Comment le fondateur de SAS, spécialiste de l'analyse de données, est passé de professeur de mathématiques à entrepreneur.

Jim Goodnight, sera-t-il le Steve Jobs du Big Data ?

Aujourd’hui, il n’y a pas une entreprise majeure qui n’essaie d’analyser ses données et celles sur ses clients ou concurrents pour en tirer profit. On pourrait croire alors que l’analyse des données - du big data - est elle-même une tendance nouvelle née avec Internet et pourtant, il y a déjà 40 ans, dans une petite ville que certains diraient au milieu de nulle part, Cary, en Caroline du Nord, un professeur de mathématique, Jim Goodnight avait pressenti cette révolution et a créé un de spécialiste de l'analyse de données, l’entreprise SAS. Ce pionnier de l’analytics a en effet fait grandir son entreprise sans quitter la Caroline du Nord et sans faire rentrer le moindre investisseur. Pourtant, avec 3 milliards de dollars de chiffre d’affaires, SAS emploie 14 000 employés sur tous les continents et avec des clients dans 148 pays.

Et celui qui est devenu l'homme le plus riche de Caroline du Nord a su poser son petit coin de l’état du Sud de la côte Est des Etats-Unis sur une carte du monde. L’agglomération qui accueille le siège de SAS dispose aujourd’hui d'un aéroport international et accueille de nombreuses entreprises technologiques, dont le siège américain de Lenovo, le fabricant d’ordinateur et troisième constructeur de mobile au monde. Comment cela a été possible ?

Le Research Triangle Park.

La Silicon Valley de Caroline du Nord ?

Un rêve américain original

Tout a commencé en 1976, quand Jim Goodnight réalise des travaux d'études de productivité de champs agricoles. Un travail universitaire classique mais dont le mathématicien voit bien la valeur ajoutée industrielle. Il suggère donc à l'université de Caroline du Nord de proposer ce type d'études aux entreprises agricoles mais l’université estime que ce n'est pas pertinent et invite le professeur à utiliser ces travaux pour créer une entreprise.

L’universitaire, la trentaine passée devient donc l'entrepreneur d'une société créée plus de 15 ans avant le world wide web et l’émergence du « big data ». Le mythe du professeur de mathématique dans un champs agricole n'a donc rien à envier aux mythes d'autres entrepreneurs qui ont démarré à moins de vingt ans dans le garage de leur parent en Californie ou leur dortoir à Harvard. Le rêve américain est tout aussi puissant mais il s'inscrit cette fois-ci dans l'Amérique profonde, d’un Etat du Sud, loin de la Silicon Valley, de Wall Street ou du Massachusetts. Un des 23 bâtiments du campus de SAS à Cary, en Caroline du Nord

 Un des 23 bâtiments du campus de SAS à Cary, en Caroline du Nord

Un pionnier de la ruée vers l’or du Big Data

La Silicon Valley est connue pour avoir accueilli la célèbre gold rush, la ruée vers l’or, dont il se dit que ceux qui devenaient riches n’étaient pas les chercheurs d’or mais ceux qui vendaient les pelles. Jim Goodnight, a lui, créé les outils de l’analyse de données qui équipent plus de 80,000 entreprises, gouvernements et universités dans le monde et prospère plus que jamais, avec la multiplication des données produites par les outils numériques et la prise de conscience de leur valeur pour les entreprises.

Cynique, Jim Goodnight ironise même sur le concept de « Big data » affirmant que les données n’ont de valeur qu’analysées, pas parce qu’elle sont « grosses ». De plus, la Caroline du Nord, sous l’influence du développement de SAS à Cary, a créé un technopôle pour attirer de nombreuses entreprises technologiques et pharmaceutiques, y compris internationale comme Lenovo. Pour l’anecdote, à l’entrée du siège de Lenovo en Caroline du Nord, il y a une photographie d’une ancienne église hébergeant des serveurs et centres de données comme si la donnée informatique était la divinité d’une religion commune à SAS.

Image de Data center dans une église

Data Center hébergé dans une ancienne église. La data, nouvelle religion en Caroline du Nord?

La Caroline du Nord a développé ce triangle technologique notamment pour offrir des opportunités locales aux diplômés des trois universités majeures de la région, la célèbre Université de Duke, celle de Caroline du Nord et l’université de Campbell. Comme la Silicon Valley qui doit, elle, beaucoup à Stanford et, dans une moindre mesure, à Berkeley, le triangle technologique de Caroline du Nord a voulu se développer créant des synergies entre le monde universitaire et de l’entreprise. SAS réinvestit d’ailleurs près du quart de ses profits en recherche et développement.

L’entreprise et son utopie

Hors-norme, le fondateur de SAS, aujourd'hui âgé de 73 ans, l'est aussi dans le management de son entreprise. A Cary, il a créé un campus qui n'a rien non plus à envier à ceux d’Apple, de Google ou Facebook. 23 bâtiments, 6 500 personnes, une crèche, des écoles, salles de gym, des cantines, un hôpital, sa pharmacie, son assurance santé, des lignes de bus...et même une ferme à panneaux solaires produisant 10% de l'énergie dont à besoin le campus...et des moutons pour tondre la pelouse.

Les nouveaux bâtiments sont tous construits dans un souci d'économie d'énergie avec des murs ou toits végétaux par exemple. Une ville dans la ville en quelque sorte, une utopie qui a pris forme. Une version moderne et américaine des cités ouvrières qu'a connu la France mais avec des cols blancs d’ingénieurs informatiques et statisticiens.

