L'innovatrice

Une vérité qui dérange

Daniela Fernandez a toujours été sensible à son environnement. Quand elle quitte son Équateur natal et sa végétation luxuriante pour Chicago à l’âge de sept ans, elle se souvient encore « avoir regardé par le hublot dans l’avion sans voir de montagnes et [s]’être demandée : mais où est la nature ? » Quelques années plus tard, c’est un poster du film « Une vérité qui dérange » d’Al Gore qui l’intrigue et lui fait prendre conscience du réchauffement climatique : « je rentrais de l’école et j’ai vu cette affiche avec un pingouin qui marchait sur le sable, je me suis posée plein de questions ». En visionnant ce documentaire « j’ai compris que la planète était en danger, que le changement climatique était la plus grande menace pour ma génération. » Sauf qu’à 12 ans, il n’est pas si simple de changer le monde. Élevée par sa mère comme unique parent et avec peu de moyens financiers, elle apprend très tôt qu’il « faut travailler dur pour réussir ». Elle applique ce principe et lance alors une campagne de financement de panneaux solaires pour son école. C’est un succès. Sa décision est prise : plus tard elle « consacrera [s]a vie à la sauvegarde de l’environnement ». De l’ambition d’une petite fille à la réalité il n’y a qu’un pas, ou plutôt qu’une conférence de l’ONU.
Regard d'expert

Daniela V. Fernandez

Fondatrice et CEO 

Sustainable Ocean Alliance

« j’ai compris que le changement climatique était la plus grande menace pour ma génération »

Alors étudiante en première année à GeorgeTown University Daniela Fernandez est invitée à une réunion des Nations-Unies sur l’état des océans. « Je suis au siège de l’organisation à New-York, je m’attends à être assise dans le public et à écouter les intervenants, et je me retrouve finalement installée auprès des ambassadeurs, des politiques, avec tous les responsables d’ONG. C’était à la fois très stimulant et effrayant : j’entendais dire par exemple que d’ici 2050 il y aurait plus de plastique que de poissons dans l’océan, que la température de l’eau augmente et cause la désoxygénation de l’océan… » Cette conférence a eu une forte influence sur son futur. « J’ai réalisé tous mes stages en finance, j’étais quasiment destinée à devenir consultante ou à travailler à Wall Street », confie Daniela Fernandez. Après son passage par l’ONU, elle réalise deux choses : « que les jeunes ne font pas partie de la conversation sur l’océan et que les solutions sont rarement évoquées ». Elle dessine alors deux cercles, l’un représente les jeunes et le deuxième les leaders mondiaux, « j’ai fait un lien entre les deux et me suis dit que c’était là-dessus qu’il fallait que je me concentre pour rassembler ces deux groupes parce qu’il faut qu’ils se parlent, pour pouvoir impliquer les jeunes, leur donner envie d’agir et les éduquer ». « Parce qu’on n’a pas de temps à perdre », Daniela lance son projet directement : « dès que je suis retournée à GeorgeTown j’ai voulu donner vie à mon idée folle ». Une idée folle qui fait d’elle, l’un des 30 entrepreneurs sociaux de l’année, à 24 ans, selon la célèbre liste du magazine Forbes 30 under 30.

Comment protéger l'océan ?

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Le projet

« J’avais pour grande ambition de réunir des pontes du domaine, je voulais inviter le CEO de National Geographic, le responsable Océan pour la Maison Blanche… mais autour de moi tout le monde me disait que cela n’arriverait pas, que ces personnes n’allaient pas venir dans une université pour rencontrer des étudiants. Je leur répondais que cela fonctionnerait parce qu’il le fallait. » Et c’est ce qu’il s’est passé. En avril 2015, Daniela V. Fernandez organise alors le tout premier Sommet durable sur l’Océan après avoir créé l’organisation Sustainable Ocean Alliance (SOA). Elle reçoit 500 étudiants venus de tout le pays écouter les spécialistes de l’océan. « C’était un grand moment parce que ces experts de haut vol ont non seulement parlé aux jeunes mais avaient à coeur d’éduquer la prochaine génération. » Grâce à l’équipe d’étudiants volontaires avec qui elle forme le premier chapitre, SOA devient une plateforme qui rapproche les leaders du domaine et les jeunes intéressés. « Notre idée était de former des jeunes pour qu’ils rapportent ensuite ce savoir dans leurs universités et sensibilisent leurs pairs. Certains d’entre eux ont ensuite créé un chapitre dans leur campus : le modèle a émergé de façon organique. » L’année d’après, le deuxième sommet est de nouveau une réussite. Au point que le Secrétaire d’État des États-Unis de l’époque, John Kerry, propose de collaborer avec SOA pour le Sommet Our Ocean Youth Leadership, peu de temps après avoir avoir organisé « Our Ocean conference », la conférence de l’ONU pour l’océan.

