change au gré des matières, des exercices. Ce travail d’équipe suppose certaines compétences sociales et émotionnelles que l’application finlandaise Mightifier cherche à développer durant le primaire comme a pu le constater Svenia Busson. « Chaque matin, le professeur va créer des tandems. Marie qui ne parle pas spontanément à Jean va devoir l’observer toute la journée. A la fin de la journée, elle lui fera un feed-back sur son comportement mais uniquement positif. Cela encourage l’empathie et la bienveillance, des qualités essentielles dans la vie professionnelle. »

Le numérique doit permettre de lutter contre les déterminismes sociaux. 

Jean-Yves Hepp                     

Le numérique peut également ouvrir la voie à la pédagogie différenciée. A savoir la capacité d’adapter un cours en fonction du profil de l’élève. « Dans une classe, on retrouve tout le creuset de la société, rappelle Jean-Yves Hepp. Il n’est plus possible de délivrer le même cours à 30 enfants, qu’ils soient en difficulté, d’un niveau intermédiaire ou en avance. Ces derniers, plus autonomes, recevront des consignes différentes pour maintenir leur éveil. Le numérique doit permettre de lutter contre les déterminismes sociaux. »


Intelligence artificielle et campus étendu

adpative learning 

Domoscio

L’intelligence artificielle va aider cette personnalisation des apprentissages en analysant les résultats de l’élève sur la durée. L’algorithme identifiera ses zones de blocage pour l’aider à les surmonter. Il indiquera, par exemple, que cette faute répétée à intervalles réguliers renvoie à une notion enseignée il y deux ans mais toujours pas acquise. La EdTech Domoscio se positionne notamment sur ce concept d’adaptive learning. « Attention aux effets d’annonce, tempère Antoine Amiel fondateur de LearnAssembly et organisateur de la French Touch de l'éducation. Il y a un décalage entre ce que les data promettent et ce qu’il est aujourd’hui réellement possible de faire. » En revanche, les data peuvent, selon lui, apporter un précieux feed-back aux enseignants, notamment en université. « En amphi, un professeur visualise les étudiants qui perdent le fil et se penchent sur leurs smartphones. Mais comment savoir dans un cours en ligne s’il est écouté ? Les « learning analytics », et notamment les données de connexion, permettent de savoir à quels moments les apprenants décrochent. Il est alors possible de rectifier le tir afin de maintenir l’attention au cours suivant. »


Minerva : l'apprentissage actif
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Si les Moocs permettent à des salariés de s’auto-former quand et où ils le souhaitent, ils peuvent aussi, selon Svenia Busson, « disrupter » l’enseignement supérieur. Elle donne pour exemple Minerva. Cette université américaine « sans murs » envoie ses étudiants, triés sur le volet, faire le tour du monde à raison d’un pays différent tous les 6 mois durant les quatre ans que dure le bachelor. Ils habitent ensemble pour renforcer l’esprit de promo et suivent des séminaires en ligne sur la plateforme maison où chacun peut prendre la parole. Plus près de chez nous, Diane Lenne, une étudiante de l’EM Lyon et aujourd’hui professeur de cette grande école de management a lancé la startup WAP pour We Are Peers. Partant du constat qu’une école est une somme de talents et que l’on a beaucoup à apprendre des uns des autres, elle propose, dans une approche de peer to peer learning, de susciter le partage de savoirs entre étudiants.

Un marché des EdTech éclaté, en attente de consolidation

Non seulement le marché est éclaté mais les start-up de l’éducation éprouvent des difficultés à grandir avec des levées de fonds rares et tardives.

Pour ne pas se voir imposer des solutions majoritairement américaines, la France cultive un terreau très vivace d’EdTech. Un marché toutefois éclaté en attente de consolidation, l’essentiel des sociétés étant de petite taille comme le relève le baromètre des EdTech de Deloitte Digital dont la première édition est parue en mai et qui a vocation à devenir annuel. Les activités sont, de fait, disparates puisque le terme d’EdTech s’applique aux start-up dédiées à l’apprentissage quel que soit l’âge de l’apprenant, de la maternelle à la formation continue. C’est sur ce marché de la formation du salarié que se trouve historiquement le gros du marché (44 %), les entreprises disposant de budgets dédiés. On y trouve les plateformes d’e-learning (LMS), les MOOCs (formations en ligne ouvertes à tous) et autres SPOCs (cours en ligne privé). Cette part du BtoB tend toutefois, selon Deloitte Digital, à s’éroder au profit du BtoC. La difficulté pour les EdTech à pénétrer le marché de l’Education nationale est compensée par l’essor des achats périscolaires. Des parents vont, par exemple, acheter pour leurs enfants une application mobile d’apprentissage linguistique comme celle Memrise ou de Duolinguo. Non seulement le marché est éclaté mais les start-up de l’éducation éprouvent des difficultés à grandir avec des levées de fonds rares et tardives. « Il manque d’investisseurs qui ont pignon sur rue. Les EdTech sont un peu livrées à elles-mêmes », déplore Caroline Letellier, manager chez Deloitte Digital. Répondant à cette attente, un fonds d’investissement dédié s’est lancé début octobre, Educapital, avec une première levée de 45 millions d’euros auprès de Bpifrance.

« Les expérimentations et les POC se multiplient dans les académies, les universités et dans les grands groupes mais après il y a un problème d’embrayage, poursuit Julien Llanas, consultant senior chez Deloitte Digital. Passé cette phase de tests, les acteurs ont du mal à décrocher des contrats significatifs. Ces start-up sont confrontées à la complexité des circuits d’achats dans le secteur public mais aussi aux cycles de décision des grands comptes. » Il faudrait, selon lui, inventer des nouveaux modes de co-construction ou de circuit d’achat court pour passer outre ces lourdeurs. On notera que peu de professeurs sautent le pas de la création d’entreprise. S’ils coopèrent avec une EdTech, c’est plutôt sur un modèle associatif ou de crowdsourcing comme l’éditeur lelivrescolaire.fr qui fait appel à une communauté de 2 000 enseignants. Le profil-type de l’entrepreneur reste, selon l’étude de Deloitte Digital, celui d’un jeune homme blanc diplômé d’une grande école de rang A disposant rarement d’expériences significatives dans le monde de la technologie ni dans celui de la formation et de l’éducation.

Rédigé par Xavier Biseul
Journaliste indépendant