Qu'est-ce qu'un écosystème d'innovation ? Il est bon de reposer les bases alors que ce terme est utilisé à tort et à travers. L'origine du terme écosystème est attribuée au botaniste britannique Arthur George Tansley en 1935. Il désigne « un ensemble formé par un environnement biologique (le biotope) et une communauté d'êtres vivants (la biocénose) interagissant en permanence pour générer de l'énergie et de la matière ». Son application dans le domaine de l'innovation tient également à ces deux éléments : un lieu et une communauté. Ainsi, soixante ans plus tard, James F. Moore définissait l'écosystème d'affaires comme un espace territorial (le biotope) au service d'une communauté (la biocénose) dont les acteurs et les institutions échangent dans le but de développer des technologies innovantes à destination d'un marché.

L'écosystème physique est la tendance forte

du coworking à l'écosystème

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Conscientes qu'elles ne peuvent plus avancer seules, de plus en plus d'entreprises se sont lancées dans une course à « l'écosystème physique », soit en se connectant à l'existant via des partenariats ou des espaces de coworking par exemple, soit en créant le leur, généralement autour d'un lieu d'innovation. Cette tendance forte en Europe et en France voit émerger de nouveaux lieux, plus ou moins ouverts vers l'extérieur et plus ou moins hybrides dans la diversité des acteurs qui y interagissent : « makerspace », « fablab », accélérateur, incubateur, espace de convivialité modulaire, coworking, créativité, showroom, théâtre, pépinière d'entreprise, centre de R&D... Ces lieux inspirés des campus d'entreprise à l'américaine des GAFAM ont débarqué en France il y a dix ans. Les pionniers en la matière appartiennent au secteur du numérique et des TIC. Les français Dassault Systèmes en 2007, Capgemini et ATOS en 2008, SFR en 2013, et les américains comme IBM en 2008 et Microsoft en 2009. Les acteurs du transport et de l'automobile en sont aussi : en France, la SNCF avec ses maisons du digital 574 et ses campus en Seine-Saint-Denis en 2013, en Allemagne, le projet de campus géant de BMW dédié à la R&D. Les banques et les assureurs également ne sont pas en reste avec plusieurs écosystèmes : BNP Paribas et L'Atelier avec ses WAI en 2015 et Fintech Boost, son Cardif Lab en 2014 et le projet Arboretum de Woodeum et BNP Paribas Real Estate, le technopôle « Les Dunes » de la Société Générale en 2016 ou encore le campus Evergreen du Crédit agricole. La liste n'est pas exhaustive, mais cette tendance touche tous les secteurs d'activité et place le lieu physique comme un symbole fort en matière d'innovation.

APPLE PARK

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Le lieu physique, un avantage compétitif de taille

Il y aurait bien sûr une dimension stratégique, une volonté d'affichage de sa capacité d'innovation. Tim R.V. Davis l'exprimait derrière le concept d'artefacts symboliques, celui-ci visant à utiliser la visibilité d'un immeuble comme le reflet de l'image et des valeurs que l'entreprise veut donner d'elle-même (innovante, solide, high-tech, luxueuse…).

D'un point de vue de la structure de l'entreprise, oui, l'espace de travail est un vecteur d'innovation, soutenait le chercheur François Lautier. Il est même une ressource stratégique qui doit être traitée comme une source réelle de valeur ajoutée pour l'entreprise.

Surtout, la création d'un écosystème physique est une offre de valeur nécessaire afin d'attirer les nouveaux talents issus de la génération millennials. Toujours plus charmés par les sirènes du monde des start-up, les jeunes voient en ces initiatives le reflet d'un dynamisme et d'une volonté réelle de transformation d'un modèle traditionnel vers un modèle agile. Une apparence seulement ?


