Le Darknet est le plus souvent perçu comme un lieu de perdition et de criminalité. Mais au fond qu’est-ce que le Darknet ? D’abord, ce n’est pas le Deep web, qui lui regroupe les données cachées des utilisateurs des réseaux, dans des messageries privées, des sites protégés par des mots de passes ou des plateformes d’intermédiation sécurisées. Il n’en n’est qu’une toute petite partie, certains l'évaluent à 10-15% seulement sur les 90% que représente le Deepweb. Le Darknet préfère au secret l’anonymat. Si il regroupe lui aussi des données non répertoriées par les moteurs de recherche et non indexées, il s’en distingue néanmoins. La différence fondamentale entre les deux repose essentiellement sur les modes d’accès. Les contenus du Deep web ne sont pas indexés par les moteurs de recherche car ils sont protégés par des mots de passe, des chemins de protection ou des espaces non partagés. Ceux du Darknet, eux, ne sont pas indexés parce qu’ils nécessitent des logiciels particuliers, comme Tor ou The Onion, pour y accéder. Là où le Deepweb est la part privée de l’Internet public, le Darknet incarne plutôt son alternative secrète. Pour le décrire, on parle ainsi souvent d’un miroir maléfique. La grande majorité des sites présents dans le Darknet sont, en effet, souvent des sites miroirs de ceux existants dans le web visible mais dont les individus ont le plein contrôle sur les contenus. C’est cette liberté qu’il conviendra d’étudier ici, celle qui produit le meilleur comme le pire.

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Le Darknet, entre mythe et réalité

Car le Darknet est avant tout un réseau informel privé virtuel, de pair à pair, et anonyme qui échappe à toute surveillance et à tout contrôle. Ces réseaux peuvent ainsi être crées par n’importe qui et pour n’importe quoi. En soi, le Darknet n’est donc ni ange ni démon. Tout est une question d’usage. Basés sur la confiance entre utilisateurs, ils organisent de nouveaux liens de solidarités et de partages privés de manière autonome et libre. Anonyme aussi, car les utilisateurs utilisent des logiciels qui cryptent les informations d’identification des personnes, la fameuse adresse IP, pour y accéder. En cela, les activités perpétrées en son sein ne peuvent pas en théorie être tracées, surveillées, contrôlées. Or, en réalité, c’est un peu différent. On sait aujourd’hui que les services généraux de renseignement arrivent à identifier un grand nombre d’utilisateurs du Darknet. Ils constituent d’ailleurs un des foyers les plus importants d’utilisateurs du Darknet. Ne nous y trompons pas, il y a bien longtemps que les gouvernements ont investi le Darknet et ce pour de multiples raisons.

Structure des reseaux dark

Darknet et le réseaux

Aussi, le darknet peut être le socle d’activités illégales, prostitution, traffic ou pédopornographie, comme d’activités tout à fait licites. Il n’est donc pas exact d’en faire le bouc émissaire de l’océan Web. Souvent diabolisé dans les médias, le Darknet est pourtant la preuve qu’Internet, compris comme réseau global, résiste aux contrôles politiques et aux dominations en ce qu’il s’adapte davantage aux individus qu’aux institutions. Pour le journaliste militant Jeremie Zimmermann, porte-parole de l’association La Quadrature du Net, le Darknet est un moyen d’échapper à Big Brother et au Big Data, de sortir de la sphère de contrôle et de l’imposition des intérêts dominants pour agir en toute liberté, avec tout ce qu’elle représente. Pour lui, le Darknet est une forme de résistance à la généralisation de la surveillance de masse sur Internet en ce qu’il ébranle la nouvelle société numérique de la surveillance et marque une autoprotection des individus et de leurs vies privées. Car n’oublions pas que le secret, l’anonymat et l’autonomie, qui caractérisent le Darknet, sont surtout les trois composantes essentielles de la vie privée, les fondements de la liberté individuelle.

Jamie Bartlett: Comment le mystérieux darknet se généralise
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Une alternative libertaire à un Internet liberticide

Ce qui se cache en réalité derrière ce que l’on appelle le Darknet, c’est Internet lui-même, dans sa forme libre et indéterminée. Car aujourd’hui Internet, comme imaginé initialement par son créateur Tim Berners-Lee, semble détourné de son ambition première. Dans une lettre ouverte sur le site de la Web Fondation, dont il est aussi le créateur, il déclare « J’avais imaginé le Web comme une plateforme ouverte qui permettrait à quiconque, partout, de partager des informations, d’accéder à des opportunités et de collaborer par-delà les frontières géographiques et culturelles. Sous bien des aspects, le Web a répondu à cette vision, mais la bataille pour le garder ouvert est sans trêve. ». Aujourd’hui, le caractère ouvert de la plateforme est remis en question. Le principe de neutralité est perpétuellement remis en cause, de nouveaux géants déploient des monopoles qui, au lieu d’émanciper l’internaute, le prennent en otage. Selon Berners-Lee, « Nous avons perdu le contrôle de nos données personnelles. Le modèle d’affaires actuel de beaucoup de sites est offrir des contenus gratuits en échange de nos données personnelles. […] Cette collecte très systématique de données par les entreprises a aussi d’autres implications. En collaborant avec les entreprises du Web – ou en leur forçant la main – les gouvernements surveillent toujours plus nos moindres mouvements en ligne, et votent des lois radicales qui piétinent nos droits à la vie privée. ». En effet, l’économie du Big Data pose tout un tas de problèmes éthiques, économiques et politiques notamment en termes de sauvegarde des libertés individuelles, de respect de la vie privée et de monétarisation de l’intégrité. Aussi, certaines plateformes d’intermédiation privilégient la captation des données sur le contenu proposé. Dès lors, tout un système de désinformation, de contenus pervertis par des logiques de clics ou d’algorithmes se mettent en place. Le même système qui, in fine, parvient à museler la liberté d’expression des utilisateurs. D’autant que ce modèle circulaire profite avant tout à la publicité en ligne qui prolifère et qui exploite et donc réduit le champ de la liberté d’expression sur Internet.

BANKSY

Banksy CCTV

Tout cela concourt, d’une certaine façon, à penser que le Web est « cassé », selon la formule de son créateur.  Le terme est bien choisi, si internet est cassé, c’est qu’il peut être réparé. Tim Berners-Lee a ainsi lancé il y a quelques mois, Solid, un nouveau standard, élaboré en collaboration avec le MIT, pour permettre une séparation entre les données utilisateurs contenues dans les applications et les serveurs qui les utilisent. Cela, pour permettre aux utilisateurs de reprendre la main sur leurs données personnelles. Imaginé comme une plateforme de stockage des données personnelles, le projet Solid entend faire prendre conscience aux utilisateurs que leurs données leur appartiennent. Ainsi, ils doivent être conscients du trafic qui entoure leurs données et doivent y consentir. Pour cela, la plateforme de stockage des données serait sécurisée et nécessiterait l’accord clair de l’utilisateur pour qu’un quelconque serveur ne s’y immisce. « Au lieu de tout centraliser auprès d’un algorithme pour bénéficier d’un service, on va faire des applications sur des plateformes qui utilisent des données hébergées dans Solid. Cela permettra par exemple de changer de réseau social sans perdre toutes nos données, puisqu’elles nous suivront. » déclare Berners-Lee.

Un terrain vague d’expérimentation propice à l’innovation

Il n’en reste pas moins, qu’un tel projet reste difficile à mettre en place puisqu’il nécessite la participation des GAFA alors même que le projet entend agir contre eux. Mais le détour permet de comprendre les dérives en œuvre sous l’emprise du Web 3.0. Alors quelle alternative ? Le Darknet. Il faut tout de même lui reconnaître son caractère créateur, productif et libre. Aussi à l’heure où les réseaux Internet semblent constamment ébranlés par les cyberattaques, le ransomware Wannacry récemment en est peut-être l’illustration la plus éloquente, le Darknet, lui, est plus sûr et résistant. C’est du moins ce que pensent les chercheurs de l’Université de Rovira en Espagne, Manlio de Dominico et Alex Arenas. Selon eux, les propriétés intrinsèques au Darknet en feraient le modèle de sécurité de tout le cyberespace. Aussi, les réseaux sombres promettent une ultra-sécurisation de la navigation mais aussi des contenus. Plus encore que le deep web que les entreprises pénètrent peu à peu pour exploiter les données cachés qui y sommeillent. Ainsi, le darknet apparait être un formidable support à l’innovation. Son cadre protégé, anonyme, peut permettre toute sortes d’explorations, d’expérimentations et donc pourrait possiblement être le nouveau laboratoire de l’innovation.

Car si l’on suit la doctrine de référence en matière d’innovation, c’est-à-dire celle théorisée par Schumpeter au début du XXème siècle, ce qui la caractérise c’est avant tout la liberté et le risque. Dans son article Power/Freedom on the Dark Web : A digital ethnography of the Dark Web Social Network, Robert Gehl rappelle la pleine liberté que permet le Darknet : “En ce qui est du Darknet, nous pouvons parler d’infrastructure-liberté : la combinaison de l’infrastruture des services cachés existants ainsi que des logiciels de média sociaux open source permettant une forme complexe de communication et d’expression sociale qui ne peut exister sur le « Clearnet. De plus, cette forme d’infrastructure-liberté est à la disposition de ceux qui apprennent à naviguer, c’est une liberté qui vient de la compétence technique. L’utilisation de la communication anonyme permet d’explorer des idées qui sont marginalisées dans des contextes plus traditionnels ». Le darknet en promouvant la liberté donne alors nécessairement du pouvoir d’émancipation individuelle, favorable à la création et à l’entreprenariat, au sens Schumpetérien du terme. Gehl voit donc dans le Darknet une expérience de pouvoir agir et de liberté. Il souligne par ailleurs que le Darknet « façonne les discours internes afin de se développer en tant qu’environnement sûr et modéré pour l’échange productif d’informations. Ce n’est pas un free-for-all, ni un espace où tout est contrôlé et donc heureux (comme Facebook veut vouloir l’être). Le pouvoir et la liberté fonctionnent toujours ensemble. ». Ainsi, aussi étonnant que ça puisse paraître, le Darknet pourrait donc être une formidable opportunité d’innovation. 

Rédigé par Théo Roux
Journaliste