Il est de ces événements qui nous bouleversent autant qu’ils nous font réfléchir et nous font nous sentir résolument plus empathiques, plus humains, plus vivants. Retour sur l’événement et l'exposition Accélérations, conçus par CreativeTech pour le Centre Pompidou, qui a choisi la thématique Les Pouvoirs de l’Emotion pour faire dialoguer le monde de l’entreprise avec la création artistique, les scientifiques, les philosophes et les chercheurs. Mais surtout, et c’est bien là que réside le véritable défi, avec la création artistique. Car qui mieux que des artistes pour aider à penser et à ressentir le futur ?  

Si L’émotion est pouvoir de transformation …

Regard d'expert

Cynthia Fleury

Philosophe et psychanaliste

L’émotion est le pouvoir de transformation, elle est mise en mouvement. Elle permet de comprendre ce lien qui nous lie au vivant, et qui agit sur nous en retour. 

C’est précisément à travers le rapport à soi et aux autres, et donc au monde, que la philosophe Cynthia Fleury a choisi de donner une première définition de l’émotion : “L’émotion est le pouvoir de transformation, elle est mise en mouvement. Elle permet de comprendre ce lien qui nous lie au vivant, et qui agit sur nous en retour.” Nous voilà donc bien loin de la passion et de la sensiblerie longtemps assimilées à l’émotion. Elles ont même un lien originel au monde nous rappelle le neuroscientifique et psychologue Antonio Damasio “Les émotions sont très vieilles dans l’histoire de l’évolution. Apparues sur Terre, sous forme de bactéries il y a 3,8 milliards d’années, elles ont précédé des formes plus modernes d’intelligence.” Car les émotions sont indissociables de la cognition et de la conscience, et en cela elles sont notre raison d’être et d’agir : “Les émotions, comme l’intelligence, nous permettent de nous adapter au monde, si on les perd, on perd une boussole d’orientation.” Et pour illustrer son propos, Cynthia Fleury revient justement sur les neurosciences qui nous ont rappelé l’importance et le pouvoir des émotions : “Les autistes par exemple n’ont pas la capacité d’analyser les émotions; ils souffrent d’un déficit d’intelligence sociale et émotionnelle.” Et quand justement vient le tour de l’éminent neuroscientifique Antonio Damasio de faire la liste de nos émotions, en montrant notamment comment elles s'inscrivent dans le processus de création et de décision, il choisit de s’arrêter plus particulièrement sur deux d’entre elles : “La compassion et l’admiration changent considérablement la façon de vivre et de sentir. Et il y a là un énorme bénéfice pour l’autre.”

La compassion et l’admiration changent considérablement la façon de vivre et de sentir. Il y a là un énorme bénéfice pour l’autre.

Centre Pompidou, Accélérations, Les Pouvoirs de l'Emotion, Antonio Damasio

Centre Pompidou, Accélérations, Les Pouvoirs de l'Emotion, Antonio Damasio

… elle intéresse nécessairement les entreprises

Pendant 30 ans, on a cru qu’un individu travaillait mieux sous pression, en même temps que la division du travail diluait la vision et provoquait une perte de sens. Tout change vite, avec les nouvelles générations et les réseaux sociaux. 

Cynthia Fleury

Et puisqu’à l’occasion de cet événement Accélérations, le Centre Pompidou, en partenariat avec l'agence CreativeTech, inaugurait le lancement de son Fonds de dotation dédié à la construction du monde managérial de demain, les débats se sont naturellement orientés sur la façon dont l’entreprise se saisissait des émotions. Car l’entreprise en tant qu’organisation humaine a bien évidemment un rôle à jouer, un rôle politique au sens de publique, d’autant plus que l’innovation et la transformation digitale, inscrite sur les pontons de toute entreprise aujourd’hui, fleurtent de facto avec l’inconnu et la peur. Car être un écosystème d’innovation c’est être un écosystème de lanceurs d’alertes. Et c’est Cynthia Fleury qui a décrypté cette évolution dans la prise de conscience managériale : “Si le lean management est une bonne idée, la dimension humaine doit s’y intégrer (...) Mettre sous pression ses employés ne peut pas fonctionner sur le long terme, les être humains se cassent. Et quand cela coûte plus cher de réparer un homme que de le casser, on arrête.” Pour Antonio Damasio,“il faut penser l’entreprise comme une culture, un pays, un organisme : Il y a des organismes en bonne santé et d’autres malades.” Mais il y a une autre raison que la philosophe évoque pour expliquer que les émotions aient réussi à pénétrer les murs pourtant épais des entreprises : « La nouvelle génération de travailleurs a une culture émotionnelle différente et demande à l’entreprise de porter d’autres principes, d’autres valeurs, avec le désir d’avoir un rôle politique et/ou publique avec elle. L’entreprise doit leur apporter quelque chose d’engageant pour accéder à l’épanouissement ». Et les millennials, via les réseaux sociaux, ont un accès rapide à cette forme différente de penser la vie : “Pendant 30 ans, on a cru qu’un individu travaillait mieux sous pression, en même temps que la division du travail diluait la vision et provoquait une perte de sens. Tout change vite, avec les nouvelles générations et les réseaux sociaux. “ a déclaré Cynthia Fleury.

