ai, the next digital frontier ?

L’intelligence artificielle monte en puissance dans les entreprises et l’étude McKinsey "Artificial Intelligence, the next digital frontier?" dévoilée lors de l'édition 2017 du salon Viva Technology l’a bien montré : Plus aucun secteur d’activité, plus aucune fonction ne pourra avancer sans intégrer l’IA dans sa stratégie de croissance. Pour autant, la question de savoir comment une entreprise doit négocier cette nouvelle révolution industrielle n’est pas réglée.

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start up

basées sur l'IA 

en 2016

Les directions métiers ont bien souvent été les premières à introduire l’usage d’algorithmes d’intelligence artificielle dans les entreprises. C’est le cas du marketing qui a utilisé très tôt le Machine Learning dans les moteurs de recommandation produit de ses sites Web, ou encore optimisé le contenu de ses messages publicitaires. D’autres métiers se sont intéressés à ces techniques, à l’image de la détection de fraude chez les banques et les assureurs ou encore de la logistique qui peut ainsi optimiser la rotation des stocks grâce à des algorithmes prédictifs. Cette IA, au plus près des besoins métiers, a souvent été mise en œuvre via des start-up qui ont développé des services Cloud où l’expertise reste chez ce partenaire et l’entreprise. En 2016, on dénombrait plus de 1.000 startups dans le monde sur ce marché naissant des applications d'intelligence artificielles.


L’atout pour l’entreprise est de bénéficier très rapidement des gains apportés par l’IA, sans devoir investir longuement en interne pour constituer une plateforme technique, puis faire monter en compétence ses équipes. Le rôle de la DSI (Direction des Systèmes d’Information) se cantonne souvent à ouvrir des accès aux données de l’entreprise afin d’alimenter ces algorithmes exécutés dans le Cloud. L’inconvénient est que le service est consommé sur un mode boite noire et sur un mode silo, ce qui empêche de développer des synergies entre domaines distincts.

Nommer un Directeur IA, fausse bonne idée ?

a quand un directeur ia ?

Alors que l’intelligence artificielle est considérée comme un facteur clé de compétitivité pour les entreprises de demain, les entreprises doivent aller au-delà de ses usages "tactiques" et véritablement élaborer une stratégie globale. Certaines entreprises ont intégré la composante IA à leur stratégie Big Data et on commence à voir apparaître des titres ronflants de responsables Big Data & intelligence artificielle, le cas le plus courant étant de confier l’IA au CDO (Chief Digital Officer) qui détient déjà la responsabilité de mener la transformation digitale de l'entreprise. Quelques entreprises sont allées plus loin et ont ajouté un poste de vice-président IA à leur organigramme. Il s'agit bien souvent d'entreprises dont l'intelligence artificielle fait partie de la gamme de produits et de services qu'elles proposent à leurs clients. C'est le cas de Capgemini qui s'est doté d'une vice-présidente pour le Big Data et l'intelligence artificielle et c'est aussi celui de Visteon. L'équipementier automobile a ainsi créé un poste de VP Intelligence artificielle pour faire face aux enjeux de la voiture autonome. Confié à un serial entrepreneur, Vijay Nadkarni, celui-ci est basé dans le centre technologique que l'équipementier a bâtit dans la Silicon Valley et il est chargé de concevoir les systèmes de conduite autonome que l'équipementier va proposer aux constructeurs automobiles.

Il vaut mieux partir des problèmes à résoudre pour aller vers l'IA, plutôt que de nommer un haut responsable qui va essayer d'imposer l'IA dans l'entreprise. 

En dépit de ces rares exemples, un débat est en train de naître quant à la nécessité de créer un poste de VP IA ou de Chief AI Officer.  Dans un article titré « Please Don’t Hire a Chief Artificial Intelligence Officer » publié par le Harvard Business Review, Kristian J. Hammond estime que les entreprises ne doivent surtout pas nommer un vice-président pour mener leur stratégie IA. Ce professeur à la Northwestern University et directeur scientifique de Narrative Science considère qu'il vaut mieux partir des problèmes à résoudre pour aller vers l'intelligence artificielle, plutôt que de nommer un haut responsable qui va essayer d'imposer l'IA dans l'entreprise. L'expert estime qu'une approche Bottom-Up est préférable à celle du top-down.

Regard d'expert

Robin Ferrière

Digital Intrapreneur

Orange Business Services

Il ne faut pas reproduire la logique des CDO (...) La faiblesse de ce modèle est d'accorder un titre à une personne dont on estime qu'elle a la compétence sur le domaine.                     

