LA BLOCKCHAIN PHILANTROPIQUE

blockchain

Le 15 mars dernier, à San Francisco, le Foundation Center, une organisation à but non lucratif spécialisée dans le traitement et partage des données dans une optique philanthropique, organisait une conférence autour de l'usage de la Blockchain et du Bitcoin pour les œuvres caritatives. Une association qui peut surprendre, tant cette technologie a au départ été plutôt liée à la finance spéculative. Friedrich August von Hayek, l'un des pères du néolibéralisme, est souvent considéré comme l'un des pères idéologiques des cryptomonnaies, notamment à travers son livre La dénationalisation de la monnaie, paru en 1976. Nombre de libertariens, courant ultralibéral très influent idéologiquement aux États-Unis, se sont depuis faits les avocats des devises numériques. L'application de la Blockchain et des cryptomonnaies à la sphère humanitaire n'a cependant rien de surprenant, tant cette technologie recèle un important potentiel au service de la transparence, de la sécurité des transactions et des capacités de financement. 

Comme l'expliquent Donald et Alex Tapscott dans leur livre Blockchain Revolution, l'apparente complexité de la Blockchain cache en fait un principe très simple. Baptisée « chaîne de blocs » dans la langue de Molière, la Blockchain n'est rien d'autre qu'une base de données d'un type nouveau. Il s'agit d'un moyen de stocker l'information de manière distribuée plutôt que centralisée. Chaque participant possède ainsi une copie de la base de données sur son ordinateur, qu'il peut librement consulter et modifier. Si chacun a accès à la base de données, comment sa sécurité est-elle assurée ? Comment empêcher, par exemple, qu'un individu mal intentionné ne trafique la Blockchain pour s'auto-attribuer l'équivalent de milliards de dollars en Bitcoins ?

La révolution blockchain est en marche

bitcoin
Pixabay

Pas de panique. Avant d'être approuvée, chaque transaction doit être au préalable validée par certains participants du réseau, appelés « mineurs », via un procédé qui repose sur l'usage de la théorie des jeux couplé à des techniques cryptographiques avancées. La sécurité est ainsi assurée par les individus eux-mêmes plutôt que par une entité centrale. Une fois rentrée, l'information est visible par l'ensemble des participants et ne peut plus être supprimée. Toute mise à jour de la Blockchain passe par un nouveau processus de validation, qui génère un « bloc » d'informations supplémentaire (d'où le terme « chaîne de blocs »). On peut ainsi suivre tout l’historique des actualisations. « Sur la Blockchain, la confiance est établie non par des intermédiaires puissants, comme les banques, les gouvernements ou les entreprises des nouvelles technologies, mais par la collaboration à grande échelle et l'usage d'un code intelligent. La Blockchain établit intégrité et confiance entre étrangers. Elle rend la triche très difficile », résument ainsi Donald et Alex Tapscott dans leur livre.

Lever des fonds en Bitcoin

Cette technologie ouvre un véritable univers de possibles en matière de philanthropie. De nombreux problèmes sociaux peuvent désormais être pris en charge.
Paul Lamb

Paul Lamb

Très bien, mais quel lien avec les œuvres philanthropiques ? Explications de Paul Lamb, consultant indépendant qui conseille les organisations à but non lucratif sur l'usage qu'elles peuvent faire de la Blockchain. « Cette technologie ouvre un véritable univers de possibles en matière de philanthropie. De nombreux problèmes sociaux peuvent désormais être pris en charge », affirme-t-il. La Blockchain est notamment célèbre à travers son principal avatar, le Bitcoin, une monnaie virtuelle qui repose sur l'architecture de la Blockchain plutôt que sur une banque centrale pour fonctionner. Le Bitcoin fait régulièrement la une des journaux pour la volatilité de ses cours et pour les nombreuses histoires d'individus devenus millionnaires après avoir parié très tôt sur son succès. Mais il offre aussi un excellent moyen de rassembler des fonds pour les organisations caritatives.

La course au  bitcoin

bitcoin television

« Un nombre croissant d'œuvres de charité acceptent les donations en Bitcoin. C'est notamment le cas de La Croix Rouge, Save The Children, United Way, the Wikimedia Foundation ou encore the Electronic Frontier Foundation », détaille Paul Lamb. « Elles peuvent facilement se doter d'un portefeuille électronique, qui leur permet de recevoir des dons en Bitcoins et autres cryptomonnaies, puis de les échanger contre des devises traditionnelles, comme des dollars. » Pour ces organisations, les cryptomonnaies permettent de payer moins de frais sur les dons qu'elles reçoivent, et donc de disposer de davantage de fonds pour accomplir leur mission.

« Certains fournisseurs de portefeuilles électroniques offrent 0% de frais de transaction pour les organismes à but non lucratif, contre 2% de frais de traitement minimums en passant par la voix traditionnelle. Les donations en Bitcoin sont également déductibles d’impôts », complète Paul Lamb. Fidelity Charitable, fondation philanthropique américaine, a ainsi récolté l'équivalent de 69 millions de donations en cryptomonnaies sur l'année 2017, contre sept millions cumulés au cours des deux années précédentes. 

Autre signe de cette tendance : on assiste à l'émergence de plateformes de financement participatif, telles que Bitgive, Bithope ou encore Helperbit, qui permettent de faire des donations en Bitcoin pour financer des projets solidaires. Les individus qui se sont spectaculairement enrichis grâce au Bitcoin commencent également à entrer dans la danse. Ainsi, un heureux millionnaire anonyme a créé en décembre dernier un fonds pourvu en Bitcoin, le Pineapple Fund, pour une valeur de 86 millions de dollars, qu'il s'est engagé à verser à diverses œuvres caritatives. 55 millions ont pour l'heure été distribués à soixante organisations différentes.

LEVER DES FONDS ET FINANCER LA SOLIDARITé GRÂCE AU BITCOIN

The Bitcoin flame

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Les tokens, moyens d'échange et de financement

1400

CRYPTO-

MONNAIES

Circulent sur la toile en janvier 2018

Mais les cryptomonnaies ne se limitent pas au Bitcoin. En janvier 2018, on comptait ainsi près de 1400 cryptomonnaies différentes sur la toile, et ce nombre est en augmentation constante. Cette création florissante de devises numériques s'explique par l'essor de la plateforme Ethereum, qui facilite la création d'applications décentralisées autour de la Blockchain. Chacune de ces applications génère ensuite sa propre monnaie, que l'on désigne souvent sous le nom de « token » (jeton en anglais).

Ces tokens remplissent plusieurs fonctions différentes. D'une part, ils servent à rémunérer les mineurs qui, comme nous l'avons vu, assurent la sécurité du réseau. D'autre part, ils servent de monnaie d'échange au sein de l'application : tout comme, dans un casino, on a recours à des jetons pour jouer aux machines à sous, jetons que l'on peut ensuite échanger à la sortie contre des devises traditionnelles, les tokens constituent un moyen simple et pratique de faire fonctionner un écosystème.

Enfin, les tokens sont également utilisés par les entreprises de la Blockchain pour lever des fonds : ce sont les fameuses ICO, pour Initial Coin Offering. Ils permettent ainsi à ceux qui croient dans l'avenir d'un projet de soutenir son financement en achetant des tokens émis. Si l'application réussit, les tokens acquièrent de la valeur, et peuvent être échangés contre une cryptomonnaie, comme le bitcoin, ou une monnaie traditionnelle, permettant ainsi aux individus qui ont cru dès le départ dans le projet de s'enrichir. Les tokens offrent ainsi une manière plus simple et rapide de lever des fonds pour des projets innovants. Les ICOs reposants sur des tokens et non sur une monnaie traditionnelle, elles ne sont pas régulées (du moins pour l'instant), contrairement à leurs cousines, les IPOs (Inital Public Offerings), ou entrées en bourse.

LES TOKENS pour bâtir de nouveaux écosystèmes solidaires 

tokens

Nombre de projets philanthropiques commencent ainsi à se doter de leur propre token pour mettre en place de nouveaux écosystèmes. « Cette économie d'un type nouveau permet aux ONG et fondations philanthropiques de mettre en place leur propre écosystème monétaire, pour encourager les dons, générer de nouveaux canaux de revenus, promouvoir la transparence… C'est tout un univers de possibles qui s'ouvre ainsi aux organisations caritatives », s'enthousiasme Paul Lamb.