Panneaux solaires dans la campagne du campus SAS

Le Campus de SAS est équipé de panneaux solaires pour fournir les bureaux en énergie...et de moutons pour tondre la pelouse. ©SAS

L’ancien universitaire Jim Goodnight a pu reproduire la logique de campus à son entreprise. Le fait qu’il soit actionnaire majoritaire, lui donne la pleine liberté de créer des projets comme bon lui semble. “55% de notre masse salariale est investie dans le bien-être de nos employés” affirme Jim Goodnight qui peut se targuer de diriger la 4ème entreprise du classement réalisé par Fortune des entreprises où il fait bon travailler aux États-Unis, avec notamment un turn-over (un renouvellement des collaborateurs) de 4% contre 20% pour la moyenne du secteur. Le fait d’être en Caroline du Nord et pas à côté des géants comme Google, Apple et Facebook, ou même Oracle et Salesforce en Silicon Valley doit également aider à cette rétention des collaborateurs en évitant une guerre des talents plus frontale. “95 % de mon capital quitte les murs de SAS tous les soirs. Mon travail consiste à faire le nécessaire pour qu’il revienne le lendemain matin.” affirme Jim Goodnight conscient de la valeur de ses employés.
 

La « communauté » :  idéal américain vs.  cauchemar français ?

Patrick Xhonneux, Vice President Marketing EMEA chez SAS, nous confiera que toute la stratégie sociale de l’entreprise, notamment avec les écoles, l’hôpital directement sur le campus a été inspirée et impulsée par Ann Goodnight, la femme du fondateur de SAS.

Pour de nombreux Français, ce campus multifonctions ferait peur voire leur ferait même penser à une “secte” mais il touche au coeur d'un des concepts les plus importants des entrepreneurs américains largement mal compris des Français, celui de “community” ou “communauté” dans la langue de Molière.

Pour beaucoup de Français, digne héritiers d’une vision universaliste qui a fondé la République Française, la communauté est ce qui exclut en reconnaissant les différences. En France, l'idée de communauté fait directement écho au communautarisme. Dans la vision américaine, au contraire, la communauté - community - est ce qui rassemble. C'est ainsi que les Français peuvent avoir du mal à entendre quand Mark Zuckerberg affirme, quant à lui, que les membres Facebook font partie d' “une communauté d'un milliard et demi de personnes”.

Team Building chez SAS

Les salariés de SAS en action...lors de cours de gym acquatique offerts par l’entreprise. ©SAS

De même, quand le chef d'entreprise américain, a fortiori celui qui a réussit, se sent l'obligation de redonner à la communauté, les visions française et américaine s'opposent. Les Français estimeront que le patron et l'entreprise devront "rendre à la communauté" par l'impôt, là aussi, soumis à la toute puissance de l' État dont l'égalité est la première valeur de sa devise. L'Amérique, terre de pionniers et portée par la valeur centrale de la liberté considère que c'est, au contraire, par l'initiative privée que les hommes de bien(s) ont à rendre à la communauté.

C'est ainsi que depuis la France, Facebook est critiquée pour ses optimisations fiscales quand Mark Zuckerberg a promis de donner toute sa fortune à des oeuvres caritatives et SAS et son fondateur sont critiqués par des observateurs français, pour leur interventionnisme dans la vie personnelle des employés mais également sur la ville (il y a une rue SAS, la mairie utilise SAS pour optimiser ses dépenses énergétiques). La France ne reconnaît qu'une seule communauté, la nation, et celle-ci est elle-même incluse dans une vision universalo-humaniste quand les Américains conçoivent, eux, une diversité et multiplicité de communautés qui peuvent d'ailleurs dépasser les frontières géopolitiques.

Jim Goodnight vs. Steve Jobs

Contrairement à Steve Jobs, Jim Goodnight ne s’est pas fait licencier de l’entreprise qu’il a créé et ce parce qu’il en a toujours gardé, lui, le plein contrôle du capital. Contrairement à Steve Jobs, il n’est pas connu pour son management tyrannique. Contrairement à Steve Jobs, il n’a pas développé le culte de la personnalité, il n’y aucun portrait de lui dans l’entreprise qu’il a fondé, pas de biographies ou de biopics réalisés. Contrairement à Steve Jobs, il ne tire pas son génie de son intuition ou son sens du design mais de sa raison, et sa foi dans l’analyse des données. Cependant, comme Steve Jobs, il a eu une révélation entrepreneuriale dans un champs de pomme. Comme Steve Jobs il a su réinventer son industrie en étant un des pionniers visionnaires, Jim Goodnight l’a simplement fait sur un secteur moins exposé aux projecteurs, dédié aux entreprises.

portrait de Steve Jobs et Jim Goodnight

Portraits Steve Jobs / Jim Goodnight

Sans être la Silicon Valley, le Triangle technologique de Caroline du Nord, doit donc beaucoup à cet entrepreneur méconnu et à SAS comme la Silicon Valley doit aussi à Steve Jobs et Apple. Loin du mythe du jeune startuper prêt à changer le monde en levant des milliards avant de faire le moindre profit ou même chiffre d’affaire, Jim Goodnight offre aussi l’exemple d’un ancien universitaire devenu un entrepreneur, gérant son entreprise en bon père de famille sans pour autant freiner sa croissance et qui est leader d’une innovation devenant tendance alors qu’il a passé les 70 ans, l’analyse de données.

Rédigé par Arnaud AUGER
Senior Strategic Analyst, Head of Media Atelier North America