Quelles sont les clés du bonheur au travail ? L’Atelier a interrogé deux spécialistes, Edouard Mandelkern de Davidson Consulting et Alexandre Pachulski de Talentsoft. Entretien.

« Pour être performantes, les entreprises doivent manager l’envie des collaborateurs »

Au-delà des avantages classiques – d’ordre financier, le bien-être au travail repose sur un combo simple : l’alignement entre les aspirations du salarié et les besoins d’une entreprise. Et cette correspondance peut créer le graal des entreprises : le bonheur au travail, – et les classiques performance et productivité associées.
On a discuté du sujet, lors d’un enregistrement de L’Atelier numérique de François Sorel sur BFMBusiness, avec Édouard Mandelkern, PDG de Davidson Consulting et Alexandre Pachulski, co-fondateur de Talentsoft.
Davidson Consulting a reçu pour la troisième fois, en 2016, la première place du palmarès français Great Place to Work – meilleur endroit pour travailler. Et Talentsoft édite des logiciels RH, entendant gérer au mieux, accompagner, mais aussi repérer les talents.

Entretien.

Commençons par une définition. Qu’appellez-vous « bonheur au travail » ?

Alexandre Pachulski : Je définirai ça comme un alignement entre les aspirations de la personne – ce qu’elle souhaite faire, ce en quoi elle souhaite contribuer dans la société, en général et dans une entreprise en particulier – et de ses compétences – ce qu’elle est en capacité à faire avec les besoins de la société, en général et de l’entreprise, en particulier. Et quand cet alignement est réalisé est provoquée cette chose un peu magique qu’est le bonheur au travail.

Édouard Mandelkern, est-ce une définition que vous partagez chez Davidson Consulting ? Qu’est-ce qui fait de votre lieu, « un lieu fantastique pour travailler », pour reprendre le nom du palmarès dont vous occupez la première place ?

Édouard Mandelkern : L’ambition est peut-être trop importante mais dans « bonheur au travail », il y a une dimension affective et personnelle. Je ne sais pas si on peut aller jusque-là. Le rôle, selon nous, du management de l’entreprise, c’est de mettre les gens en situation optimale pour qu’ils puissent faire leur travail sereinement et aussi, à l’aise sur le sens que l’on essaie de donner à l’activité de l’entreprise.

Alexandre Pachulski, souvent, en parlant de bonheur au travail, vous évoquez la notion d’économie à l’envie.

Alexandre Pachulski : C’est une façon d’expliquer qu’en fait, aujourd’hui, on n’est pas uniquement dans une problématique humaniste. Dans la notion de bonheur au travail, on est aussi sur une problématique économique. Les entreprises ont compris aujourd’hui que pour arriver à être performantes et innovantes, il faut manager l’envie des collaborateurs.
On revient à cette notion d’aspiration : si vous ne prenez pas en compte ce que les gens ont envie de faire, ils ne peuvent évidemment pas contribuer positivement. Et ils ne peuvent pas être dans une situation où ils vont résoudre la quantité de problèmes de plus en plus complexes qu’ils ont à résoudre. Cette économie de l’envie est simplement une attention permanente et particulière qui va être portée aux collaborateurs, parce qu’on en comprend l’intérêt pour la santé de l’entreprise en elle-même, bien au-delà de la dimension.

Chez Davidson Consulting, vous insistez beaucoup sur l’esprit à instaurer, à savoir que le dirigeant doit rester accessible.

Édouard Mandelkern : Chez nous, comme partout ailleurs, il y a des sujets, des problèmes, des critiques qui peuvent s’exprimer. Le réflexe classique d’un management quel qu’il soit sera plutôt de les mettre sous le tapis et d’éviter le problème à gérer. Nous essayons de faire l’inverse : non pas de créer des problèmes, mais en tout cas, de susciter leur expression pour qu’on puisse les traiter à la racine. Il est plus facile de traiter un problème, avant que l’abcès ne gonfle.
Prenez par exemple un problème assez caractéristique à l’Île-de-France : le coût du logement, en particulier pour les jeunes diplômés. On en embauche beaucoup, – c’est à peu près un tiers de nos embauches. Chez Davidson, on a essayé à notre petite échelle de répondre à ce problème, pour quelques salariés. On les loge au sein d’un campus. C’est un investissement pour nous qui a été important, mais qui est un renvoi d’ascenseur, par rapport à la réussite que nos consultants ont permis à Davidson d’avoir.

Quels sont les pays qui sont en avance sur cette vision du bien-être des salariés dans l’entreprise ? On pense bien sûr à la Silicon Valley et ses campus suréquipés.

Alexandre Pachulski : Il y a toujours l’archétype de la Silicon Valley. Mais en réalité, dans les classements sur les pays les plus heureux, le Danemark arrive en tête. Chez Talentsoft, on travaille pas mal avec les pays nordiques. Et de ce que j’observe, les pays nordiques appliquent une politique RH inverse à celle de la France. En France, on a beaucoup centralisé les choses. Dans les pays scandinaves, c’est très décentralisé et on laisse beaucoup d’autonomie. Il y a une large place laissée aux prises d’initiatives. Tout dans un environnement global où on respecte davantage le cadre de vie de la personne. A savoir qu’on est moins dans une entreprise qui contraint la personne à un rythme d’entreprise, mais plutôt, dans une entreprise qui va essayer de s’adapter au rythme naturel de la culture du pays.

Par exemple, le télétravail ?

Alexandre Pachulski : Oui, le télétravail. C’est tout à fait vrai dans des pays où il y a beaucoup de kilomètres à faire, et où naturellement, on envisage moins le fait de travailler, comme d’être présent physiquement au bureau. Je vois, en tout cas, dans les pays nordiques, une qualité de vie assez naturelle. En France, nous ne sommes pas forcément les mieux lotis. Il existe beaucoup d’archétypes et de présupposés, autour du travail auxquels il faut se conformer. Et ces prérequis ne sont plus tout à fait en ligne avec les attentes individuelles et celles de la société. Ce décalage ne génère pas forcément de bonheur.

Qu’en est-il des Etats-Unis ? Le cliché de géants du web, qui vont mettre à disposition de leurs salariés, des babyfoots, de coiffeurs, est-ce « bullshit » ?

Édouard Mandelkern : Je ne pense pas que ce soit bullshit. Chez nous, ce qu’on essaie de reprendre de positif des Anglo-Saxons ou de la Silicon Valley, c’est l’idée de partir de la personne, pas trop du CV ou de l’âge, mais du potentiel. Chez Davidson Consulting, on a une personne, arrivée, il y a deux ans, qui a 28 ans et qui est déjà associée de l’entreprise. On s’adapte à la personne et à son potentiel.

Alexandre Pachulski : Ce que les États-Unis ont de très bien, et qu’on essaie de reprendre chez Talentsoft, – et c’est particulièrement pertinent dans le domaine du logiciel, est le droit à l’erreur. Le fait de souffrir au travail vient souvent du regard des autres, et du regard qu’on va se voir porter sur la qualité de ce qu’on a fait, les résultats qu’on a obtenus. Ce qui est intéressant de retenir, en particulier, dans la Silicon Valley, c’est la possibilité de tenter mais aussi d’échouer. Ce n’est pas vu négativement. L’échec est considéré comme une expérience qui va permettre de grandir. On gagnerait à s’inspirer de ce rapport à l’échec. Ça libère les gens et les pousse à tenter plus de choses. Et tenter des choses contribue aussi au bonheur en entreprise.

 

 

Rédigé par Lila Meghraoua
Journaliste/Productrice radio