Un jour de pluie que j'avais laissé ma fenêtre ouverte, les œuvres complètes de Baudelaire prirent l'eau. Et qu'importe, puisque malgré le gondolement, j'ai pu m'y replonger il y a peu. Mais je m'interroge : qu'en eut-il été si j'avais acquis l'indispensable liseuse ?

In-quarto mon amour

Milan, 2010. Je touche ma première petite planche numérique, objet moderne s'il en est : l'avenir du livre. Son capricant possesseur explique à l'impie que je suis alors tous les avantages de la chose. Autonomie renversante, capacité de stockage infiniment pratique pour le voyage et, pour la satisfaction de l'esprit, une mystique de confort. Le tout auréolé du Partage communautaire qui met fin à l'égoïsme d'un in-quarto pourrissant sur d'antiques bibliothèques. L'e-book sonne le glas du terrorisme du silence dans ces monuments du savoir auxquels l'avenir réserve une fin embaumée, un avenir muséal.

Car en 2012, la lecture sera sociale ou ne sera pas. Qu'on se le dise, le dernier bastion qui résiste encore cahin-caha au despotisme communautaire sera bientôt frappé d'obsolescence. Pour preuve, la tentative d'introduire le concurrent de Gutenberg au Salon du Livre. Et l'on assistera prochainement à la naissance du Salon du E-book, tel un phœnix renaissant de ses cendres.

Alors qu'aurais-je à gagner à faire le plaidoyer du papier : texture, odeur de l'ancien, plaisir  de la découverte au hasard du feuilletage ? Que sont ces émotions d'un autre temps au regard des avantages du livre du vingt-et-unième siècle ? A quoi bon...

Et si vous insistiez ? Qu'aurais-je bien à vous dire ? Que j'aime à contempler les auréoles brunes qui s'étendent dangereusement sur les mauvais papiers ? Ou le moucheté ravageur de mes vieux livres chéris, ces mauvaises éditions dont les colles sont des poisons et dont les pages se détachent lamentablement ? Vous, dans votre liseuse, vous pouvez stocker 1 400 ouvrages : bien moins onéreux qu'un nouvel appartement, bien plus sans doute que vous ne pourrez jamais en lire.

Les librairies du coin et autres bibliothèques municipales ne font décidément pas le poids face à celui du e-book. La plate liseuse contre l'épais volume, c'est David vainqueur de Goliath. Très bien. N'avez vous donc compris que le livre se vit autrement ? Qu'il s'offre en morceaux à ses virtuels amis ? Que rien ne vaut l'avis enthousiaste d'un millier de profanes ? Et que votre entourage ne se compte qu'en profils ? Ah, que ceux-ci s'enrichissent de littérature en miettes !

C'est un esprit fermé qui vous fait vous sentir dépossédé. Vous imaginez encore que le livre se prête ! Que l'on y appose ses notes, ses marques et ses bouts de papier. Mais l'échange n'a plus de sens lorsque l'objet est financièrement accessible ! Pourquoi aujourd'hui penser aux appareils à renouveler ? Parce qu'ils ne peuvent brunir au fond d'un grenier ? Pensez donc à la Planète, aux forêts essoufflées : l'avenir, c'est le plastique.

Alors, est-ce assez ? Peut-on aller plus loin ? S'enfoncer plus oultre dans le modernisme ? Diable oui ! Que valent quelques mots que l'on peut augmenter ? Son, image, vidéo : à quoi bon lire, faites comme s'il s'agissait d'un film. Et du texte, cherchez le résumé. La liseuse ? C'est dépassé, achetez donc une tablette. Ca ne tue pas le livre, ça annule le concept ! Tenez, je vous prête la mienne. Mais ne la faites pas tomber.

Rédigé par Renato Martinelli