Réaffirmer notre Humanité face à l’IA

Regard d'expert

Frédérique Bedos

Fondatrice du Projet Imagine

Dans un monde où l’on monétise tout jusqu’à nos émotions, le défi, à la veille de l’explosion de l’IA, c’est d’être de plus en plus humain.

Et puisque nous sommes à la veille de l’explosion de l’intelligence artificielle et autres artefacts, capitaliser sur ce qui fait notre humanité - la quête de sens, l’empathie, la créativité, l’adaptabilité - est probablement l’orientation la plus sûre et la plus souhaitable, celle qui préservera notre humanité. C’est ce qu’a réaffirmé Frédérique Bedos, journaliste et fondatrice du Projet Imagine, une ONG inspirante, à la fin de son témoignage poignant autour de la force de l’amour et de la résilience : “Dans un monde où l’on monétise tout jusqu’à nos émotions, le défi, à la veille de l’explosion de l’IA, c’est d’être de plus en plus humain.” Et c’est Jean-Julien Aucouturier, chercheur au CNRS et à l’IRCAM (Institut de Recherche et Coordination Acoustique/Musique) qui a ouvert le bal de cette première édition en se livrant à une expérience autour de la voix, et à laquelle il avait invité l’auditoire à se prêter en enregistrant son “bonjour” dans la “boîte à Bonjour”. Au travers de technologies de transformation de la voix et autres filtres habiles; il a ainsi fait la démonstration de ce qu’est un “bonjour digne de confiance optimal”. Car à l’heure où l’IA s’apprête à faire partie intégrante de notre vie, parfois même sans que l’on ne le sache, le chercheur en technologies audio et en intelligence artificielle, a voulu ainsi faire la démonstration d’un triple constat : “Les émotions aujourd'hui ça s'étudie, c'est plus l'intangible, les soft skills qu'on ne peut pas vraiment apprendre; ça s'étudie, ça se mesure, ça se quantifie. Deuxièmement cela va avoir un impact socio-économique énorme, on le voit avec les applications cliniques; on est à la veille d'une révolution sur le fait d'utiliser les émotions sur notre voix, sur notre visage. Le troisième message c'est qu'avec ça vient un enjeu éthique énorme. Il va  falloir prendre conscience que la prochaine fois que vous prenez votre téléphone, peut être que la personne au bout du fil est joyeuse, peut être a-t-elle simplement mis un filtre pour vous le faire croire. Et ça ce n’est pas dans 5 ans ou 10 ans, c’est demain. “


Les pouvoirs de l'émotion au Centre Pompidou par Creative Tech
  • 10 min

L’éthique, un garde fou indispensable

Et c’est sur ce dernier point de l’éthique que la scientifique Laurence Devillers est revenue lors de son intervention sur la scène principale du Centre Pompidou. Cette chercheuse à l’université Paris Sorbonne IV a fait de l’interaction hommes-robots son sujet-objet d’études de prédilection. Celle qui se définit comme une “tech enthousiaste” n’en demeure pas moins, intarissable sur les biais possibles et autres nudges, et a déroulé un certain nombre de pistes pour encadrer la robotique, et notamment la robotique affective. Car les robots conversationnels affectifs pourront dialoguer, détecter des expressions émotionnelles, simuler l’humour ou l’empathie. Et si on perçoit tout à fait les bénéfices d’une relation hommes-robots, que ce soit dans l’éducation, la médecine, le commerce ou l’assistance; il convient néanmoins de définir les règles d’une communication réussie, qui serait loyale et transparente. Quel “code moral” peut être programmé dans ces robots compagnon notamment ? Quelle place donner à ces “objets” dans notre société alors même qu’ils seront doués de mouvements, de parole et de simulation d’émotions ? 
Centre Pompidou, Accélérations, Les Pouvoirs de L'Emotion, Laurence Devillers

