807 000$

financÉs PAR GOOGLE

 pour mettre l'IA au service des journalistes

Début juillet, Google a financé, à hauteur de 807 000 dollars, un projet de The Press Association (une agence de presse britannique), visant à mettre l’intelligence artificielle au service des journalistes. Baptisé RADAR, pour Reporters And Data And Robots, son objectif est de permettre à une petite équipe de reporters, assistés par l’intelligence artificielle, de publier massivement des informations locales, en tirant parti de l’ouverture des données. « L’objectif du projet RADAR est de publier 30 000 articles, chaque mois, inspirés par la quantité massive de données ouvertes relayées par le gouvernement, les autorités locales, les forces de police et autres corps constitués », explique Peter Clifton, rédacteur en chef de The Press Association. 

« L’idée est de rédiger des nouvelles locales, qui risqueraient d’être noyées dans la masse d’informations. En effet, l’ouverture des données, phénomène en constante expansion, offre de nombreuses opportunités de décrypter l’action des pouvoirs publics. Cependant, peu sont les organes de presse locaux à disposer des ressources nécessaires pour rassembler, analyser et interpréter ces données. RADAR a ainsi pour but de satisfaire la demande croissante d’informations factuelles et consistantes à l’échelle locale, à destination de la presse quotidienne régionale, ainsi que du nombre croissant de rédacteurs indépendants, de publications ultra-locales et de blogueurs », développe-t-il. Parmi les principales thématiques abordées, il cite la criminalité, la santé et le marché du travail. 


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Regard d'expert

Peter Clifton

Rédacteur en chef de 

The Press Association

Les compétences et l’expérience des journalistes sont au cœur du projet RADAR. 

Pour mener à bien cette mission, The Press Association travaille avec Urbs Media, une start-up spécialisée dans l’usage de données au service de l’information. « The Press Association et Urbs Media travaillent sur un flux opérationnel de bout en bout afin de générer ce large volume d’informations à partir des masses de données. L’intelligence humaine sera aux commandes, assistée par l’intelligence artificielle », précise Peter Clifton. Car si le projet repose sur des algorithmes d’intelligence artificielle pour traiter de vastes quantités de données, les humains continuent d’y occuper une place prépondérante. 

« Les compétences et l’expérience des journalistes sont au cœur du projet RADAR. L'automatisation nous permet simplement de produire un volume d’informations inatteignable à la main. » Ainsi, les journalistes s’occuperont de choisir le sujet et l’angle des papiers, puis d’en rédiger une première version. L’intelligence artificielle s’occupera ensuite d’adapter les chiffres et informations contenues dans l’article aux différentes réalités locales, pour créer un grand nombre de variations sur un même thème.

Prospective

La Silicon Valley réinvente la presse traditionnelle

Archive Mars 2017

Comme l’affirme Lucy A. Dalglish, doyenne du Philip Merrill College of journalism, citée par le média américain The Wrap, l’initiative de The Press Association n’est pas un cas isolé. Partout, les robots investissent les salles de presse, où ils sont notamment employés pour rédiger des articles où les données revêtent une grande importance. Ils ont ainsi été au départ largement utilisés pour rendre compte d'événements sportifs. En revanche, le financement de Google montre que les GAFA entendent aujourd’hui être partie prenante de cette tendance. 

Le Washington Post, propriété d’Amazon depuis 2013, mise lui aussi sur l’intelligence artificielle pour accroître les capacités de ses journalistes. Début 2016, la rédaction du journal, célèbre pour avoir révélé l’affaire du Watergate, a commencé à utiliser le bot Heliograf. Tout comme son confrère britannique, il est conçu pour rédiger rapidement un grand nombre d’articles simples, factuels, centrés sur les données. Le bot a d’abord été testé en interne durant les primaires américaines, au cours de l’hiver et du printemps 2016. Il a ensuite publié ses premiers articles durant les Jeux Olympiques de Rio, à l’été 2016. Depuis, le bot a couvert la totalité des élections ayant eu lieu sur le sol américain, rédigeant, à chaque scrutin, de courts articles proposant une estimation des résultats, puis la divulgation de ces derniers. Avec différentes données sur la participation, l’électorat et les différentes zones géographiques susceptibles d’intéresser le lecteur. Les chiffres sont chaque fois mis à jour en temps réel, en fonction de l'évolution des sondages.

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Vers des journalistes augmentés

Dans le cas d’Heliograf comme dans celui du projet RADAR, l’intelligence artificielle joue le rôle qu’ont jadis remplis la machine à écrire, les ordinateurs, les correcteurs orthographiques et l’avènement de l’internet : accroître la productivité des journalistes en automatisant les parties les plus répétitives de leur travail. « Les journalistes conservent toute leur valeur ajoutée », affirme Peter Clifton. « On ne peut pas envoyer un robot ou un algorithme au tribunal. Ils ne peuvent pas non plus frapper à la porte pour demander une interview. RADAR n’a donc pas pour ambition de remplacer les reporters par des robots. D’ailleurs, le financement de Google nous a permis de recruter une équipe de cinq journalistes pour travailler sur le projet. Dans un contexte financièrement difficile pour les médias, RADAR propose, pour un coût raisonnable, de l’information locale, qui permet au public de demander des comptes à leurs gouvernants. »

Regard d'expert

Jeremy Gilbert

Directeur des initiatives stratégiques au Washington Post

Heliograf permet de libérer les journalistes des corvées les plus répétitives 
Même son de cloche du côté de Jeremy Gilbert, directeur des initiatives stratégiques au Washington Post. « Heliograf permet de libérer les journalistes des corvées les plus répétitives pour leur permettre de se consacrer aux reportages de haut vol, qu’ils sont seuls capables de réaliser. » En plus d’automatiser la rédaction de courts articles factuels, Heliograf entretient aussi la validité d’un article bien après sa date de publication, en mettant automatiquement à jour les faits et données cités par le journaliste dans celui-ci. 

À l’avenir, il pourrait également permettre aux rédacteurs de repérer automatiquement les sujets dont tout le monde parle sur internet, et de scruter de vastes bases de données pour isoler les anomalies qui pourraient constituer des sujets intéressants pour les journalistes. « Heliograf ne remplacera jamais les journalistes, mais il peut les rendre plus efficaces. Il peut également permettre de couvrir des sujets et événements à l’audience réduite mais passionnée, qui seraient peu rentables à couvrir autrement », ajoute Jeremy Gilbert. 

De l'intérêt des GAFA pour la presse

Une question demeure en suspens : quel intérêt ont les GAFA à investir massivement dans la modernisation de la presse ? Car il ne s’agit là que de deux exemples parmi bien d’autres. La somme versée par Google fait ainsi partie d’un fonds baptisé The Digital News Initiative. Il a pour but de collaborer avec les médias européens pour produire du journalisme de haut vol, via la technologie et l’innovation. La contribution de The Press Association fait partie de la troisième vague de financements lancée par ce fonds. Au cours de cette dernière, 106 autres projets ont reçu une contribution. En juillet 2015, Google a également lancé le Google News Lab. Au programme : aider les journalistes à maîtriser les nouvelles technologies, le moteur de recherche Google, bien sûr, mais aussi Google Maps, Youtube… À travers le Google News Lab, l’entreprise collabore également avec les médias sur des projets autour des données, ainsi qu’avec des start-up pour inventer de nouveaux outils au service des journalistes. Facebook, autre poids lourd de la Silicon Valley, multiplie également les initiatives à l’égard des médias, de sa volonté de traquer les fausses informations à la création des « instant articles ». Très récemment, le réseau social a également affirmé travailler avec plusieurs médias pour que passée la barre des dix instant articles lus par un utilisateur, les suivants soient payant. 

Gagner de l'influence

Une première grille de lecture consiste à voir dans ces nombreuses incursions médiatiques une dimension politique. Voilà l’occasion pour les GAFA de gagner de l’influence, et d’avoir encore plus de poids sur les gouvernements pour faire évoluer la régulation dans un sens qui leur soit favorable. Rappelons à cet égard que les GAFA battent en ce moment tous les records en matière de lobbying. Google, Facebook et Amazon ont ainsi dépensé à eux trois plus de dix millions de dollars dans cette optique au second trimestre 2017, et ce uniquement aux États-Unis. Ces dépenses ont principalement pour but d’infléchir la politique fédérale sur de grands sujets comme l’immigration, la conduite autonome, les drones et la surveillance, sujets capitaux pour ces entreprises. Investir dans le soft power constitue donc un complément logique à cette stratégie. Rappelons également que le groupe Alphabet, parent de Google, s’est récemment vu infliger une amende record de 2,42 milliards de dollars par la Commission européenne, pour abus de sa position de monopole. Travailler avec les médias européens peut-être un bon moyen de redorer son blason sur le vieux continent. 

 99% de

la hausse

 des revenus publicitaires a été captée par Google et facebook à Q3 2016 

La seconde grille de lecture, tout aussi pragmatique, réside dans l’intérêt financier que les GAFA peuvent tirer de tels investissements. Ainsi, des entreprises comme Google et Facebook tirent une part considérable de leurs revenus de la publicité sur l’internet. Avec 74 millions de revenus estimés pour l’année 2017, Google fait davantage d’argent avec la publicité sur la toile que n’importe quelle autre entreprise dans le monde. À la seconde place, on trouve Facebook, parti pour dégager de son côté 36 milliards de revenus. Les deux géants profitent en outre largement de la croissance du secteur : ainsi, Google et Facebook ont capté 90% de la croissance des revenus publicitaires générés sur l’internet au premier semestre 2016. Pour le troisième trimestre de l’année, cette proportion passerait même à 99% ! Or, dans le même temps, la plupart des médias se tournent vers un modèle de financement basé sur la publicité en ligne. Vice, l’un des rares médias nord-américains à afficher une insolente bonne santé financière, a ainsi réussi en misant sur le tout gratuit et le financement par la publicité. Facebook et Google ont donc tous deux intérêt à ce qu’un nombre croissant d’internautes lisent les médias, se rendent sur leurs sites et cliquent sur les publicités qui s’y affichent. Et donc, à veiller à ce que ces médias, malgré leurs difficultés financières, demeurent dans l’air du temps. 

Rédigé par Guillaume Renouard