De l'écosystème physique à l'écosystème digital

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Pour que les braises de l'innovation prennent

Les entreprises ont pris le problème par le mauvais bout. Il ne suffit pas de créer un lieu physique, il y a des limites à la proximité géographique
Yoni Abbitan

Yoni Abittan

Non, le lieu à lui seul ne suffit pas à créer un biotope fertile pour l'innovation. « Les entreprises ont pris le problème par le mauvais bout. Il ne suffit pas de créer un lieu physique, il y a des limites à la proximité géographique », explique Yoni Abittan, analyste stratégique senior à L'Atelier BNP Paribas. En effet, la logique d'écosystème physique n'a de sens que si l'on peut réunir tous les acteurs dans un même périmètre. D'autres ingrédients doivent s'ajouter à la recette.

Il faudrait une proximité cognitive, c'est-à-dire partager un langage commun comme dans les communautés de pratiques décrites par Jean Lave et Etienne Wenger en 1991. Ces communautés de pratiques, dites également de destin, rassemblent des personnes dans le milieu du travail qui partagent leurs expériences, leurs connaissances et leurs pratiques dans l'objectif d'apprendre.

Les proximités identitaire et culturelle jouent également un rôle important, fondées sur les valeurs de la communauté, que l'on retrouve dans le régionalisme corse par exemple. Elles facilitent le partage de connaissances et l'innovation grâce à la confiance entre ces membres. Cette logique s'applique également de manière décentralisée. Yoni Abittan en veut pour preuve la puissance des diasporas, ces communautés dispersées qui démontrent qu'il faut bien plus qu'un lieu physique pour créer de la valeur. Sans parler de l'importance de la proximité électronique dans le processus d'innovation, qu'a développé Thomas Loilier. Ce dernier montre que le transfert de connaissances n'est pas l'apanage de la proximité géographique et qu'il peut être réalisé via les technologies de l'information et de la communication. Aussi, la prochaine étape serait-elle la création d'écosystème sans lieu ?

Vers la création d'un écosystème virtuel ?

Yoni Abbitan
Regard d'expert

Yoni Abittan

Digital strategic Analyst

L'Atelier BNP Paribas 

L'écosystème 100% virtuel semble prématuré, mais nous nous dirigeons certainement vers des écosystèmes hybrides ou phygitaux dans un premier temps, mêlant physique et digital

« L’écosystème 100% virtuel semble prématuré, mais nous nous dirigeons certainement vers des écosystèmes hybrides ou phygitaux dans un premier temps, mêlant physique et digital », précise Yoni Abittan. Certains acteurs comme Kaggle en 2010, Agorize en 2011 ou encore Paris & Co en 2012 ont lancé leurs plateformes de challenges d'open innovation basée sur le crowdsolving, une technique qui consiste à utiliser le pouvoir de la communauté pour apporter une réponse à un challenge. Les entreprises peuvent ainsi lancer leurs propres challenges et faire appel à une communauté d'innovateurs déjà constituée.

Des corporates ont fait le choix d'un modèle hybride en créant leur propre écosystème digital dans l'optique de proposer leurs propres challenges à relever. C'est le cas de BNP Paribas avec sa plateforme Open Up lancée en 2016 qui connecte les start-up avec les innovateurs du Groupe. General Electric a également lancé Fuse, sa plateforme de crowdsourcing en 2016 afin de faire travailler une communauté d'utilisateurs avec ses ingénieurs.

Open Ecosystem Network
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La plateforme OPEN a permis de connecter des personnes qui ne se seraient pas rencontrées autrement. Mais cela dépend beaucoup des typologies de challenges sur la plateforme.
myriam

