Principalement connue pour ses applications dans la sphère financière, la Blockchain est pourtant une technologie aux possibilités bien plus larges. En offrant une plus grande transparence le long de la chaîne de valeur, elle pourrait transformer notre manière de faire des achats.

Blockchain : plus de transparence pour le consommateur ?

Blockchain. En dehors du cercle des férus de nouvelles technologies, le terme est mal connu, associé à un dispositif complexe et opaque, quand il n’est pas réduit à son application dans la sphère financière et spéculative, sous la forme du Bitcoin (une monnaie virtuelle). Pourtant, comme l’expliquent Donald et Alex Tapscott, dans leur ouvrage Blockchain Revolution : how the technology behind Bitcoin is changing money, business and the world, paru l’an dernier, la Blockchain est une technologie révolutionnaire et incroyablement riche. Ses applications s’étendent bien au-delà du Bitcoin. Dans un futur proche, elle pourrait changer radicalement le management de la chaîne de valeur, transformant en profondeur le commerce et l’acte d’achat.

Tout d’abord, qu’est-ce que la Blockchain ? Selon la définition qu’en donne Donald Tapscott, « La Blockchain est une base de données distribuée. Un gigantesque tableur réparti entre des millions d’ordinateurs. » La Blockchain est donc une technologie de stockage et de transmission de l’information. Elle repose sur plusieurs caractéristiques essentielles. La Blockchain est décentralisée : l’information n’est pas stockée dans un serveur central, mais figure simultanément sur l’ensemble des ordinateurs participant au réseau. Elle est publique et transparente, puisque l’information est consultable à n’importe quel moment, par n’importe qui. Enfin, point qui découle des deux précédents, la Blockchain est sécurisée. En effet, chaque modification apportée à la base de données doit être approuvée et vérifiée par une communauté de pairs, appelés “mineurs”, chargés d’empêcher toute tentative de fraude. Une fois la modification approuvée, la base de données est automatiquement mise à jour sur l’ensemble des postes du réseau, et chacun peut donc la consulter librement. Il est également possible, à chaque instant, de retracer l’historique de l’ensemble des modifications apportées à la base de données depuis sa création.

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Comme le résume Donald Tapscott : « C’est une technologie extraordinaire. Une base de données d’actifs digitaux, immuable et impossible à pirater. [...] La confiance est permise par la collaboration massive et un code intelligent, plutôt que par une puissante institution qui garantit l’authentification et le règlement. » Dans leur livre, Donald et Alex Tapscott affirment que la Blockchain peut potentiellement s’appliquer à tous les domaines, et ainsi transformer radicalement de nombreux aspects de notre société. Pour Lawrence Lundy, directeur de la recherche chez Outlier Ventures, fonds d’investissement en capital risque focalisé sur les start-up explorant les possibilités de la Blockchain, l’une des applications les plus prometteuses se trouve dans le management de la chaîne de valeur.

Rendre la chaîne de valeur plus transparente

Elle pourrait offrir, pour chaque produit commercialisé, une vision transparente du processus de production, transformant ainsi le marketing et la manière de faire des achats. Chaque étape, de la récolte des matières premières à la transformation progressive du produit, en passant par le transport, pourrait être librement consultable, avec pour chaque échelon les différents intervenants et la rémunération qu’ils ont reçu en retour. « En 2017, les applications les plus prometteuses de la Blockchain se situeront au niveau de la chaîne de valeur. Le principal intérêt de la Blockchain est d’établir la confiance : elle est donc très utile lorsque de nombreuses parties sont incluses dans une suite de transactions globales. Elle permet de donner la provenance et d’opérer un suivi en temps réel, sans possibilité de fraude. » prédit Lawrence Lundy.

Selon lui, les possibilités sont particulièrement riches dans le domaine du commerce équitable. « Il s’agit d’un mouvement déjà bien amorcé : les marques cherchent à raconter leur histoire, les consommateurs veulent savoir ce qu’ils consomment et d’où cela provient. La Blockchain est parfaitement adaptée pour répondre à ce besoin. Dans un futur proche, nous pourrons nous rendre dans un supermarché, scanner le code-bar d’un produit et obtenir immédiatement des informations sur sa provenance, sur chaque personne intervenue au cours du cycle de vie du produit, et même savoir si ces individus ont été rémunérés convenablement… » Les marques respectueuses des normes humaines et environnementales pourraient ainsi prouver le respect de leurs engagements à leurs clients. Celles dont l’identité éco-responsable ou humanitaire n’est que façade seraient immanquablement démasquées.

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Les possibilités deviennent encore plus vertigineuses lorsque l’on ajoute le principe des contrats intelligents (« smart contracts »). Selon la définition qu’en donnent Alex et Donald Tapscott, ils constituent « des programmes informatiques qui sécurisent, imposent et exécutent la mise en place d’accords conclus entre individus et entreprises. » Selon l’informaticien Nick Szabo, qui a fait des contrats intelligents l’un de ses principaux sujets de recherche, ils permettent de « satisfaire les conditions contractuelles (paiement, liens, confidentialité, fourniture du service demandé), de minimiser les écarts, intentionnels ou accidentels, ainsi que le besoin d’intermédiaires de confiance. » Concrètement, les contrats intelligents consistent en une série de règles établies à l’avance, après accord entre les deux parties, encodées dans la Blockchain, et qui ne sont automatiquement exécutées qu’une fois que l’ensemble des conditions prévues ont été réalisées. Appliqués au commerce équitable, ces derniers permettent d’établir des transactions directes entre petits producteurs locaux et distributeurs opérant dans les pays où leurs produits sont commercialisés.

Une information transparente pour le consommateur

La start-up Bext360 met ainsi la Blockchain au service des petits producteurs de café. L’entreprise développe une machine dans laquelle ces derniers pourront disposer leurs grains. À l’aide d’un algorithme d’apprentissage machine, entraîné sur de nombreuses variétés de café différentes, l’appareil analyse la taille, la couleur et l’ensemble des caractéristiques des grains de café pour déterminer leur variété d’appartenance et leur qualité. La machine propose ensuite au producteur un juste prix d’achat en fonction des tarifs en cours sur le marché. Si le producteur accepte, un contrat intelligent est immédiatement enclenché via la Blockchain, et la somme correspondante lui est automatiquement versée. L’ensemble des informations concernant le café sont ensuite stockées sur la Blockchain, jusqu’à son arrivée en magasin. Le consommateur peut ainsi connaître en un clin d’oeil le lieu où la récolte a été effectuée, la rémunération qui a été attribuée aux producteurs, la manière dont le café a voyagé jusqu’à son lieu de distribution, etc. Bref : plus besoin de labels certifiant le caractère “bio” ou “équitable” d’un produit, dont le consommateur ne connaît jamais très bien les conditions d’attribution. Désormais, il peut lui-même vérifier que le cycle de vie du produit correspond à ses exigences éthiques et environnementales. La machine est pour l’heure à l’état de prototype. Elle sera testée cet été en Californie, puis probablement en République Démocratique du Congo plus tard dans l’année.

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En plus d’assurer une juste rémunération des producteurs locaux, la Blockchain peut également servir à protéger les espèces menacées et à garantir la fraîcheur des produits. Ainsi, basée au Royaume-Unis, la start-up Provenance met au point un système permettant de tracer l’origine des saumons, afin d’éviter la surpêche et de protéger les conditions de travail des pêcheurs. Le dispositif, testé dans le cadre d’un projet pilote en Indonésie, propose aux pêcheurs de prendre une photographie de leur prise après chaque sortie en mer. Cette dernière est enregistrée dans la Blockchain, et dotée d’un identifiant unique, prouvant que le poisson a été pêché dans une zone autorisée et par des individus travaillant légalement (en Asie du Sud-Est, de nombreux pêcheurs sont réduits en esclavage). L’identifiant est ensuite vendu avec le poisson, à chaque étape le conduisant jusqu’au supermarché, où le client peut retracer tout son parcours, depuis le moment où il a été pêché. Il peut ainsi s’assurer que la prise a été effectuée dans des conditions respectueuses de l’environnement et de l’humain, d’une part, et que les normes sanitaires ont été respectées lors du transport, d’autre part. De quoi réduire considérablement les risques d’empoisonnement alimentaire.

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Les possibilités sont aussi riches que l’imagination. L’entreprise Everledger cherche ainsi à lutter contre la fraude et la contrefaçon en dotant chaque produit d’un ADN numérique unique encodé dans la Blockchain. Après avoir fait ses débuts dans l’industrie du diamant, l’entreprise s’attaque désormais à l’oenologie. Medical Genomics, installée à Boston, utilise de son côté la Blockchain pour stocker des informations sur les différentes variétés de cannabis, marché en plein boom dans certains états américains. À terme, on peut même envisager un système permettant aux consommateurs de négocier directement avec les entreprises, pour une offre sur-mesure. Ainsi, le recours aux contrats intelligents permettrait à l’acheteur d’établir un certain nombre de critères devant être respectés au sein de la chaîne de valeur (respect des normes environnementales, salaire minimum versé au producteur, etc). Une fois accepté par une entreprise, le contrat serait enclenché, le produit entrerait immédiatement en production et l’argent serait automatiquement transféré du compte du consommateur vers celui de l’entreprise après livraison. Bref, des transactions commerciales individualisées et automatisées.

Rédigé par Guillaume Renouard