Aujourd'hui, dans l'entreprise, le principe du travail collaboratif est pris en compte comme étant une forme d'intelligence collective et un moyen plus efficace, pour développer la créativité et favoriser l'innovation, que le travail compartimenté. Mais pour aller encore plus loin, "fablabs", "makerspaces" et incubateurs poussent ce principe dans ses retranchements en réunissant au sein de leurs équipes de développement des compétences extrêmement variées, complémentaires et transversales. Penser différemment - le célèbre slogan d'Apple - est devenu le mantra que se répètent ces nouveaux innovateurs. Et si aborder un même problème sous plusieurs angles et réunir des sensibilités et des cultures différentes autour d'un même projet était bel et bien le sésame pour provoquer plus facilement l'innovation de rupture ? 

Des lieux pour favoriser l'innovation de rupture

LA PAILLASSE

La Paillasse

Fondé en 2011, la Paillasse est un laboratoire de l'innovation qui a inscrit la pluridisciplinarité sur sa feuille de route. Scientifiques, innovateurs, artistes, philosophes s'y côtoient et collaborent ensemble pour inventer un futur commun sur des questions de santé, d'environnement, d'alimentation, d'art, et de contre-pouvoirs citoyens... C'est un "hub d'interfaçage et le point d'ancrage de multiples communautés ou chacun peut développer son activité, des start-up aux artistes..." comme l'explique Thomas Landrain, son fondateur et ex-directeur. Chaque intervenant apporte sa vision et ses compétences sur une même problématique pour trouver des solutions sans passer par un processus unilatéral. Parmi les résidents, on peut croiser un ingénieur informatique, un journaliste, un chef cuisinier, un juriste, un plasticien, un spécialiste en intelligence artificielle... Chacun participe au bouillonnement créatif du lieu et est invité à apporter sa contribution aux différentes initiatives qui y sont développées. Depuis son lancement, La Paillasse est à l'origine d'une dizaine de projets innovants, allant d'un transilluminateur à bas coût, pour observer l'ADN, à la production d'encre biodégradable par des bactéries. Récemment, par le biais du programme Epidemium, les laboratoires Roche et La Paillasse ont lancé un programme de recherche participatif visant à insérer le big data dans l’étude du cancer. Participatif voulant dire qu'en plus de son principe de fonctionnement multidisciplinaire, la Paillasse s'ouvre sur l'extérieur et fait appel à toutes les intelligences pour mener à bien ce projet. "Notre premier Proof of Concept a consisté à montrer que l’on pouvait amener une large communauté à produire collaborativement et bénévolement des travaux et des outils ouverts utiles à la recherche scientifique sur un sujet aussi complexe que l’epidémiologie du cancer" explique Thomas Landrain.

LE COLLECTIF FAIT FLEURIR L'INTELLIGENCE

brain floer

Trisha Thompson Adams

Pour former les innovateurs de demain, la Finlande a fusionné ses trois grandes écoles, l'équivalent de Polytechnique, les Beaux-Arts et HEC, en une université Aalto.

Véronique Hillen

C’est dans le cadre de l'open innovation que ce partenariat atypique qui "vise à mieux comprendre le cancer grâce au big data" souhaite faire progresser la recherche dans ce domaine. Apporter des points de vues différents permet de mettre en lumière des pistes qui n'avaient pas été explorées jusque là et d'ouvrir de nouvelles perspectives en matière de traitements. Autre lieu qui a pour valeur cardinale l'intelligence collective, la d.School Paris s'appuie sur le design thinking pour aborder différemment l'innovation.  Théorisé dans les années 60 dans les amphithéâtres de l'université de Stanford aux États-Unis, puis repris et formalisé par Rolf Faste dans les années 80, le design thinking pose un regard neuf sur l'innovation grâce à une approche dont les deux piliers sont la pluridisciplinarité et la co-création. Dans la conception d'un produit, il fait appel in fine à la participation de l'utilisateur dans un souci constant d'amélioration et d'itération. A rebours des processus figés et linéaires, il permet de convoquer l'ensemble des compétences nécessaires à l'émergence d'une innovation, depuis son ingénierie, en passant par son design et même ses futurs débouchés commerciaux. 