"C'est un enjeu de transformation digitale et c'est avant tout un enjeu lié à la culture d'entreprise" estime Robin Ferrière, Digital Intrapreneur chez Orange Business Services. En charge de travailler sur l'optimisation de la relation client et sur ce que l'on nomme le commerce conversationnel (les chatbots), cet entrepreneur interne milite pour une approche distribuée de l'IA en entreprise : "Chaque métier doit intégrer cette transformation liée à l'intelligence artificielle en regard à ses propres pratiques, ses propres problématiques métier. Il ne faut pas reproduire la logique des CDO qui n'ont pas été un succès dans toutes les entreprises. La faiblesse de ce modèle est d'accorder un titre à une personne dont on estime qu'elle a la compétence sur le domaine. Or cette personne n'aura ni  légitimité ni relation hiérarchique vis-à-vis des Business Owner qui doivent gérer leur P&L et qui détiennent les budgets." Robin Ferrière privilégie une approche pragmatique où chaque direction peut mener ses projets indépendamment d'une autorité centralisatrice. "C'est le point où toutes les entreprises françaises aujourd'hui qui multiplient des expérimentations sur 18 à 24 mois. Dans un deuxième temps seulement, elles pourront basculer vers une approche rationnalisée. Une reprise en main par la DSI sera alors possible afin de jouer le rôle de coordinateur entre les directions métiers et fonctionnelles et mutualiser les ressources IA sur quelques plateformes."

La DSI veut reprendre les rênes 

Bien souvent, la DSI s'est vue dépossédée des projets de transformation digitale, notamment par le marketing qui disposait de budgets plus confortables et n'avait pas à gérer le poids de l'existant des systèmes informatiques. Le Cloud Computing a très largement poussé en ce sens puisqu'il n'est plus nécessaire de mettre en place une infrastructure informatique pour bénéficier d'applications mettant en œuvre l'intelligence artificielle.

Si les directions informatiques veulent reprendre la main sur les projets de transformation digitale de leur entreprise, leur légitimité n'est pas acquise pour autant. 

Si les directions informatiques veulent reprendre la main sur les projets de transformation digitale de leur entreprise, leur légitimité n'est pas acquise pour autant. "Le développement de l’IA dans les 5 prochaines année dans l’entreprise peut se faire soit de manière incrémentale, soit en totale rupture" estime Frédéric Charles, directeur de la stratégie digitale de Suez Smart Solutions. "Dans le premier cas, si la DSI a déjà abordé le digital et aidé à créer la plateforme de relations numériques avec les tiers de l’entreprise, augmenté le nombre de données collectées via ces relations ou des objets connectés, la suite logique est qu’elle aide les métiers à valoriser ces données. A contrario, si la DSI n’a pas été impliquée sur les étapes des relations et des sources de données, elle aura certainement peu de valeur ajoutée pour l’IA qui arrive comme une étape de plus dans la transformation. Alors, il vaudra mieux confier le sujet à la direction qui s’est impliquée dans le digital."

Regard d'expert

Patrick Constant 

Co-fondateur, Qwant

L'IA est un sujet très vaste et c'est pour cela qu'elle doit être introduite par la direction de l'innovation auprès des métiers pour trouver les applications les plus susceptibles de bénéficier de l'IA 

Pour Frédéric Charles, la direction de l'innovation doit notamment être impliquée lorsqu'il s'agit de tester en amont les nouveaux paradigmes rendus possibles par l'essor des technologies d'intelligence artificielle. "Ce peut être dans le cadre d’un projet piloté par un Lab interne ou dans un écosystème d’acteurs dans l’industrie. Chez Suez Smart Solutions, la direction de l’innovation a engagé une étude avec le réseau des Data Scientists du groupe pour qualifier ces opportunités, explorer les outils et tester certains scénarios." Patrick Constant, co-fondateur du moteur de recherche Qwant et expert en intelligence artificielle et traitement automatique du langage, estime aussi que les directions de l'innovation doivent jouer un rôle clé dans l'adoption de l'intelligence artificielle par les entreprises : "L'IA est un sujet très vaste et c'est pour cela qu'elle doit être introduite par la direction de l'innovation auprès des métiers pour trouver les applications les plus susceptibles de bénéficier de l'IA (et elles sont nombreuses dans tous les domaines). Ce n'est qu'une fois ces applications découvertes et après que quelques PoC (proof of concept/démonstrateurs) aient été mis en place, qu'une équipe IA dédiée peut être recrutée sous la responsabilité de la DSI et ultimement, sous la responsabilité d'un VP IA." 