Myriam Fatene

Une autre approche plus ouverte encore a été lancée par Nokia en bêta fin 2016 et en tant que produit en juillet 2017 avec sa plateforme Open Ecosystem Network. « Le projet est né de la nécessité de se connecter à un écosystème multidimensionnel composé aussi bien de fournisseurs, clients, universités, start-up, incubateurs, avec à la clé, de nouveaux modèles d'affaires et de nouvelles façons de travailler pour accélérer l'innovation. Notre écosystème peut relever les challenges de Nokia mais également soumettre ses propres challenges », précise Myriam Fatene, Responsable Open Innovation et co-fondatrice de la plateforme chez Nokia. À la question de savoir si OPEN dispose d'exemples de preuves de concepts virtuels, Myriam Fatene nous cite le challenge posté par une start-up sur le « Defensive Publishing »  et utilisant la technologie blockchain. « Ce projet a été réalisé complètement à distance. La plateforme OPEN a permis de connecter des personnes qui ne se seraient pas rencontrées autrement. Mais cela dépend beaucoup des typologies de challenges sur la plateforme. Cela ne peut pas s'appliquer à tous les projets », précise-t-elle.

Airbus introduces Skywise: the beating heart of aviation
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Autre exemple de plateforme d'open data avec un spectre plus large que l'open innovation, celui de Skywise dans le secteur de l'aéronautique. Lancée en juin 2017 par Airbus en partenariat avec Palantir Technologies, spécialisé dans l'analyse de données prédictives, Skywise vise à devenir une plateforme de référence, connectant tous les acteurs du secteur (avionneurs, compagnies aériennes, équipementiers) et les soutenir dans leur transformation digitale.

La fin de l'innovation atomisée

L'importance de la communauté

Les écosystèmes globaux connectés

Pour assurer le succès de ces plateformes, il faut bien sûr développer l'activité, accroître l'offre et le contenu, faire croître et alimenter la communauté pour l'engager. En soi, ce sont les mécanismes des réseaux appliqués à l'innovation, notamment avec la loi de Metcalfe qui théorise que la valeur d'un réseau tient au nombre de ses utilisateurs. Ainsi, le rôle d’un connecteur, animateur de communauté, « ecosystem manager » ou évangéliste est essentiel pour animer la communauté et créer l'alchimie. Les événements « IRL ou In Real Life » de type hackathon restent toutefois de bons vecteurs complémentaires pour faire grandir le nombre d'utilisateurs en externe, accompagné par un lobbying interne pour faire adhérer les top managers et les collaborateurs.

Qu'il soit physique, hybride ou totalement virtuel, le vrai défi de l'écosystème reste la transformation de l'innovation, avec la réalisation de projets concrets et le passage à l'échelle. La phase d'expérimentation arrive à son terme, c'est la fin des POC qui font flop. L'ère de la maturation est venue avec une nécessité de structuration des initiatives dans les grands groupes, accompagnée par le digital afin d'étendre cet écosystème. Cela n'a plus de sens de créer de nouvelles structures tout azimut. La duplication n'est plus permise, il faut structurer l'innovation à l'échelle de l'entreprise et être dans une réelle démarche d'innovation ouverte « hors les murs ». Il faut unifier l'innovation, c'est la fin de l'innovation atomisée. 

Préfigurer l'entreprise de demain

Louis Treussard
Regard d'expert

Louis Treussard

CEO L'Atelier BNP Paribas

La recette est simple, un lieu neutre ou tiers lieu, stimulant la créativité en faisant coexister des entreprises différentes

Une vision défendue depuis de nombreuses années par Louis Treussard, CEO de L'Atelier BNP Paribas, qui encourage à adopter un état d'esprit à la fois cross-métiers et cross-sectoriel pour bâtir l’entreprise de demain. « La recette est simple, un lieu neutre ou tiers lieu, stimulant la créativité en faisant coexister des entreprises différentes. Imaginez par exemple le potentiel de co-création entre un acteur de l'alimentation, du sport, de la santé pour développer avec leurs collaborateurs respectifs ainsi que les acteurs de leurs écosystèmes, un service basé enfin sur la connaissance des usages via le partage de leurs data. Cette data serait régulée et sécurisée, pourquoi pas grâce à une architecture Blockchain. » Pour Louis Treussard, c'est de cette manière que naîtront les martingales de services innovants qui dessineront les contours de l'entreprise de demain.

Rédigé par Claire Cavret
Head of Influence 2.0 & Data