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À L'OCEAN SOLUTIONS ACCELERATOR

La raison d’être de SOA est portée par ses plus de 50 chapitres. Pour sensibiliser les jeunes à la protection de l’océan, « l’objectif d’un chapitre est d’implémenter un projet, que ce soit un programme de plantation de récifs coralliens, la création d'un nouveau type d'oeuvre d'art avec du plastique recyclé, ou encore un plaidoyer en faveur de zones de protection marines… bref, tout ce qui les passionne. Et on les soutient via un système de mentorat, en leur donnant les bonnes ressources, les bons contacts localement. Nous espérons pouvoir un jour les aider à récolter des fonds, on n'en est pas là encore mais c’est l’objectif. » En attendant, SOA a aussi développé un programme d’accélération de start-up OceanTech pour protéger les océans et sensibiliser à cette cause. « Mai 2017 a marqué l’ouverture de la session de recrutement pour Ocean Solutions Accelerator. Le résultat ? 100 candidatures depuis 30 pays pour 5 places. Il a fallu monter un comité d’investissement qui nous a guidé pour choisir les entreprises qui avaient le plus de potentiel et le plus d’impact sur l’océan. » Car Daniela Fernandez ne souhaite pas « que l’OceanTech soit vu comme un domaine caritatif, mais comme un secteur dans lequel on peut réellement investir ». Être capable de mesurer l’impact a donc tout autant d’importance.

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L’impact

Prospective

Nammu, le robot-poisson qui veut sauver l'océan

  • 26 Jui
    2018
  • 2 min

Comment faire en sorte d’avoir les meilleures retombées positives ? Daniela s’est consciemment posée cette question très jeune. À GeorgeTown, elle choisi d’étudier l’économie et les sciences politiques justement pour avoir de l’impact. Elle explique : « étant donné mon environnement familial, j’ai réalisé que la politique allait être une façon de faire la différence dans ce monde ». Plus tard, en se focalisant sur l’océan, Daniela n’a pas perdu de vue sa volonté de changer le monde ou en tout cas de faire avancer les choses. Sa mère l’a soutenue quand elle a décidé de se lancer dans l’entrepreneuriat, précisément pour cette raison. « Elle m’a dit « tu dois faire ce qui aura selon toi le plus d’impact sur la planète et tout ira bien »», se souvient-elle. C’est ce qui l’a poussé à s’installer à San Francisco pour se lancer professionnellement et bénéficier de l’accès aux experts, au capital, à la technologie émergente qui existent ici.

Daniela Fernandez a toujours eu à coeur de concentrer son action sur la jeunesse, surtout après son passage par l’ONG « Chicago Scholars ». « Après le lycée j’ai pris une année sabbatique et j’ai travaillé dans une association qui aide les étudiants immigrés de première génération issus de familles modestes - autrement dit des jeunes comme moi - à intégrer une université. Cette expérience m’a permis de comprendre l’importance de donner aux jeunes des opportunités qu’ils n’auraient pas autrement. » Aujourd’hui, Sustainable Ocean Alliance rassemble des millennials de 62 pays. Cette année, SOA a co-organisé une fois encore Our Conference Ocean : 200 jeunes étaient attendus à Bali pour participer à des ateliers et sessions et présenter leurs idées pour la sauvegarde de l’océan.

Le sort des oceans  est entre nos mains

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La vision

Il ne faut pas dissocier la recherche du profit de la lutte pour la protection de l’environnement, les deux doivent aller de pair pour réussir 

Daniela Fernandez

L’ambition de Daniela « avoir non seulement le plus grand réseau de jeunes passionnés de l’océan mais aussi créer un programme d’accélération pour promouvoir l’innovation dans ce secteur et produire plus de solutions », semble donc en bonne voie de réalisation. Impliquer la jeunesse est clé pour des problématiques qui concerneront les prochaines générations. D’autant plus que « les millennials représentent aujourd’hui 52% de la population mondiale et ont plus de points communs les uns avec les autres qu’avec les autres générations dans le monde. Ce niveau de connexion et la passion partagée rendent les choses plus concrètes et tangibles. »

Une bouée lancée à l'océan

Les jeunes ont aussi une approche plus globale, « une compréhension qu’il ne faut pas dissocier la recherche du profit de la lutte pour la protection de l’environnement, les deux doivent aller de pair pour réussir. C’est cette façon de voir les choses qui est différente aujourd’hui et qui nous aidera à atteindre nos objectifs ».

Daniela Fernandez est aussi motivée par le « sentiment d’urgence ». « Si vous regardez les documentaires comme Une vérité qui dérangeRacing extinction ou Chasing coral, vous réaliserez que le changement climatique est en train de se produire maintenant et que pendant notre vie sur Terre beaucoup de choses changeront et nous affecteront en tant qu’humains. Réussir, pour moi, signifie faire tout ce qui est en mon pouvoir pour solutionner ces problèmes. »

Pour cela, la CEO de Sustainable Ocean Alliance espère inspirer ses pairs à en faire autant et « leur faire prendre conscience qu’il est possible de créer le prochain Google ou le futur Facebook tout en inventant la technologie qui aidera à résoudre les problèmes majeurs de l’océan ».

Rédigé par Sophia Qadiri
Responsable éditoriale et journaliste