Nous évoquions récemment Watercoin WTR, une cryptomonnaie mise au service de la distribution d'eau potable. Citons également Clean Water Coin, un token conçu pour lever des fonds en faveur de l'organisation Charity:Water, qui lutte elle aussi pour l'accès à l'eau potable. The RootProject vise quant à lui à lutter contre la pauvreté. Les pré-ventes de leur token, le Root Coin, ont généré 400 000 dollars de revenus, soit quatre fois plus que les 100 000 dollars visés au départ. Aidcoin, une cryptomonnaie conçue pour permettre au public de réaliser des donations à moindres frais en faveur des associations philanthropiques, a déjà généré l'équivalent de plusieurs millions de dollars, selon Paul Lamb.

Ce mode de financement est particulièrement populaire auprès des jeunes générations. Ainsi, une récente étude du London Block Exchange, organisme spécialisé dans l'échange de cryptomonnaies, note une appétence croissante des milléniaux pour ces actifs numériques, et prévoit même qu'un tiers d'entre eux pourrait posséder des cryptomonnaies d'ici la fin 2018. D'autres applications, comme Power Ledger ou SunContract, permettent d'échanger de l'énergie de particulier à particulier, contre rémunération en tokens. Dans les zones défavorisées, dotées d'infrastructures de faible qualité, ce type de systèmes pourrait faciliter l'accès à l’énergie, et lors de catastrophes naturelles, les individus pourraient se mobiliser pour effectuer des dons en énergie en direction de la zone touchée.

Le minage, l'activité qui consiste à vérifier les transactions sur la Blockchain, est aussi un moyen de lever des fonds pour de bonnes œuvres. Le projet Game Chaingers, mis en place par l'Unicef, propose ainsi à des mordus de jeux vidéo (car ceux-ci sont en général dotés d'ordinateurs puissants) de louer une partie de la capacité informatique de leurs machines afin de miner le réseau Ethereum, en vue de lever des fonds pour les enfants syriens.

L'identité protégée

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Stocker son identité sur la blockchain

Mais les cryptomonnaies ne constituent pas seulement un moyen plus commode de lever des fonds et de mettre en place une monnaie d'échange pour des projets philanthropiques. Elles permettent aussi, grâce à l'architecture transparente de la Blockchain, de renforcer la confiance dans les associations caritatives. Celles-ci se heurtent en effet trop souvent à une certaine défiance de la part du public. Selon un sondage de 2015, un tiers des Américains n'ont pas confiance dans la manière dont elles fonctionnent, en particulier en ce qui concerne la manière dont l'argent récolté est employé. En 2015, toujours, un scandale a ainsi éclaboussé quatre associations américaines de luttes contre le cancer. Chaque fois, les dirigeants de l'organisation utilisaient les fonds récoltés pour des dépenses personnelles.

Prospective

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  • 06 Nov
    2017
  • 20 min

En rendant visible aux yeux de tous la manière dont chaque dollar récolté est utilisé par l'organisation, la Blockchain permettrait de renforcer la confiance du public dans la manière dont fonctionnent ces organisations. C'est ce que propose notamment la plateforme GiveTrack, qui permet de suivre en temps réel la manière dont les fonds récoltés pour un projet sont utilisés et l'avancement dudit projet jusqu'à son achèvement, et d'observer ensuite les résultats.

Car elle fournit une base de données transparente et inaltérable, la Blockchain pourrait enfin, selon Paul Lamb, régler de nombreux problèmes autour de l'identité et de la propriété. « De nombreuses personnes dans le monde n'ont ni papier d'identité, ni titres de propriété. Il peut s'agir d'individus vivant dans des pays pauvres, où l'administration n'opère pas efficacement sur tout le territoire, ou de réfugiés qui ont dû fuir leur pays sans rien pouvoir emporter. Dans les deux cas, le fait de ne pas pouvoir prouver son identité, ses titres de propriété ou ses diplômes complique considérablement l'accès à l'économie, qu'il s'agisse d'ouvrir un compte en banque, de demander un prêt ou encore de postuler à un emploi.

Avec la Blockchain, toutes ces informations pourraient être mises en ligne et stockées de manière inaltérable. » La Suède et la Géorgie testent actuellement l'usage de la Blockchain pour enregistrer les titres de propriété terrienne. L'Ukraine et le Ghana étudient également la mise en place d'un tel système. Bref, le Bitcoin n'est pas qu'une monnaie pour geeks en quête de placements à risques.

Rédigé par Guillaume Renouard