L'innovatrice

Regard d'expert

Charu Sharma

Fondatrice et CEO

NextPlay.ai

J'ai grandi en Inde dans une famille où les femmes ne travaillaient pas. [...] Tout au long de ma carrière, j'ai travaillé dans des entreprises ou sur des projets qui avaient pour objectif de garantir à tous un accès égal à l'éducation et à l'emploi.


Charu Sharma est une entrepreneure indienne basée en Silicon Valley. « J'ai grandi en Inde dans une famille où les femmes ne travaillaient pas. J'ai donc toujours été très sensible à ces différences, et cela explique pourquoi, tout au long de ma carrière, j'ai travaillé dans des entreprises ou sur des projets qui avaient pour objectif de garantir à tous un accès égal à l'éducation et à l'emploi. » Ce qui l'amène, après ses études à Stanford, à travailler chez LinkedIn, où elle construit un programme de mentorat pour les femmes avant de se consacrer à son propre projet. « Le thème du mentorat a toujours été récurrent dans ma vie. Les gens m'ont ouvert des portes, notamment pour obtenir une bourse scolaire et ensuite pour travailler aux États-Unis. J'ai eu de la chance, mais je veux m'assurer que de telles opportunités ne reste pas accidentelles : nous y avons tous droit. » Son projet entrepreneurial est donc né de son histoire personnelle : donner aux femmes les mêmes opportunités qu'aux hommes. Elle crée ainsi plusieurs start-up (deux à l'université), toutes deux centrées sur le mentorat. En plus de son activité actuelle principale (Next Play), Charu Sharma est également la fondatrice de l'association « Go Against the Flow » (Littéralement : aller à contre-courant), dont le travail et le film documentaire visent à sensibiliser un million de femmes à l'entreprenariat à travers le monde. « Je veux aider à accélérer les progrès pour l'égalité hommes-femmes », scande Charu Sharma. 

Le projet

Prospective

Série de rentrée : Les femmes à la conquête de la Silicon...

  • 15 Août
    2018
  • 5 min

À San Francisco, en janvier 2017, elle lance sa start-up Next Play, et développe Ellen, une application mobile qui, grâce à l'intelligence artificielle, aide les entreprises à connecter leurs employés en interne. L'application, qui se déploie sous la forme d'un chatbot, identifie les objectifs et préférences des employés pour les guider au mieux dans leur carrière personnelle et au sein de l'entreprise. Car si « le talent est également distribué, les opportunités ne le sont pas ». Charu Sharma explique que l'accès au mentorat est essentiel dans la promotion de l'égalité : « Il s'agit d'aider les entreprises à comprendre les forces et les points faibles de leurs employés pour les aider à naviguer au mieux dans leur carrière au sein du groupe ». Et d'insister : « Dans le domaine des ressources humaines, la peur est le sentiment le plus commun, parce que le renouvellement du personnel est fréquent. Les entreprises veulent donc augmenter leur taux de rétention tout en aidant leurs employés à développer les compétences nécessaires pour être à la fois performant et progresser dans leur carrière. » L'objectif de Next Play est donc de construire le meilleur outil d'engagement et de conservation des talents. La start-up estime que, d'ici 2025, la génération Y représentera 75% de la population active. Génération au sein de laquelle 71% des employés sont désengagés de leur travail, et où la durée moyenne d'un emploi est d'un an et trois mois. Next Play note enfin que la raison principale pour laquelle les millennials quittent leur entreprise est le manque de croissance en interne ; et que, pour chaque opportunité d'emploi interne dont ils ont connaissance, ils sont exposés à six opportunités externes.

Monter son entreprise n'est évidemment jamais aisé. « Trouver le co-fondateur idéal a par exemple été difficile. À l'époque, je rencontrais énormément de monde, c'était presque comme multiplier les rendez-vous galants. Nous avons été présentés par un ami commun. Pendant un mois, nous avons travaillé ensemble sur un produit minimum viable, et Nawar Nory est devenu co-fondateur de Next Play. »

L'impact

256 000

DOLLARS

économisés sur les coûts d'embauche et les pertes de revenus par employé de niveau intermédiaire parrainé par un mentor

« Nous aidons des entreprises comme Lyft, Pandora, Square, Asurion et Splunk. Après six mois d'utilisation de notre produit, le nombre d'employés qui se sentent mieux équipés pour atteindre leurs objectifs professionnels a doublé. » Rien ne semble arrêter l'équipe de Next Play, composée aujourd'hui de seulement cinq membres, majoritairement orientés vers la gestion de produit et la satisfaction client. L'entreprise ne compte pas encore de responsable commercial, ce qui oblige la CEO à consacrer un tiers de son temps aux ventes. La jeune femme explique : « La beauté de l'entreprenariat est d'apprendre constamment. En tant que CEO, mon travail est aussi de m'assurer que je suis entourée des bons mentors. L'environnement start-up n'est pas toujours facile. Mais nos employés travaillent ici parce qu'ils croient en l'égalité des chances. » Et les résultats suivent : Next Play a levé un demi million de dollars, et s'est vu décerner le prix de start-up la plus déterminée par l'accélérateur 500 startups. Contrairement aux premiers produits sur lesquels Charu Sharma a travaillé, Ellen n'est pas uniquement destiné aux femmes, en partie parce qu'elle estime que « l'inclusion fait progresser l'égalité ». Le mentorat est donc destiné à tous, et l'entrepreneure souligne également l'importance pour les femmes d'avoir des hommes pour mentors, et pour les hommes d'avoir des femmes pour mentors. Et l'efficacité de ces mises en relation est quantifiable : 90% des mentors et protégés restent en contact après leurs trois premières réunions ; 25% d'employés de plus recommandent leur entreprise ; et 256 000 dollars sont économisés sur les coûts d'embauche et les pertes de revenus par employé de niveau intermédiaire parrainé par un mentor.

La vision

l'entrepreneuriat au féminin

Il est nécessaire de croire en son projet pour réussir. Charu insiste : « Pendant plusieurs mois, je n'ai touché aucun salaire. Avec 300 dollars sur mon compte en banque, je me demandais comment j'allais payer mon loyer. Et puis une première entreprise a acheté mon produit. » La serial startuper analyse : « Le syndrome de l'imposteur (schéma psychologique dans lequel un individu doute de ses réalisations, NDLR) est quelque chose de réel, et les femmes entrepreneurs font en général face à plus d'obstacles dans leur aventure. Si je ne pense pas que l'entreprenariat soit fait pour tous, je voudrais toutefois encourager les femmes qui souhaitent se lancer à réfléchir à leur projet. A quoi ressemblera le monde si elles ne l'accomplissent pas ? » Le Forum économique mondial estime que l'égalité hommes-femmes au travail ne sera pas atteinte d'ici plus de 200 ans, et Charu ne pouvait ni ne voulait attendre. À toutes les femmes qui suivent une aventure entrepreneuriale, elle conseille de s'« entourer de bons mentors et de conseillers divers : des gens qui valident votre projet et vous font sentir valorisée, mais aussi des gens qui vous mettent au défi. »

Quant à l'avenir... « Comment croître en tant que femme fondatrice d'entreprise si je ne peux pas lever de fonds ? Les fonds de capital risque font aujourd'hui des progrès en termes de financement dans des entreprises fondées ou dirigées par des femmes. Je suis quelqu'un d'optimiste, et je pense que dans dix ans, nous serons beaucoup plus proches de l'égalité hommes-femmes que nous le sommes aujourd'hui. »

Rédigé par Marie-Eléonore Noiré
Journalist