La dschool

dschool

Démarche pragmatique par excellence, c'est avant tout une approche collaborative optimisée qui prend en compte dans son ensemble tous les aspects d'une découverte dès les premiers instants de sa conception.  Cette démarche transversale a déjà donné lieu à de nombreuses innovations dans le hub de recherche de la d.School. Depuis la mise au point d'une technologie spécifique pour gérer les ressources d'un village à Madagascar, en passant par la solution de sensibilisation au handicap Mobil'Easy mise au point pour la SNCF en 2015, ou encore la conception d'une salle de bains révolutionnaire spécialement adaptée aux seniors, les projets recouvrent un champ très large d'applications et ont tous en commun d'être disruptifs. Dans un monde de plus en plus décloisonné, les frontières entre les disciplines deviennent poreuses. Les étudiants de la d.School, en apprenant à avoir un regard global sur l'innovation et à travailler en équipe de façon globale sont plus à même d'entreprendre et de creuser plus en profondeur leurs projets que leurs concurrents. Et il n'y a pas qu'en France que ce type d'apprentissage monte en puissance, c'est déjà le cas depuis plusieurs années en Finlande, en Allemagne et outre-Atlantique. Mais l'intelligence collective, la co-création et le design thinking ne sont pas des principes réservés exclusivement aux campus et aux fablabs. De plus en plus d'entreprises y ont recours.  

DE NOUVEAUX ESPACES D'INNOVATION

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L'intelligence collective au service des grandes entreprises

L'intelligence collective est au cœur de tous ces systèmes. Nous sommes entrés dans une époque ou le software apprend des utilisateurs, et tous les utilisateurs sont désormais connectés
     Tim O'Reilly      

Récemment, la Société Générale a développé un projet interne en mode "open source" qui a pour but de faciliter le travail en commun de ses collaborateurs. En se servant de la plateforme "Github" et sur un mode de fonctionnement intranet, les informaticiens et les développeurs ont la possibilité de travailler collectivement sur la mise au point des nouveaux logiciels de la banque. Réflexion à 360°, boites à idées, processus d'amélioration en continu du produit, tous les employés concernés sont invités à participer en temps réel et à émettre leurs critiques ou leurs suggestions. Un modus operandi qui permet d'accélérer toutes les étapes de création, d'innover en permanence mais également de corriger les erreurs en amont. "Réfléchissez à la façon dont Wikipedia fonctionne. A la façon dont Amazon se sert des commentaires de ses clients sur son site. L'intelligence collective est au coeur de tous ces systèmes. Nous sommes entrés dans une époque ou le software apprend des utilisateurs, et tous les utilisateurs sont désormais connectés." déclare Tim O'Reilly, entrepreneur digital et essayiste. Mais l'intelligence collective ne fonctionne pas uniquement en faisant travailler des experts sur un domaine précis. Elle est au coeur même de l'itération et de l'innovation. En effet, le design thinking nous a appris que l'expérience client est cruciale pour savoir si un produit doit être amélioré, comment il doit être amélioré et comment il peut devenir encore plus innovant.    

L'innovation main dans la main

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Précurseur en la matière, le géant américain Dell a fait appel dès 2007 aux idées de ses clients grâce à IdeaStorm, une plateforme en ligne dont le but était de recueillir les avis et les suggestions des utilisateurs. En une petite année, les clients de Dell ont soumis près de 9000 idées. Une vingtaine de ces idées, auxquelles aucun des employés du département "Recherche et Développement" de Dell n'avait pensé, a permis d'améliorer l'efficacité des produits de la firme et a fourni des pistes pour en créer de nouveaux. D'autres grandes entreprises se servent de la "user expérience" comme facteur d'innovation. On peut citer Nike qui, depuis dix ans, fait un effort particulier pour être le plus possible à l'écoute de ses "runners" et les inclure au maximum dans la boucle de l'innovation. A une époque où l'open source monte en puissance, et où internet permet une communication horizontale planétaire, l'intelligence collective s'impose comme une évidence. C'est un marqueur de notre époque. Les systèmes fermés, tout comme les processus linéaires et unilatéraux, n'ont plus le vent en poupe. Gageons que demain encore plus qu'aujourd'hui, c'est cette mutualisation des savoirs, des compétences et des talents qui sera le moteur premier de l'innovation.

Rédigé par Arnaud Pagès
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies