Il y a quinze ans, en janvier 2003, une attaque massive du virus "Slammer" sur les serveurs stratégiques SQLServer avait saturé les réseaux au point que plusieurs pays ont connu un blackout complet d'internet pendant plusieurs jours. Plus récemment, en septembre 2017, la défaillance du logiciel Amadeus Altea, touché par une panne de grande ampleur, avait empêché les voyageurs de 125 compagnies aériennes de pouvoir enregistrer leurs vols lors des formalités d'usage à l'aéroport, paralysant ainsi le trafic aérien un peu partout dans le monde. Toujours en 2017, une attaque informatique de portée mondiale, qui ciblait les utilisateurs de Windows, avait bloqué des millions d'internautes et affecté des milliers de petites et de grandes entreprises en Europe et en Amérique du Nord. Tous ces événements, et d'autres encore, montrent l'extrême vulnérabilité de nos systèmes et l'importance vitale que le web a acquis dans le fonctionnement de nos sociétés. Ces pannes géantes, aux conséquences graves, restent pourtant limitées dans le temps et localisées à des zones précises du web. Que se passerait-il si un "Big One" 2.0 débranchait internet ? Sommes-nous à l'abri d'un tel événement ? Quelles en seraient les conséquences ? Et qu'est ce que cela indique sur notre relation actuelle au digital ? 

Pour répondre à ces questions, nous sommes allés à la rencontre d'Enki Bilal, à qui l'on doit, outre "Bug", des classiques de la bande-dessinée comme "La Femme-Piège", "Partie de Chasse", ou encore "Le Sommeil du Monstre", et de Marc Rees, rédacteur en chef du magazine Next INpact, considéré comme l'un des meilleurs spécialistes français du numérique actuellement, pour confronter l'hypothèse d'une panne mondiale généralisée à la réalité.


Le bug informatique : FANTASME OU Réalité ?

Enki Bilal

Vous vous êtes basé sur une hypothèse plausible pour concevoir "Bug" ?

Enki Bilal : Non, je ne pense pas qu'une panne globale puisse arriver un jour. J'imagine qu'il y a des pare-feux qui nous protègent. Il peut y avoir des accidents, comme des cyber attaques localisées, de plus ou moins grande ampleur. Il y en a déjà eu et il y en aura certainement de plus importantes. Tout cela est en mutation. Mais je ne pense pas qu'un bug généralisé aussi radical et aussi brutal soit possible. 

Marc Rees : L'hypothèse de départ, une panne complète d'internet, est totalement hasardeuse. C'est vraiment un cas d'école qui ne s'est jamais rencontré. Pour autant, en France, notre législation a été calibrée pour protéger les infrastructures critiques. Depuis 2013, la loi de programmation militaire impose des obligations de sécurisation extrêmement fortes pour les opérateurs d'importance vitale, les "OIV". Ce sont des systèmes dont la défaillance pourrait entraîner des conséquences sociales importantes. Cela concerne les centrales nucléaires, les fournisseurs d'accès...  La puissance publique contraint le secteur privé à se protéger. Ce qui prouve qu'un risque existe. 

" Selon moi, le seul phénomène qui pourrait couper internet durablement partout dans le monde, c'est une éruption solaire exceptionnelle, comme il y en a tous les 300 000 ans."  Enki Bilal

quel horizon pour demain ?

enki bilal

Le scénario décrit dans Bug n'est donc pas si hypothétique que cela ?

E.B. : Selon moi, le seul phénomène qui pourrait couper internet durablement partout dans le monde, c'est une éruption solaire exceptionnelle, comme il y en a tous les 300 000 ans.

M.R. : Une éruption solaire pourrait en effet produire un tel phénomène, mais pas uniquement. Les impulsions électro-magnétiques, qui sont devenues des systèmes d'armes depuis la Seconde Guerre Mondiale, pourraient également couper internet à grande échelle. Elles peuvent être utilisées grâce à deux types de projectiles, les bombes UWB (Ultra Wide Band) et HPM (High Power Micro-Waves). Seule cette dernière est actionnable indépendamment d'une Bombe H. Mais une attaque massive de ce type est hautement improbable car elle couperait internet partout, y compris dans le camp de celui qui en a l'initiative.

Peut-on se protéger d'un bug généralisé ?

M.R. : Ce que nous savons et pouvons protéger, ce sont des noeuds centraux, stratégiques et localisés, ces fameux "OIV". Protéger l'ensemble de l'infrastructure internet mondiale n'est pas possible. De fait, l'hypothèse d'une panne totale n'est pas prise en compte par les autorités car nous n'avons pas les moyens de nous en prémunir. 

