Jugaad est un mot hindi populaire qui pourrait se traduire par "débrouillardise", c’est-à-dire la capacité d’improviser des solutions ingénieuses dans des conditions difficiles (voire hostiles). Dotés de cet état d'esprit agile, des milliers d'entrepreneurs dans les économies émergentes comme l’Inde, la Chine, le Brésil, et l’Afrique parviennent à transformer les contraintes en opportunités et à "faire plus avec moins".

Voici quelques solutions astucieuses découlant de cette innovation jugaad: au Kenya, des entrepreneurs ont trouvé une solution pour recharger votre portable pendant que vous pédalez sur votre vélo (sans surprise Nokia vient d’ouvrir un labo R&D a Nairobi!). Aux Philippines, Illac Diaz a inventé A Liter of Light—une bouteille en plastique recyclé contenant de l’eau javellisée qui réfracte les rayons solaires et génère une luminosité équivalente à une ampoule de 55-watt. Diaz veut déployer ce produit, qui ne coûte qu'1 dollar, dans un million de foyers dans les bidonvilles philippins dépourvus d’électricité. Et à Lima, au Pérou (un pays avec 98% d’humidité qui ne reçoit que 2 centimètres d’eau par an), l’University of Engineering and Technology (UTEC) a conçu un panneau publicitairecapable d’absorber et convertir l’air humide en eau potable, générant presque 100 litres par jour.

Un concept pertinent pour l'Europe

En quoi l’innovation jugaad est-elle pertinente dans un contexte occidental ? Car en Europe, et en France en particulier, il est impératif pour les entreprises de faire preuve d’agilité et de frugalité vu qu’elles sont confrontées à une complexité grandissante et à une rareté de ressources. Les entreprises françaises doivent donc apprendre à créer plus de valeur avec moins de ressources et surtout à trouver des opportunités dans l’adversité. C’est la seule façon pour elles de rester compétitives durant cette période de grands bouleversements socio-économiques et technologiques que nous traversons.

A ma grande surprise, j'ai découvert que la France a déjà de l’avance sur le reste de l'Europe (voire les Etats-Unis) en ce qui concerne l’adoption de l’approche d’innovation jugaad. Quelques exemples ? Jerry Do It Together,  Simplon.co, Les petits débrouillards, Wiithaa, Le Petit FabLab de Paris, rencontrés durant un YY Cocktailorganisé dans le cadre du festival Futur en Seine. Ces cinq initiatives entrepreneuriales offrent une plateforme pour permettre à tout un chacun d'inventer des produits et services frugaux d’une grande simplicité mais d’une grande utilité sociétale et environnementale. Certes, ces startups diffèrent dans leur modus operandi: Wiithaa et Jerry Do It Together réutilisent des objets physiques existants (recycling/upcycling) alors que Simplon.co et Le Petit FabLab s’appuient sur des technologies avancées (ex : imprimante 3D) pour concevoir de nouveaux objets. Mais ils partagent tous le même noble objectif: utiliser moins de ressources pour concevoir des solutions pratiques et durables offrant plus de valeur aux concitoyens à moindre coût financier et environnemental.

Un concept repris par les grands groupes

Un nombre grandissant d’entreprises françaises se sont aussi mises à l’heure de l’innovation jugaad (neuf d’entre elles sont profiléesdans mon livre). C’est le cas par exemple de la SCNF, qui a lancé plusieurs initiatives (comme TGV Lab) pour encourager l’innovation collaborative - en collectant les idées ingénieuses de tous les salariés et les amplifiant à grande échelle. Comme l’explique Stéphanie Dommange, jusqu'à récemment directrice des cadres et cadres supérieurs : "La nouvelle formule d’innovation chez SNCF est : moins de ressources + davantage de liberté = créativité".

Renault est une entreprise française phare qui a déjà utilisé l’innovation jugaad pour concevoir la Logan et d’autres voitures abordables sous la marque Dacia—qui ont toutes connues un grand succès commercial. Carlos Ghosn, qui a inventé le concept d’ "ingénierie frugale" en 2006 est un grand adepte de l’état d’esprit jugaad. En 2012, il envoyait l'un de ses collaborateurs, Gérard Detourbet, responsable des véhicules entrée-de-gamme chez Renault, à Chennai, dans le sud de l’Inde. De Chennai, ce dernier est en train de concevoir toute une gamme de voitures ultra-low-cost s’appuyant sur une nouvelle plateforme "A-Entry" qui seront lancées en Inde et dans d’autres pays émergents. La plateforme - qui sera partagée entre Renault et Nissan - représente une vraie synthèse des états d’esprit et compétences de différentes cultures : elle conjugue la mentalité jugaad des jeunes ingénieurs indiens avec la compétence en gestion de projets des ingénieurs français et l’expertise technique des équipes R&D japonaises.

Avec votre contribution, j’aimerais démontrer comment la France longtemps connue comme un grand pays d’ingénieurs pourrait se métamorphoser en un grand pays d’ingénieux—et servir de modèle pour tout l’Occident! Let the conversation begin…