Karine Tuil est écrivain. Huit romans à son actif, et un neuvième dans les tuyaux. Je connaissais son opus Six mois, six jours.

Je n’avais pas fait le lien avec Karine Tuil, la «twittos» aux 2800 abonnés. Elle a le tweet naturel. On sent que le plaisir y est, et pas quelque besoin de promotion, comme parfois, certains comptes officiels d’artistes. Et selon le programme du Salon du Livre, elle intervenait dans une table ronde sur le lecteur en ligne, nouveau prescripteur. Bingo! Quelques tweets et courriels plus tard, nous nous retrouvons pour évoquer Twitter, bien sûr, mais aussi métamorphose de la lecture à l’heure du tout-écran, le tweet squatteur de style, mais aussi le futur du livre.

Extraits.

Vous êtes très active sur Twitter. Comment utilisez-vous les réseaux sociaux ?

Karine Tuil : J’ai découvert Twitter, il y a environ deux ans, grâce à une amie écrivain, Tatiana de Rosnay. Elle était elle-même très active sur Twitter et correspondait avec ses lecteurs par le biais des réseaux sociaux. Ca m’a tout de suite beaucoup amusée. D’abord, parce que c’est un lieu d’échanges, avec les lecteurs mais aussi avec des personnes d’horizons très divers. Ce sont des contacts, et pour un écrivain, de la matière.
C’est un lieu assez enrichissant où le partage du savoir est assez important. Comme ça fonctionne par système d’abonnement, on ne s’abonne finalement qu’aux comptes qui nous intéressent. Utilisé à bon escient, Twitter est un outil formidable.
Sur Facebook, j’ai un compte d’auteur. J’avais un compte personnel mais je m’en suis désabonnée. Il y avait quand même une forme d’intrusion dans la vie privée, avec notamment, l’insertion de photos. Sur Facebook, on est un peu en représentation sociale quand Twitter est rapide, amusant et ludique. Il y a une vraie générosité dans l’échange.

Le numérique comme sujet d’un roman vous intéresserait-il?

C’est amusant que vous me disiez ça, puisque effectivement, dans mon prochain roman, les protagonistes du roman vont s’inventer une vie à travers Facebook. Ils vont composer. Sur Facebook on peut se composer un personnage en mettant des photos de soi où on apparaît embelli. On peut mentir sur ses informations. C’est quand même un outil de la mystification.
Pour un écrivain, c’est d’autant plus passionnant.
Un romancier que j’aime beaucoup, Jonathan Safran Foer, avait dit dans une interview qu’il travaillait sur un sujet proche. Notamment la façon dont on crée des univers virtuels. Le sujet est passionnant pour les auteurs, à condition bien sûr d’être impliqué soi-même. Il faut le vivre de l’intérieur pour comprendre comment véritablement ça fonctionne.

Nécessairement? On partirait dans l’autofiction, alors.

Non, pas nécessairement. Je pense qu’il y a une somme de données, d’informations très importantes sur les réseaux sociaux. Une matière, pour les auteurs. Etre un écrivain, c’est aussi observer le monde, aller à la rencontre du monde. C’est une des portes qui permet d’accéder au monde et à l’imaginaire. L’autofiction peut être une des voies de cette exploration littéraire. Mais pas la seule.

Et le tweet, le SMS, en squatteurs du style?

Très franchement, je n’aime pas lire des courriels, des tweets ou des SMS dans les romans. Pour moi, un roman, c’est avant tout une langue, une musicalité, la recherche d’un rythme.
Et il y a là quelque chose d’un peu abrupt, de lapidaire. Ca ressemble à l’aphorisme. Cioran aurait fait un très bon utilisateur de Twitter.
Régis Jauffret écrit aussi souvent des tweets assez intéressants. Si ça apporte à l’intrigue pourquoi pas? Mais si ce sont juste des informations retranscrites dans un roman, type SMS, je n’aime pas tellement. Je n’en mets d’ailleurs pas dans mes romans, en général.  

Pensez-vous qu’on lise autrement aujourd’hui ?

Oui. Et je le regrette d’ailleurs. Si l’effet bénéfique de ces réseaux sociaux est effectivement dans l’échange de savoir et d’informations, le revers est qu’on se concentre moins.
Les vrais lecteurs sont moins nombreux. Ceux qui peuvent passer deux ou trois heures par jour à lire un livre sont devenus très rares.
Le problème est que nous sommes dans une dictature de l’écran. C’est la tentation de l’écran. Les gens rentrent chez eux et n’ont qu’une envie: allumer l’ordinateur.
Et il est extrêmement difficile de s’en détacher. Il faut une vraie discipline ou alors un vrai amour de la littérature.
Ca n’exige pas une très grande concentration d’être sur les réseaux sociaux quand lire un livre demande un effort.
Est-ce que les gens aujourd’hui sont prêts à fournir cet effort? C’est la grande question pour les gens qui comme moi, aimons la littérature.

Dans votre travail, vous parlez beaucoup de mémoire. Quid de la mémoire et du web? Le web peut-il être un adjuvant de la mémoire?

Oui. D’abord, pour les recherches. Quand on sait l’utiliser, sur les sites même d’universités américaines, on a accès à des données d’une richesse incroyable. 
Autrefois, pour écrire un livre sur un sujet donné, pour faire des recherches, il fallait plusieurs années. Aujourd’hui, on peut avoir accès à la même somme d’informations en quelques semaines.
L’écrivain qui sait utiliser à bon escient Internet dispose d’un outil formidable dans tous les domaines. Y compris dans le domaine de la mémoire. J’ai très souvent fait des découvertes. Par exemple, quand j’ai écrit Six mois, six jours, je cherchais des informations sur le camp de Stocken. Je cherche sur Internet. Au bout de plusieurs heures de recherche, je tombe par hasard sur un livre écrit par un déporté, quelques années après la guerre, et à compte d’auteur. Personne n’en avait parlé. Personne n’en connaissait l’existence. Il y avait quelques exemplaires qui circulaient et j’ai pu l’acheter. Le lire. Et c’était prodigieux. Ce témoignage a nourri mon livre. Sans Internet, je n’aurais jamais connu l’existence de ce livre.
Toutefois, le problème est dans la gestion du temps. On pourrait y passer des heures. Chaque fois que vous cliquez sur un lien, vous apprenez de nouvelles choses.

Et le futur du livre, le voyez-vous dans le numérique?

C’est une très bonne question. Beaucoup d’auteurs sont angoissés par la survie du livre papier.
Il y aura toujours des exemplaires papier.
J’avoue bien aimer le livre numérique. J’ai déjà lu sur des supports numériques. J’ai pris beaucoup de plaisir à lire.
Encore une fois, ce qui compte avant tout, c’est quand même le travail sur la langue. Qu’une phrase soit sur papier ou ordinateur est secondaire, même si je suis attachée au papier. Tous les écrivains sont attachés au livre. C’est un objet en lui-même. Quand on le range dans sa bibliothèque, on a l’impression d’avoir créé quelque chose. On le voit. Il est là. On le touche. On est heureux quand il vient d’être publié.
Je ne crois pas que les éditeurs cesseront la publication. Il y aura toujours la publication. On en vendra certainement moins. Il faut accepter l’évolution technologique de son temps et s’y associer.
Et si ça peut être utile au contraire à mieux faire connaître la littérature, à mieux la diffuser, je trouve ça formidable. Sur mon téléphone, par exemple, on peut télécharger des livres, des grands classiques gratuitement. Je suis dans le bus, dans le métro. Je lis quelques pages de Baudelaire, de Stendhal. Je ne le vois pas du tout comme une menace. Au contraire.

Invention de nos vies de Karine Tuil. A paraître chez Grasset à la rentrée littéraire 2013.

L'interview a originellement été diffusée dans l'émission L'Atelier numérique sur BFMbusiness.

Rédigé par Lila Meghraoua
Journaliste/Productrice radio