"Ce que nous savons et pouvons protéger, ce sont des noeuds centraux, stratégiques et localisés. Protéger l'ensemble de l'infrastructure internet mondiale n'est pas possible."  Marc Rees

DYSTOPIE DIGITALE

bug 2017

Catserman

Dans l'album, les conséquences du Bug sont presque "soft"... Même si il y a des morts, ce n'est pas non plus l'apocalypse ?

E.B. : Pour être réaliste, si cela se produisait dans les conditions extrêmes que je décris, avec la perte totale de toutes les données, ce serait le chaos en même pas 24 heures ! On ne pourrait plus travailler, plus communiquer. Celui qui est en face de vous deviendrait un ennemi potentiel dans la seconde. Cela rebattrait également les cartes de la géopolitique. Les pays les moins numérisés, donc les plus pauvres, s'en sortiraient mieux que les pays riches, et pourraient même prendre l'avantage sur eux.

M.R. : Quand on voit qu'une simple panne générale de Facebook affecte profondément les gens.... Poussé à l'extrême, le chaos s'installerait en effet très vite. Nos sociétés ne pourraient tout simplement plus fonctionner. Par ailleurs, la fracture entre les pays numérisés et les autres est bien réelle. On l'a vu dans plusieurs guerres au Moyen Orient ou les américains, par drones et écrans interposés, se battaient contre des combattants qui n'avaient que leurs Kalachnikov et leur connaissance du terrain. Cet affrontement là, ce choc de civilisation, divise le monde en deux.

QUELLE EMPRISE DIGITALe SUR L'HUMAIN ?

enki bilal

Le numérique est-il en train de reconfigurer l'être humain ?

E.B. : Oui tout à fait. C'est une reconfiguration qui nous est imposée et que nous acceptons les bras ouverts car elle va dans le sens de l'histoire. Nous sommes à une époque où il y a trop de confort. Nous pouvons tout garder, tout consigner, tout développer dans nos ordinateurs. Une nouvelle culture de l'immédiateté est en train de reprogrammer notre vie culturelle et sociale.

M.R. : L'informatique est en train de devenir notre périphérique cérébral. Les ordinateurs prolongent le cerveau humain, aussi bien au niveau de la mémoire que de nos capacités cognitives. 

"L'informatique est en train de devenir notre périphérique cérébral"  Marc Rees

bug

Enki Bilal - Bug
Catserman

Dans l'album, Kameron Obb, un cosmonaute en mission sur Mars lorsque la panne se produit, se retrouve avec toutes les données informatiques dans son cerveau... Il devient le disque dur de l'humanité. Dans la vraie vie, Elon Musk a créé Neuralink, pour brancher le cerveau humain sur de l'intelligence artificielle. Alors qu'internet est si fragile, nous considérons encore que la technologie peut faire de nous des dieux ?

E.B. : Kameron Obb devient le disque dur de l'humanité, sans avoir rien demandé. C'est un pilote parmi d'autres qui se retrouve dépositaire de toute les "data" du monde... Il peut faire voler des drones, enfermer ses ennemis dans un endroit, déclencher des systèmes d'armement. Il connaît personnellement tous les êtres humains, leurs âges, leur vies... Il peut devenir le maître du monde. Il est un enjeu pour l'humanité toute entière. Avec tout internet en lui, Obb a tout le pouvoir qu'il est possible d'avoir. C'est ce qui se passerait si un individu était le seul à avoir accès à internet. Avoir toutes les informations d'internet en soit, c'est un fantasme transhumaniste. 

M.R. : Cette concentration d'internet dans une seule personne existe déjà dans une logique "peer to peer". Nous avons tous dans notre sillage des quantités de données que nous disséminons et qui intéressent beaucoup de monde. Aussi bien Twitter et Facebook à des fins publicitaires, que les États à des fins de renseignement. La loi renseignement de 2015 donne aux autorités la possibilité de tracer le nuage informatique d'une personne pour en déceler toutes les ramifications et pour essayer, grâce à des algorithmes, de déterminer un niveau de dangerosité ou de potentialité terroriste. C'est quasiment du pré-crime façon "Minority Report".

"Grâce au numérique, l'être humain est en train de devenir intelligent différemment."  Enki Bilal

ENKI BILAL

Enki Bilal autoportrait

Quel est le regard global d'Enki Bilal sur l'innovation ?

Je suis émerveillé par tout ce qui se passe. Réellement. C'est pour ça que je m'intéresse au transhumanisme, à la robotique... Il y a des choses fascinantes dans les possibilités qui nous sont offertes aujourd'hui. Certaines personnes parlent d'une paresse intellectuelle liée au numérique, mais l'être humain ne va pas devenir idiot ou fainéant pour autant. Grâce au numérique, l'être humain est en train de devenir intelligent différemment. Il poursuit son évolution. Les systèmes anciens sont en fin de course. Une nouvelle société est en train de naître.

Rédigé par Arnaud Pagès
Journaliste indépendant, spécialisé dans les nouvelles technologies