Centre Pompidou, Accélérations, Les Pouvoirs de L'Emotion, Laurence Devillers

Regard d'expert

Cynthia Fleury

Philosophe et psychanaliste

Les technologies activent les neurones miroir, il n’est alors pas si simple de savoir que c’est un robot, et que ce n’est donc pas là un enjeu de vie.

Car comme le soulignait Cynthia Fleury, “Le marché de la technologie a bien compris qu’il fallait attraper les émotions et s’emparer notamment de notre sentiment abandonnique (...) car les technologies activent les neurones miroir, il n’est alors pas si simple de savoir que c’est un robot, et que ce n’est donc pas là un enjeu de vie.”’ Et d’illustrer son propos avec l’hologramme Azuma, petite fée clochette aux chaussettes d’écolière à la sauce manga, qui accompagne les célibataires dans leur quotidien, leur envoie des textos dans la journée, et attend impatiemment leur retour à la maison le soir. Face à ces enjeux éthiques et sociologiques, Laurence Devillers a déroulé les 11 commandements pour une relation Hommes-Robots réussie. On retiendra plus particulièrement la démonstration qu’elle nous livre avec un robot compagnon qu’elle a codé et qui en plus de dresser un profil psychologique et interactionnel de l’être humain avec lequel il s’entretient (extraversion, assurance, émotionnalité, confiance dans le robot, propension à rire, affinité, ..), livre et explique de façon transparente, comment il est arrivé à cette conclusion.

La Fée clochette Azuma, l'hologramme pour célibataires exigeants
  • 2 min

L’art au service de l’innovation et de la prospective  

danse avec les robots

Et c’est en cela que la création artistique - maîtresse dans l’art de susciter des émotions - aurait tout intérêt à parvenir à se frayer un chemin dans l’entreprise de demain. En ce qu’elle peut aider l’entreprise à révéler les futurs possibles pour relever les défis de l'humanité. La performance artistique dénonçant l’oppression et la colonisation des personnes noires, délivrée par l’artiste africaine Lhola Amira, en a constitué une parfaite illustration. Suscitant tour à tour la tristesse, l’empathie, la culpabilité, l’agacement, et la gêne; sa mise en scène pouvait se lire comme un écho aux biais algorithmiques dénoncés par la scientifique et numéricienne Aurélie Jean : « Dans le cas de l'estimation du prix d'une assurance, si on entraîne les algorithmes uniquement sur des données des assurés des dernières décennies, on reproduira inévitablement les biais de genre, d'origines sociales et d'origines ethniques du passé. C'est ainsi qu'aux États-Unis, un assuré noir paye jusqu'à trois fois plus son assurance voiture qu'un assuré blanc.” S’agissant de la collaboration Hommes-Machines longuement évoquée par Laurence Devillers, c'est une jeune danseuse de ballet, de la Compagnie Shonen, et un petit robot, qui ont interprété une danse de mimésis empathique questionnant notre perception de l’humain et du non humain. Quant aux thèses d’Antonio Damasio sur les émotions - et leur interprétation mentale et mue en sentiments - elles ont été brillamment illustrées au travers de la mise en scène du brésilien Gulu Monteiro et de ses acteurs. Ainsi à la façon d’un quatre mains et quatre yeux sur un piano interprété par le duo Jatekok sur la scène du Centre Pompidou, les émotions ont emporté l’audience dans l’imagination de futurs possibles, au son desquels scientifiques, entrepreneurs, philosophes, technologues et artistes danseraient ensemble pour le meilleur, et pour le meilleur uniquement.  
Centre Pompidou, Accélérations, Les Pouvoirs de L'Emotion, Lhola Amira

Centre Pompidou, Accélérations, Les Pouvoirs de l'Emotion, Gulu Monteiro

Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale