La contemplation si chère à Caspar David Friedrich a-t-elle encore droit de cité, dans notre monde hyperconnecté? Le voyageur contemplant une montagne de nuages ne se sentirait-il pas perdu dans le fameux «2.0»? La réponse avec Christophe Pellet, auteur et dramaturge.

Le grand web, emporium de la connaissance? Paradis de la procrastination, oui.
Sont-ils propices à la contemplation, ces réseaux sociaux, censés augmenter nos perceptions, nos connaissances, nos cercles? Notre solitude, même. Peuvent-ils la nourrir? ou au contraire, l’anesthésient-elles?
Une première réponse de l’auteur Christophe Pellet. Extraits.

« C’est une contemplation proche, dans le pire des cas, d’une sidération. On n’est plus dans l’actif mais dans quelque chose de passif lorsqu’on est sidéré.
Pour moi, la contemplation est subversive parce qu’on reste acteur de sa vision, de son rapport à la machine, en tout cas. Et les réseaux sociaux, tout dépend de comment on les utilise. Par exemple, en ce qui concerne Facebook, ça peut entraîner ce que j’appelle une dépression stupéfiée. Dans le sens où on est stupéfié par notre propre dépression et on ne se rend plus compte de ce qu’elle est. Tout passe de vie à trépas, d’une seconde à l’autre sur les pages Facebook. On y meurt d’une seconde à l’autre et c’est-ce qui nous renvoie notre condition. Et du coup c’est assez troublant. Voire déprimant. Donc pour moi, c’est les deux. Ça peut être un outil très vif de réflexion, de contemplation mais aussi quelque chose d’un peu mortifère.

Et comment percevez-vous l’irruption du numérique dans la création artistique ?

Pour moi qui officie plutôt dans les arts vivants et visuels, c’est très important. Beaucoup de cinéastes et de metteurs en scènes de théâtre, par exemple, utilisent les arts numériques. C’est devenu vraiment comme autrefois l’art vidéo. Il y a un espace là de création qui apporte des formes en tout cas nouvelles.
Je suis donc tout à fait pour l’utilisation des arts numériques. De toute façon, tout cela évolue très vite et d’ici quelques années il n’y aura plus d’interface.
C'est-à-dire qu’en ce moment, tous les industriels, tout le monde, tous les chercheurs cherchent à éviter l’interface et à ce qu’on l’on soit connecté directement dans notre corps pour vivre directement en nous les images qu’on nous balancera. Les bonnes ou les mauvaises images, les impressions qu’on nous donnera à sentir, à subir ou à vivre. Donc les arts numériques vont évoluer très vite.

J’aperçois sur la table un iPhone que vous frôlez de la main.  Votre rapport aux smartphones, quel est-il?

C’est une prothèse. Mais dans le bon sens du terme. Je ne pourrais tout simplement plus me passer de cet objet. Ça, c’est terrible, là, j’ai l’impression que si, par exemple, je devais le perdre – ça m’est arrivé d’ailleurs – j’en suis malade. Comme si on m’arrachait quelque chose de moi, parce que maintenant, on a un rapport direct à l’objet par le doigt. Finalement, c’est digital, le numérique. Le corps agit avec la machine. Pour tourner les pages, la peau du doigt est en contact avec la peau de l’écran. Ca crée une addiction mais aussi une sensualité qui rend l’objet fondamental. Malheureusement.

Christophe Pellet, Pour une contemplation subversive, aux éditions de L’Arche. 2012

Rédigé par Lila Meghraoua
Journaliste/Productrice radio