Connectée à la nature et à ses caprices grâce à un implant cutané, l’artiste Moon Ribas se revendique cyborg et augmente ses sens pour se reconnecter aux phénomènes naturels. Hybridée dans son environnement, elle questionne le rapport de l’homme à sa nature propre grâce à la technologie. Nous l’avons rencontré.

Une artiste cyborg utilise un implant pour se connecter à la nature

Depuis l’Antiquité, les hommes ont toujours eu tendance à opposer la nature et la culture comme des entités inconciliables. En investissant son environnement, par l’artisanat, par l’art et maintenant la technologie, l’homme se serait, par la même, dégagé du joug de la nature, l’aurait transformé, réduite. Dans l’imaginaire commun, les nouvelles technologies sont donc essentiellement artificielles, au sens premier du terme. C’est notamment visible lorsque l’on parle des robots ou de l’intelligence artificielle et du monde numérique en général. Tout se passe comme si, l’homme avait créé un “hors du monde”, un au-delà, qui précisément, jouerait contre la nature. La science-fiction a en ce sens véhiculé l’idée d’une opposition de l’homme et de la machine, du réel et du virtuel. Mais finalement, la technologie n’est-elle pas de fait naturelle à l’homme ? C’est cette conception divinisé du monde que l’artiste espagnole Moon Ribas entend bouleverser.

L’aventure commence en 2013, nous dit-elle, quand elle décide d’implanter dans son bras, un capteur, relié aux data de seismographes en ligne via une application sur Iphone, qui vibre en fonction de l’intensité des tremblements de terre survenant aux quatre coins du monde. Moon Ribas transforme ensuite ces flux vibratoires en une chorégraphie sysmique, son corps frémissant aux remous et aux magmas des séismes. Le projet, intitulé Seismic Sense, questionne la matérialité des émotions, la corporalité de l’impalpable et la naturalité des connexions. Dans un monde hypertrophié par les “data”, l’artiste nous raconte la nécessité de rendre émotionnellement sensibles ces données pour se reconnecter avec le monde. Elle nous explique en outre, la poésie des flux numériques, des flux corporels et des flux naturels quand ils s’hybrident.

 

 

L’artiste se définit elle-même comme une cyborg, c’est-à-dire un être vivant augmenté par des greffes de parties mécaniques ou technologiques, du fait de l’implant qu’elle porte mais surtout du fait de son 6eme sens. Mais sa conception du cyborgisme est bien éloignée des dystopies de science-fiction. Selon elle, la nature à beaucoup à apprendre aux hommes. Elle nous parle notamment des propriétés de certains animaux, des méduses qui se régénèrent à l’infini ou de la lumière intérieure de certains poissons. La technologie a donc intrinsèquement une faculté à nous reconnecter à ces forces naturelles, qui bien que n’ayant rien d’humaines, peuvent pourtant l’améliorer. Car le fondement de la philosophie de l’artiste réside dans l’idée qu’au lieu de s’efforcer à changer l’environnement pour le rendre plus humain, les hommes feraient mieux de se changer eux-mêmes pour se rendre plus naturellement humain. Au travers de son art donc, c’est tout une réflexion sur l’homme et son rapport aux technologies que Moon Ribas entend mener.

Aussi, elle a fondé avec son ami et partenaire artistique, Neil Harbisson, connu pour s’être fait implanté une caméra frontale lui permettant de transformer les couleurs en sons, la Cyborg Fondation. Crée en 2010, cette association promeut l’idée que l’homme, selon ses envies et ses sensibilités propres, peut augmenter certains de ses sens, ou en créer de nouveaux, pour se sentir plus humain. En développant tout un réseau de cyborgs et des ateliers d’autoprototypage, l’association défend l’idée très Nietszchéenne que « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Non plus par le détour des mythes, des dieux et des légendes mais par le simple détour de l’homme par l’homme, imbriqué, hybridé dans les technologies. Car si, comme le prétendait Nietszche, l’homme est “ une corde tendue entre l’animal et le Surhomme, une corde au-dessus d’un abîme”, le cyborg lui ne se contente plus d’être au centre de l’univers mais devient l’univers.

 

 

 

Rédigé par Théo Roux
Journaliste