39

Millions

D'américains possèdent une enceinte connectée

39 millions d'américains en sont désormais équipés et, avec une hausse de 128% en 2017 cette vague de fond n'est pas prête de retomber. Qu'il s'agisse des Echo d'Amazon, de la Google Home ou de la nouvelle Homepod d’Apple, les enceintes intelligentes seront bientôt partout et, si on élargit aux assistants numériques présents sur nos smartphones et nos PC, tout le monde interagit à un moment ou à un autre de sa journée avec une IA. Amazon travaille même sur une puce qui permettra à tous les industriels d'embarquer très simplement Alexa dans n'importe lequel de leurs produits.

Pour autant, verra-t-on de plus en plus d'objets de notre quotidien dépourvus du moindre petit écran de contrôle, du moindre bouton, avec des objets uniquement pilotés via assistants numériques ? Les avis de designers sont encore partagés sur la question. Pour Raphaël Yharrassarry, Lead UX Designer chez iErgo, mais aussi psychologue, l'essor de l'IA ne va pas fondamentalement changer le design des produits actuels : "Globalement, je ne pense pas que ces assistants vocaux vont avoir un impact majeur sur le design produit. C'est une technologie qui existe depuis longtemps en laboratoire mais pour les interactions complexes, la voix n'est pas le medium le plus efficient. Il est plus simple de faire un dessin à la main que le faire en guidant à la voix un logiciel. L'IA va certainement aider le dessinateur à réaliser son dessin, mais ne va pas guider sa main."

L'IA ENTRE dans LE MONDE DU DESIGN 

design

Si l'IA n'a pas forcément de justification sur les actions simples du quotidien, l'ergonome reconnaît que celle-ci trouve pleinement sa place dès lors que la tâche à accomplir devient complexe. "L'IA est plus pertinente lorsqu'il y a de grandes quantités de données à manipuler. Ainsi, dans le cadre du diagnostic médical, il existe entre 50 000 à 60 000 pathologies différentes. Aucun médecin ne peut prétendre connaître parfaitement l'ensemble de ces pathologies, d'autant que les symptômes présentés par un patient peuvent parfois être très flous. Dans ce cadre, l'IA va pourvoir l'assister dans l'élaboration de son diagnostic, lui proposer des pistes, l'aiguiller éventuellement vers des pathologies peu fréquentes mais qui correspondent aux symptômes de son patient." Cette approche donne notamment lieu actuellement à l'essor des chatbots et autres conseillers virtuels qui permettent à l'IA d'interagir avec l''humain pour l'aider dans ses prises de décisions ou le renseigner. 

alexia
Regard d'expert

Alexia Buclet

UX Designer et directrice design chez Minsight

L'IA ne pourra effectuer des tâches complexes pour l'Homme qu'à partir du moment où celui-ci aura une confiance très élevée en elle. 

Pour Alexia Buclet, UX Designer et directrice du Design chez l'éditeur Minsight, les assistants vocaux vont s'imposer pour des tâches simples : "Les assistants vocaux sont une très bonne chose pour réaliser des interactions simples qui ne nécessitent que lancer une commande. C'est aussi un bon complément aux interfaces graphiques, mais un assistant vocal ne peut remplacer le visuel pour un certain nombre d'actions. Le visuel permet de conserver le contrôle de la perception et il est bien plus efficace de disposer d'un écran pour consulter une liste plutôt qu'en mode vocal ou l'assistant va devoir lire un à un chaque élément de la liste et ce sera très coûteux de naviguer dans cette liste." Néanmoins, Alexia Buclet n'exclue pas que l'Homme puisse déléguer à une IA des tâches plus complexes. "L'IA ne pourra effectuer des tâches complexes pour l'Homme qu'à partir du moment où celui-ci aura une confiance très élevée en elle. On pourra se passer de Web quand une IA pourra comprendre une requête complexe comme acheter un billet d'avion pour telle destination, tel jour avec mes préférences et au meilleur prix. On en est encore loin !".

le design à l'èRE DE L'ia  : "KEEP IT SIMPLE "

DESIGN
Shutterstock

Vers des produits de plus en plus épurés, de plus en plus simples

Less is always more

old computer

Si les limitations actuelles des assistants numériques incitent les designers à faire preuve de prudence dans les recommandations qu'ils peuvent faire aux industriels, il est une agence de design qui considère que l'IA va ouvrir de nouveaux horizons en matière de design, c'est la prestigieuse agence Frog Design. Fondée en 1969, elle a connu une renommée mondiale notamment pour ses réalisations pour Apple, notamment en créant le design "Show White" de l'Apple IIc. Un langage graphique qui a marqué les produits Apple, dont le Macintosh jusqu'à l'arrivée de Jonathan Ive à la tête du design d'Apple en 1996. Avec Steve Jobs, Hartmut Esslinger, fondateur de Frog Design, a élaboré le design des produits les plus iconiques de la marque avec une priorité : "Keep It Simple !" Le but était de créer les produits les plus fonctionnels, les plus dépouillés du moindre artifice afin d'atteindre une simplicité et une pureté en contraste total avec les réalisations des autres constructeurs informatiques de l'époque. 

Cette recherche de la simplicité n'avait rien de nouveau en design industriel et en architecture puisque dès 1892, l'architecte américain Louis Sullivan déclamait "La forme suit la fonction". Les théories rationalistes et fonctionnalismes ont d'une certaine façon connues leur apogée avec la commercialisation de l'iPhone puisque les téléphones bardés de multiples boutons se sont vus remplacés par un écran tactile et un unique bouton en façade. Depuis, Apple a supprimé cet unique bouton et fait évoluer l'interface graphique de son téléphone, abandonnant le design skeuomorphique des premières versions d'iOS où les icônes et applications imitaient des objets du quotidien, pour aller vers plus d'abstraction et des éléments d'interface plus dépouillés. Raphaël Yharrassarry souligne : "La grande tendance du design est d'éliminer ce qui ne sert à rien. On le voit dans l'automobile où maintenant on n'a plus besoin de clé pour ouvrir un véhicule, il suffit d'avoir sa carte dans la poche ou même son smartphone pour que la voiture ouvre ses portières lorsque vous approchez. C'est une tendance de fond du design que de supprimer tout l'inutile et l'accessoire."

Nous allons vers un monde qui sera conduit par l'intelligence artificielle et le Big Data et c'est une nouvelle dimension du design.
harry

Harry West

En ce sens, le Homepod et ses rivaux constituent l'aboutissement de cette démarche de simplification avec un objet dénué du moindre écran ou bouton. Dernier élément d'interface physique, une LED qui rappelle l'œil rouge de HAL 9000, l'ordinateur à interface vocale de "2001, l'Odyssée de l'espace", assistant numérique avant l'heure imaginé par Arthur C. Clarke et Stanley Kubrick en 1968. Pour Harry West, l'actuel directeur de Frog Design, l'arrivée des assistants numériques va bouleverser la façon dont les produits de demain seront conçus : "Nous allons vers un monde qui sera conduit par l'intelligence artificielle et le Big Data et c'est une nouvelle dimension du design. L'intelligence artificielle n'est plus une technologie du futur, c'est le présent. Nous utilisons de plus en plus de produits qui intègrent de l'intelligence artificielle. Nous utilisons tous Netflix, Amazon, nous interagissons tous les jours avec l'IA et j'anticipe le fait que l'essentiel des produits et services que nous utiliserons demain embarqueront de l'intelligence artificielle."

LE DESIGN D'algorithme

robots

Shutterstock

Du design produit au design... d'algorithmes

L'IA représente une toute nouvelle dimension pour le design et cette dimension, c'est créer cette façon d'interagir avec l'utilisateur.
harry

Harry West

Pour Frog Design, le designer n'a plus pour seule mission que de dessiner un objet, il doit penser à l'expérience client dans son ensemble, ce qui, aux yeux d'Harry West, inclut l'interaction que l'utilisateur va avoir avec l'IA dans le travail du designer : "Il s'agit d'une toute nouvelle dimension pour le design et cette dimension, c'est créer cette façon d'interagir avec l'utilisateur." Le designer cite notamment en exemple le travail réalisé par Laura Licari, créatrice artistique au bureau Frog Design de Milan et qui a travaillé pour une société d'assurance non pas sur la charte graphique d'un nouveau produit d'assurance, mais sur la simplification de ce produit d'assurance complexe afin que celui-ci puisse être modélisé pour un bot et ainsi proposé sur un mode conversationnel aux prospects. Le travail du designer rejoint celui des Conversational Bot Designer et autres Bot Trainer, tous ces nouveaux métiers qui vont travailler à modeler les IA pour le compte des marques. Harry West conclut : "Aujourd'hui, chez Frog Design, nous exploitons l'IA afin de fournir de meilleures expériences aux clients. Le rôle du design va continuer à évoluer. Il y a quelques années, nous travaillions sur un produit physique unique. Depuis, nous avons évolué et travaillons maintenant sur des expériences et des systèmes complets et nous continuons à évoluer vers le design d'interactions, les règles qui définissent le comportement d'une IA face à l'utilisateur."

l'ia  pour créer des expériences

designer
Shutterstock

Vers l'émergence d'un syndrome Wall-E ?

wall-e

wall-e

Alors que l'IA monte en puissance dans les produits les plus divers, qu'il n'est plus nécessaire de savoir comment fonctionne un appareil photo pour prendre un cliché parfait, que l'on ne lit plus le mode d'emploi d'un nouveau smartphone ou d'une voiture neuve, est-ce que ce désapprentissage du quotidien ne va pas nous rendre tous complètements idiots, incapables de faire quoi que ce soit sans l'assistance d'une IA et, demain, d'un robot ? Ce que certains nomment désormais le syndrome Wall-E, du nom du film Pixar où les humains ne sont plus capables de quitter leurs écrans de réalité augmentée et leurs fauteuils volants. Certes, les humains "ordinaires" vont perdre de plus en plus de compétences. Avec l'essor de l'électronique dans les véhicules, de moins en moins de gens sont aujourd'hui capables de réparer leur voiture en cas de panne alors que c'était encore courant dans les années 50. De même que réparer un PC en panne devient de moins en moins possible avec l'essor des portables et des smartphones alors que tous les fans d'Apple II dans les années 80 savaient ouvrir le capot de leur micro-ordinateur. Demain, seuls les professionnels et les passionnés sauront utiliser un appareil photo sans qu'une IA ne choisisse le bon mode de prise de vue et ne fasse le point à leur place. De même, qui passera encore son permis de conduire le jour où toutes les voitures seront autonomes, son brevet de pilote quand les drones nous transporteront au-dessus de l'Atlantique ? 

Je ne pense pas que l'omniprésence d'assistants dans notre quotidien demain nous rendra plus idiots. Mieux, je pense que cela va nous laisser du temps afin de faire des choses plus intéressantes.
raphael

Raphaël Yharrassarry

Pour Raphaël Yharrassarry, designer mais aussi psychologue, une dévolution de l'être humain du fait de l'IA n'est pas nécessairement à craindre : "Je ne pense pas que l'omniprésence d'assistants dans notre quotidien demain nous rendra plus idiots. Mieux, je pense que cela va nous laisser du temps afin de faire des choses plus intéressantes." Le psychologue ajoute : "L'IA présente l'intérêt de supprimer des freins à l'usage : On peut demander à un assistant numérique le temps qu'il va faire dans la journée au moment où on s'habille le matin, ce qui évite d'avoir à mettre la radio en marche puis attendre le prochain bulletin météo. De même que l'assistant qui vous réveille un peu plus tôt un matin parce qu'il a neigé dans la nuit et que votre temps de parcours sera plus long qu'à l'habitude, c'est comme cela que l'IA va s'immiscer dans notre quotidien. Ce sont des choses qui facilitent la vie et ne nous rendent pas nécessairement plus idiots." De même que nous appuyer sur une calculatrice pour faire des calculs que l'on peut faire de tête facilement, l'IA va nous décharger de beaucoup de tâches et de contraintes du quotidien. A nous d'utiliser ce temps libre pour être plus créatifs !

Rédigé par Alain Clapaud
Journaliste