Des entreprises comme EDF ou Airbus ont mis en place des départements IA, des pôles d'expertise à la disposition des autres départements pour mener leurs projets, néanmoins pour les experts, il s'agit d'une approche transitoire.

Et si la DRH prenait le contrôle de l’intelligence artificielle ?

Il faut rapidement fusionner la DRH et la direction informatique car, en 2020, séparer la gestion des cerveaux de silicium et la gestion des cerveaux biologiques sera un anachronisme.

Dans la Keynote qu’il a tenu le 30 août 2017 lors de l’université du Medef  « Intelligence artificielle : quels bouleversements pour l’économie ? », Laurent Alexandre, président de DNAVision et de NBIC Finance a souligné l'importance qu'est en train de prendre l'intelligence artificielle dans la société. Il a exhorté les entreprises françaises et européennes à intégrer l'IA dans leur stratégie sous peine de disparaître rapidement. En termes d'organisation d'entreprise, Laurent Alexandre a donné un conseil clair aux entrepreneurs présents à Jouy-en-Josas : "Il faut rapidement fusionner la DRH et la direction informatique car, en 2020, séparer la gestion des cerveaux de silicium et la gestion des cerveaux biologiques sera un anachronisme."

Cette idée de fusionner DRH et DSI n'a rien de nouveau car elle découle très directement de l’approche sociotechnique des organisations du travail formalisées dans les années 50 ! Cette approche est défendue par de nombreux DRH français, mais aussi par un autre expert en intelligence artificielle, Philippe Gautier. Aujourd'hui président de la start-up Glookal, il a cherché à proposer des solutions d'intelligence artificielle aux DSI français voici une dizaine d'années, sans grand succès. " Si on se replace dans un contexte historique et épistémologique, l’école sociotechnique des années 50 prônait une approche unifiée des organisations sociales et techniques, argumentant sur le fait que la technologie pensée en marge et en parallèle de l’organisation sociale risquait d’amener à des travers et des aberrations dans le fonctionnement des organisations. Les 30 dernières années furent assez peu propices à l’utilisation de techniques d’IA, mais aujourd'hui l’IA pose un vrai problème de réflexion sur l’organisation. Une organisation doit être pensée comme un tout et Il n’y a plus de raisons de cloisonner les gens qui s’occupent des organisations sociales de ceux qui s’occupent de la technique." Pour l'expert, faisant fi de cette approche, les entreprises ont mis en place des systèmes d’information qui ont fonctionné indépendamment des organisations sociales. Pour Philippe Gautier, il s'agit maintenant de replacer la machine au sein d’une seule et même organisation socio-technique et de l’organisation sociale.

Ce super poste de directeur des ressources sociotechniques, issu de cette fusion du DRH et du DSI sera en charge tant des processus que des ressources, qu'il s'agisse des machines, des IA ou des hommes.

Pour l'heure, bien peu d'entreprises sont prêtes à lancer une telle fusion entre leur DRH et la DSI. "Actuellement, ce sont les Chief Digital Officer qui s’emparent bien souvent du sujet de l'IA dans l'entreprise au grand dam des DSI" pointe l'expert qui ajoute : "les DSI sont des producteurs avant tout, ils doivent gérer des centres de coût et sont assez peu entendus en tant que force de proposition." La prise de contrôle de la stratégie IA par le CDO n'est que transitoire, selon Philippe Gautier, une étape vers cette super-direction des moyens sociaux techniques en droite ligne de l’école socio-technique des années 50. "Ce super-poste de directeur des ressources sociotechniques, issu de cette fusion du DRH et du DSI sera en charge tant des processus que des ressources, qu'il s'agisse des machines, des IA ou des hommes. Cette super-direction devra être en prise directe avec la direction générale car c’est stratégique pour l’entreprise, ce sera déterminant pour son avenir."

Alors que, techniquement, l'intelligence artificielle de premier niveau est en train de s'imposer dans les entreprises, essentiellement des algorithmes de machine learning et de deep learning qui exploitent de grandes quantités de données, l'essor d'une "intelligence artificielle forte", comme l'a définie Laurent Alexandre lors de son discours, risque de rebattre à nouveau les cartes. Des intelligences artificielles de 4ième génération, disposant de la conscience d'elles-mêmes, au quotient intellectuel bien supérieur à celui des humains, pourraient bien revendiquer les postes de direction générale. L'expert estime l'apparition de telles IA capables d'élaborer leurs propres projets entre 2035 et 2050... si les humains ne les bloquent pas avant.


Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies