D’après une étude du Forum économique mondial, 5 millions d’emplois seront supprimés d’ici 2020 à cause de la technologie. Un constat tempéré par Anne-France de Saint-Laurent Kogan, spécialiste des transformations du travail liées au numérique. Le point sur la situation.

Quel est l’impact des robots sur les destructions et créations d’emplois ?

Les robots ou logiciels exécutent de plus en plus de tâches autrefois réservées aux humains. En Chine, WeChat remplace les serveurs. En Grande-Bretagne et aux Etats-Unis, ce sont les juristes et les chirurgiens qui peuvent se sentir menacés par les technologies. D’après Klaus Schwab, le fondateur du Forum économique mondial, l’essor des secteurs désormais interconnectés que sont l’intelligence artificielle, le machine-learning, la robotique, les nanotechnologies, l’impression 3-D,les biotechnologies et la génétique va transformer le marché de l’emploi. C’est ce qu’il appelle la Quatrième révolution industrielle. Un récent rapport du Forum économique mondial, intitulé “L’avenir des emplois” étudie justement l’impact de cette révolution sur le monde du travail. Ses conclusions sont effarantes : d’ici 2020 les robots pourraient remplacer jusqu’à 5 millions d’emplois.

Une destruction en masse des emplois, due à l’automatisation ?

Une tendance confirmée par une autre étude publiée début 2016 par des chercheurs de l’université d’Oxford en collaboration avec ceux de Citi GPS. Ils analysent la vulnérabilité des pays et villes confrontées à l’automatisation des emplois. Intitulée : “La Technologie au travail v2.0 : l’avenir n’est plus ce qu’il était”, l’étude fait suite à deux autres de 2015 et 2013. Les mêmes auteurs avaient alors conclu que 47% des emplois américains courraient le risque d’être robotisés dans les deux prochaines décennies. Dans ce nouveau rapport, l’accent est mis sur les pays à bas revenus comme la Chine ou la Thaïlande, plus susceptibles de voir leurs emplois menacés par la robotisation. Ce qui n'empêche pas les pays développés d'être également concernés, le Japon pourrait utiliser la robotisation pour faire face aux changements démographiques par exemple. Et c’est déjà le cas, dans certains hôtels nippons, des robots prennent la place des réceptionnistes, mais cela reste anecdotique. En réalité, d’après l’étude, “plus les algorithmes sophistiqués du Big data peuvent exécuter des tâches intellectuelles et plus les possibilités d’automatisation des travaux physiques croissent, en tandem”.

Déclins et augmentation des emplois en fonction du type

En effet, les emplois “ouvriers” ne sont plus les seuls concernés, Gartner prédisait également il y a quelques temps que trois jobs sur dix seraient remplacés par des logiciels, des robots ou des machines intelligentes en 2025. Un constat plutôt alarmiste que ne partage pas totalement Anne-France de Saint-Laurent Kogan. Cette enseignante-chercheuse à l’Ecole des Mines de Nantes reconnaît qu’“il y a effectivement une transformation du travail lié au numérique et au digital”, c’est d’ailleurs l’un de ses domaines d’expertise. “On a toujours une automatisation des tâches les plus simples, cela continue.” Mais rien de réellement disruptif : “La seule chose qui ne change pas à propos des technologies c’est de nous faire croire qu’il y a une révolution en marche. Cela fait cinquante ans qu’on en parle. Avec le numérique c’est la révolution permanente”.

Une création de nouveaux emplois ?

Selon elle le changement est ailleurs. “Ce que l’on voit depuis 15 ans, c’est aussi beaucoup de fonctions d’organisation qui s’appuient sur la création d’outils de gestion informatisés, qui organisent l’activité. C’est le fait de non seulement faire mais reporter, dire qu’on a fait, comment on a fait etc. en utilisant des outils informatiques. Cela demande du travail en plus mais crée des emplois, des consultants pour des ingénieurs en informatique, des organisateurs. D’après la sociologue Marie-Anne Dujarier (auteure deLe Management désincarné”), un tiers à deux tiers des cadres occuperaient désormais ce type d’emploi.”

Le rapport du Forum économique mondial ne nie pas cette création de nouveaux emplois qui serait concomitante à la suppression de ceux dits dans l’“intermédiation” (ceux du secteur administratif, les employés de bureau en général), dans un mouvement schumpeterien. 7,1 millions d’emplois seraient perdus mais partiellement compensés par la création de 2,1 millions d’autres jobs. Par ailleurs, toujours d’après l’étude, “Selon une estimation populaire 65% des enfants qui rentrent à l’école primaire aujourd’hui finiront par exercer des métiers qui n’existent pas encore”.

Les robots remplacent les travailleurs dans de nombreux types d'emplois

Une idée qu'Anne-France Kogan tempère. “Avec les capteurs, l’IoT... beaucoup de métiers seront effectivement créés pour l’analyse des données et vont amener à réviser les services, la qualité du service. Donc il y a toujours des changements mais on a ce qu’on a vu ailleurs, une singularité du service tout en gardant son côté industriel.” La chercheuse prend l’exemple de la SNCF. “On prend soi-même ses billets, et l’offre tarifaire peut varier. Ensuite ils s’adaptent au comportement des clients, ils intègrent les pratiques des consommateurs...” Autrement dit, désormais “les entreprises sont connectés avec leurs clients, via les réseaux sociaux notamment, et s’adaptent à leurs besoins.

Pour résumer, c’est surtout “l’automatisation du traitement des données [qui] va créer des emplois, tout comme la nécessité de visualiser les données récupérés des capteurs, il va falloir les rendre intelligibles, les créer. Il y a une vraie demande.” Or, pour que cela fonctionne, “Cela exige une formation, des métiers qualifiés. Le serveur sert mais dit aussi sur sa tablette ce qu’il a fait comme service. Donc maintenant c’est un double travail : et le deuxième permet à la fois d’organiser et de mesurer le travail.

Anne-France Kogan considère que “les métiers ne sont pas forcément supprimés ou remplacés par la technologie mais assistés par ou organisés par des algorithmes.” Elle constate qu’ “Il y a de nouveaux emplois et parallèlement chaque consommateur fait beaucoup plus par lui-même, comme quand il achète sur internet, sans intermédiaire.” Conclusion : “cela a détruit des emplois il y a une vingtaine ou trentaine d’années mais je ne sais pas si on peut aller plus loin dans le remplacement des emplois peu qualifiés en France. Beaucoup ont déjà été robotisés ou délocalisés, ceux qui restent existent pour une raison.

 

Rédigé par Sophia Qadiri
Journaliste