Un nouvel âge du savoir

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En 1959, le consultant et théoricien du management Peter Druckner affirme que nous sommes en train de pénétrer dans un nouvel âge, où la valeur sera massivement générée par l'usage de la matière grise plutôt que par la force des muscles. Cette nouvelle ère, il la désigne sous le nom d'« économie de la connaissance », convaincu que le savoir deviendra la ressource la plus précieuse de la société, devant les terres cultivables, les matières premières, l'or ou la force de travail. Si Druckner demeure peu connu du grand public, le terme « économie de la connaissance » est aujourd'hui devenu très populaire. Car si son inventeur ne pouvait naturellement pas prévoir le formidable bouleversement que fut l'essor de l'internet, ce dernier a donné à l'économie de la connaissance un sérieux coup de fouet.

La toile a en effet permis une génération effrénée de contenus et de savoirs, ainsi que leur diffusion à un rythme sans précédent dans l'histoire de l'humanité. À chaque seconde qui passe, d'innombrables contenus sont générés et partagés par des internautes du monde entier. On pense bien sûr à l'encyclopédie collaborative Wikipédia, entièrement rédigée par des contributeurs bénévoles, qui compte trente millions d'articles disponibles dans 280 langues, chaque jour en enrichis de 25 000 articles supplémentaires. Mais également aux sites d'entraide et de questions-réponses, à visée généraliste (Quora, Reddit) ou spécialisée (Stack Overflow, Github). Sans compter les plateformes d'expression en tous genres : YouTube, bien sûr, mais aussi Medium, réseaux sociaux, blogs, ou encore les plateformes d'écriture communautaires, comme Wattpad. 

Mais si la connaissance s'est, comme l'avait prédit Druckner, diffusée à grande échelle, ceux qui sont à l'origine de cette diffusion sont rarement récompensés à leur juste valeur. À l'exception d'une poignée de YouTubeurs médiatiques, la plupart des créateurs de contenu ne tirent en effet pas un centime de leurs contributions. L'internet s'est avéré un excellent vecteur de transmission de l'information, mais lorsqu'il s'agit de rémunérer la valeur créée ou échangée, son fonctionnement n'est pour l'heure pas optimal.

vers une Économie de la connaissance

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Un Wikipédia faisant bon usage des tokens

des tokens pour servir le savoir

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Pour combler cette lacune, certains placent aujourd'hui leurs espoirs dans la blockchain, la technologie devenue mondialement célèbre pour avoir permis l'essor vertigineux du Bitcoin. Larry Sanger, le cofondateur de Wikipédia, y voit un tel potentiel qu'il a décidé de créer une nouvelle version de la célèbre encyclopédie, baptisée Everipedia, intégralement hébergée sur la blockchain. Il entend ainsi construire une nouvelle base de données du savoir, qui, contrairement à sa cousine, sera entièrement décentralisée, et offrira une rémunération à ses contributeurs. Pour cela, Larry Sanger mise sur les tokens (jetons en français), ces sortes de monnaies parallèles construites sur la blockchain. 

Les tokens ont cette année fait les gros titres de l'actualité avec l'essor des ICOs, ces levées de fonds en cryptomonnaies réalisées par les start-up de la blockchain. Détenir des tokens revient à détenir une part financière de l'entreprise, ce qui fait de ces derniers un système hybride entre introduction en bourse et financement participatif. Les individus qui croient en un projet peuvent acheter des tokens à l'entreprise correspondante, ce qui permet à celle-ci de lever des fonds. En cas de succès du projet, le token acquiert de la valeur, et ses détenteurs s'enrichissent. Sur Everipedia, les tokens seront employés pour rémunérer les individus qui rédigent des contenus ou éditent et corrigent les articles rédigés par d'autres utilisateurs. 

PROMOUVOIR LES SAVOIRS Encyclopédiques

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« Je souhaite bâtir un marché de la connaissance, pour que les individus soient incités à partager ce qu'ils savent. »

Pour donner droit à des tokens, un contenu doit toutefois être validé par les pairs. Ainsi, pour soumettre un article à publication, chaque membre d'Everipedia devra mettre l'un de ses tokens sur la table. Si l'article est validé par les autres utilisateurs, il récupère son token, ainsi qu'une somme supplémentaire pour sa contribution. S'il est refusé, il perd son token. Même principe si l'utilisateur souhaite éditer un article déjà publié. Ce système vise à éviter que des petits malins ne cherchent à s'enrichir en inondant le site d'articles de basse qualité ou en multipliant les corrections anecdotiques. 

Everipedia compte pour l'heure 17 000 utilisateurs inscrits, dont quelques milliers sont actifs. Comparé aux 32 millions d'utilisateurs inscrits de Wikipédia, dont 140 000 ont rédigé ou édité un article au cours des trente derniers jours, ce chiffre demeure modeste. Mais l'objectif d'Everipedia n'est pas de griller la priorité à Wikipédia, de construire une archéologie du savoir plus rentable grâce au buzz autour de la blockchain. Il s'agit plutôt d'offrir une alternative décentralisée, de tenter l'expérience d'une base de données distribuée qui rémunère ses contributeurs. « Je suis davantage attiré par les bénéfices philosophiques et épistémologiques », confie ainsi Larry Sanger à Wired. « Je souhaite bâtir un marché de la connaissance, pour que les individus soient incités à partager ce qu'ils savent. »

propager HORIZONTALEMENT LES Lumières DE LA CONNAISSANCE

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Renforcer la fiabilité des avis utilisateurs

Un renouveau des avis utilisateurs

Notation

Une base de données de pair-à-pair est également bien plus résistante qu'une encyclopédie reposant sur un serveur centralisé. Contrairement à son homologue, Everipedia est ainsi, selon ses fondateurs, parfaitement immunisé contre la censure. « Même si toute l'équipe était kidnappée demain, le site continuerait de fonctionner. » affirme ainsi Theodor Forselius, cofondateur et CEO d'Everipedia. Dans des pays comme l'Arabie saoudite, où de nombreux articles sont censurés, ou la Turquie, où Wikipédia est totalement inaccessible, les habitants peuvent accéder à Everipedia, et même gagner un peu d'argent en publiant dessus. Everipedia n'est d’ailleurs pas le seul projet de ce genre : Lunyr entend également construire une encyclopédie sur la blockchain. 

La start-up Knowledge.io souhaite de son côté employer la blockchain pour repenser les évaluations produits et avis utilisateurs sur la toile. Tout comme Everipedia, elle s'appuie sur un système de jetons, baptisés « knowledge tokens », pour rémunérer les contributeurs. Pour évaluer leur compétence, Knowledge.io a recours à un dispositif complexe, reposant sur les votes des autres utilisateurs, ainsi qu'à des techniques d'analyse linguistique, appliquées aux contenus publiés par chaque utilisateur et aux données publiques partagées par celui-ci. En fonction de ces paramètres, Knowledge.io construit un graphe liant chaque individu avec les différents sujets sur lesquels il rédige des avis, et son niveau de connaissance correspondant. De ce graphe, l'entreprise construit un « knowledge score » qui indique l'érudition du contributeur et influe sur sa rémunération.

D'après Knowledge.io, les utilisateurs pourront utiliser leurs tokens afin d'acheter des produits directement sur la plateforme. En plus de rémunérer les créateurs de contenus, l'objectif est également de rendre les avis utilisateurs plus fiables. Selon l'entreprise, la toile et les réseaux sociaux permettent  d'ores et déjà aux internautes de s'informer les uns les autres sur les bons ou mauvais produits commercialisés par les marques. Problème : il est difficile d'évaluer avec certitude la fiabilité d'un influenceur. Des données comme le nombre de visiteurs ou de « followers » peuvent facilement être manipulées, les individus peuvent être rémunérés par les marques pour dire du bien de leurs produits en échange d'échantillons gratuits… À l'aide de son « knowledge score », l'entreprise entend changer cela, en proposant un indicateur fiable et impossible à manipuler de l'expertise d'un contributeur. 


de nouvelles plateformes pour de nouveaux savoirs

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Apprentissage 2.0

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INTELLIGENCE

Avec l'essor de l'internet, l'éducation en ligne a elle aussi pris son envol. Selon Global Market Insights, une entreprise d'études de marché américaine, le marché de l'apprentissage en ligne devrait ainsi atteindre 240 milliards de dollars d'ici 2023. Il est également protéiforme : il peut s'agir, tout simplement, d'apprendre de nouvelles compétences en regardant des vidéos postées sur YouTube. On peut également suivre des cours en ligne, sur une plateforme comme Coursera. Mais l'un des segments les plus porteurs consiste dans le transfert de connaissance de pair à pair. Il peut s'agir d'un coach de développement personnel qui s'entretient deux fois par semaine avec son client pour suivre sa progression dans ses objectifs de vie, ou d'un conseiller juridique qui propose ses services à distance moyennant un taux horaire.

Or, aujourd'hui, la toile n'offre pas vraiment de moyen efficace de transaction pour ces échanges de particulier à particulier. C'est pourquoi Experty.io a mis en place une plateforme dans cette optique, qui permet aux apprenants de rémunérer leurs mentors en cryptomonnaie. Les transactions sont sécurisées grâce à l'utilisation des contrats intelligents, ces protocoles encodés dans la blockchain qui se déclenchent lorsque certaines conditions sont remplies. Pour reprendre l'exemple de notre conseiller juridique, il peut, par exemple, choisir un taux facturé à la minute pour ses consultations. Cette information est ensuite communiquée au client, qui est libre d'accepter ou de choisir un autre conseiller moins cher. Ensuite, chaque fois qu'un appel est effectué, un contrat intelligent se déclenche et prélève automatiquement la somme en cryptomonnaie sur le portefeuille du client, pour la transférer au conseiller. 

rapprocher  les maîtres des élèves

WATCH AND LEARN

En outre, élèves et professeurs n'ont pas besoin de s'inscrire sur la plateforme : Experty.io va directement à eux. « Nous avons décidé de nous détacher de l'approche traditionnelle, consistant à construire sa propre place de marché où les utilisateurs peuvent chercher un spécialiste », explique Kamil Przeorski, fondateur et CEO de l'entreprise, à The Next Web. « Le marché est déjà saturé de services où des individus en quête de connaissances peuvent facilement trouver un expert, nous voulions tirer parti de cela au lieu de recommencer de zéro. » Ainsi, les internautes n'ont qu'à créer un compte sur Experty.io, et partager leurs informations de contact sur la plateforme qu'ils utilisent en temps normal (réseaux sociaux, site personnel, plateforme dédiée, etc.). Lorsqu'un échange maître/élève a lieu, l'appel est automatiquement effectué via Experty.io, suite à quoi la transaction financière est effectuée en cryptomonnaie (automatiquement, bien sûr).

Si ces différentes initiatives réussissent, la blockchain pourrait constituer un formidable outil au service de la création et la diffusion de la connaissance, digne du vieux rêve humaniste de libre circulation des savoirs. Qui sait, l'équivalent de l'encyclopédie des Lumières au XXIe siècle s'écrira peut-être sur la Blockchain. 

Rédigé par Guillaume Renouard