Quand il est question d’intelligence artificielle, les débats s’embrasent. Lors de l’événement Leade.rs c’est à dessein qu’Alexandre Cadain, responsable du programme Postdigital à l’Ecole Normale Supérieure de la rue D’Ulm, a établi une analogie avisée entre l’intelligence artificielle (IA), et le mythe de Prométhée.

« Donner une âme à l’intelligence artificielle »

 L’IA représente ce nouveau feu qui peut aider l’homme tout autant que le détruire. Pourtant, à contre-courant des discours médiatiques ambiants aux teintes tantôt transhumanistes, tantôt positivistes, si  ce n’est dystopiques ; Alexandre Cadain se pose, au contraire, comme le garant d’un discours à la fois humaniste et optimiste sur cet outil controversé. Selon lui, il est une responsabilité humaine que celle d’orienter les usages de l’IA vers le bien pour enfin « donner une âme à l’intelligence artificielle.»  Lumière sur une parole qu’on entend peu et qui fait bon vivre :

Vous avez introduit votre discours sur le mythe de Prométhée et le vol du feu sacré. L’intelligence artificielle, c’est pour vous cet outil à double tranchant ?

Comme tous les outils à vrai dire. J’entends souvent dire autour de moi que l’intelligence artificielle est une technologie dangereuse. Le raccourci que j’établis entre le feu et l’intelligence artificielle, c’est surtout pour rappeler que le feu a été la première technologie. Et depuis son mythe, toutes les technologies sont en réalité, amorales. Elles sont en dehors du champ de la moralité. C’est surtout l’usage qu’en fait l’homme qui nous dira si son intention est finalement bonne pour l’humanité et son environnement.

Ce qui m’intéresse c’est de penser et définir le contrôle de ce feu; comment nous pouvons prévenir les dérives de l’usage de l’intelligence artificielle. Comment en somme, l’homme peut l’orienter sur des chemins positifs, c’est-à-dire, utiliser le feu pour se réchauffer et non pas se brûler. Car, aujourd’hui, si nous sommes les nouveaux Prométhée, nous donnons ce nouveau feu aux machines que nous avons déjà créées. Il y a un renversement et  il nous faut prendre la mesure du pouvoir et donc de la responsabilité qui est la nôtre.

Vous portez un discours résolument optimiste. Comment se servir de l’IA pour faire le bien ?

Optimiste, oui. C’est plutôt une foi en l’humanité que j’ai davantage qu’en la machine, qui n’est que notre pantin. Je me dis qu’à force de porter collectivement ce discours positif, on finira par y concentrer notre énergie autant qu’on la détourne aujourd’hui, en croyant, avec moins de raisons, dans les dystopies à la Terminator ! C’est un contrepoint, c’est un contre-mouvement nécessaire je crois.

Je suis responsable du projet de sourcing d’innovations radicales par l’IA avec IBM Watson et la fondation XPRIZE en Europe. Nous avons sélectionné 150 équipes à travers le monde qui peuvent impacter positivement 1 milliard de personnes dans différents champs d’ici 2020, grâce à l’intelligence artificielle. Nous souhaitons répondre aux grands défis planétaires et humains. Par exemple, en médecine, nous accompagnons des projets qui rendent la sensation de la vue aux aveugles, qui améliorent le sommeil ou  qui préviennent de graves maladies chroniques. Mais nous nous engageons tout autant contre le changement climatique en développant des systèmes de « human computing » qui tendent à optimiser en temps réel l’usage de nos ressources énergétiques propres.

A l’échelle individuelle, l’IA peut nous aider dans notre vie intime.  C’est le cas de l’application Replika, cette intelligence artificielle à qui l’on peut se confier et avec qui nouer une amitié. Certes, cela peut paraître un peu étrange mais les Replika de plusieurs utilisateurs les ont déjà, paradoxalement, sorti de situation de solitude grave pour en revenir à la vie sociale, par le détour de la machine.  Bien sûr, ce type d’utilisation de l’IA n’a rien d’une fin en soi. Je ne suis pas encore tombé amoureux d’un robot ou d’un agent conversationnel. Ce que je dis en revanche, c’est que l’IA peut-être ce détour que l’homme fait pour pouvoir se retrouver in-fine. Comme dans le film Her , où le personnage tombe amoureux de la machine pour finalement retrouver, plus fort, sa vie sociale.

En 2017, ne serions-nous pas finalement à une époque de Renaissance digitale avec un grand R, comme celle de la Renaissance au 16ème siècle et son humanisme ?

Bien sûr. C’est d’ailleurs le point de départ de notre programme Post-digital à l’ENS où j’évoquais cette Renaissance numérique. Nous vivons une époque extraordinaire. Parce que nous sommes dans une phase de renaissance mondiale qui nous donne la capacité à chaque instant de voir quoi résoudre et de deviner, à l’intersection des champs que permet le numérique, des pistes de résolution possibles. Ce moment inédit doit aussi renouveler le genre des utopies, pour exciter,  par-delà les défis urgents qui s’accumulent, notre imagination positive.

Ce que je déplore, c’est qu’au beau milieu de ces mondes sublimes à construire, notre génération s’obstine à construire des apps pour trouver la bière la moins chère du quartier. Quand je vois des jeunes diplômés sortir des grandes écoles et bâtir des algorithmes pour des techno-gadgets, je trouve ça désolant. Alors oui, il y a une Renaissance numérique, ou plutôt il y a la possibilité inédite d’une Renaissance ultime, que l’on gâche peut-être par méfiance.

Serions-nous aussi à un moment de bascule que les Grecs nommaient le « kairos » ?

Oui exactement mais je lui préfèrerais aujourd’hui l’idéogramme du mot crise en japonais qui signifie à la fois, danger et opportunité. C’est un peu ça, nous sommes à la  bascule. J’ai l’habitude de dire que nous nous situons  en permanence entre l’utopie et la dystopie mais que parallèlement nous nous trouvons aussi dans une forme de léthargie où nous ne prenons pas de décisions franches. Surtout en Europe. Nous sommes à un carrefour des civilisations mais nous continuons à produire en masse de l’innovation incrémentale, darwinienne, linéaire quand on a la possibilité de faire de l’innovation, radicale, déterministe, exponentielle, de ne pas réparer le monde à 10% mais de le multiplier par 10.

On entend souvent dans les médias que l’homme va être remplacé voire contrôlé par la machine ? Quel est votre avis ?

Ce fantasme vient globalement de la possibilité d’avoir une intelligence générale et forte alors que nous avons une intelligence artificielle spécifique et faible. C’est-à-dire, une IA douée pour certains domaines spécifiques et qui dépasse uniquement l’entendement humain sur des questions relatives à la mémoire, la répétition et la précision. La créativité, l’émotion, et la liberté humaine n’est pas prête d’être bouleversée par cette génération d’algorithmes.

En réalité, la question n’est tant pas celle du remplacement. Car oui, il y a des métiers où la machine remplace l’homme sur des composantes principalement liées aux tâches répétitives ou à l’analyse. Et d’ailleurs le bas comme le haut de la pyramide est potentiellement atteint, du caissier au trader. Mais la véritable question c’est plutôt comment travaille-t-on avec la machine ? Il y a une formidable complémentarité humain-machine à construire. Nous avons une ingénuité, une capacité de création et d’orientation qui peut nous permettre de travailler différemment.

Passionné par cette question de la nouvelle chaîne des intelligences, je mène un groupe de travail à l’ONU cet été où nous interrogeons le déplacement, le replacement de l’intelligence humaine. Nous délaisserons sans doute le calcul, externalisons de plus en plus notre mémoire, certes. Et si c’était tant mieux ? Je pense que nous nous interdisons d’y penser et polarisons le débat parce que nous avons peur des transitions et celle-ci va sans doute être très douloureuse. Mais à l’horizon, je vois quelque chose d’infiniment beau.

Pourquoi, à votre avis, les individus ont cette angoisse presque intestine de l’IA ?

Avant même l’intelligence artificielle,  je pense qu’il est plus facile d’avoir peur que d’être heureux. C’est plus facile d’imaginer noir que bleu. C’est ainsi que l’homme se protège. C’est son instinct de préservation. On le voit bien, les informations télévisées sont toujours négatives. Quand il y a un accident, on se précipite pour voir la mort. Nous sommes attirés par la promesse et le risque de la fin.

Avec l’IA, cette angoisse est décuplée parce que depuis Frankenstein nous avons peur de créer quelque chose qui nous dépasse. Je dirais que nous sommes presque dans le péché originel. Nous construisons quelque chose qui est peut-être plus fort que nous. Nous sommes devenus maîtres et possesseurs de la nature grâce à notre intelligence, qui a su évoluer et s’adapter. Mais aujourd’hui nous sommes en train de donner une autre intelligence à notre créature : la machine. L’angoisse reste de se sentir dépassé. Encore une fois ce n’est pas du remplacement mais du déplacement. Notre intelligence va servir à autre chose mais nous devons préparer le terrain.

Vous disiez qu’il y avait une nécessité de donner une âme à l’intelligence artificielle. Une âme artificielle ou celle que lui prête l’homme ?

La seconde option, bien sûr. Le projet « Anima »sur lequel je travaille avec XPRIZE et les Nations Unies signifie le souffle, l’âme en latin. L’idée est d’animer le corps inerte de nos machines calculantes et froides. Comme avec le pantin, derrière la machine il y a toujours un homme, quelqu’un à l’intérieur qui commande. C’est la place de l’âme. Et ce souffle qui guide relève de notre responsabilité, collective.

 

 

Rédigé par Laura Frémy
Journaliste