2018, la blockchain est encore sur toutes les lèvres. Cette « technologie de stockage et de transmission d'informations, transparente, sécurisée, fonctionnant sans organe central de contrôle » conquiert progressivement tous les secteurs. La solution pour démocratiser le savoir ? La blockchain. Pour faciliter la mobilité de demain ? Pareil. Même chose pour rembourser les clients des compagnies aériennes en cas de retard excessif, et la liste n'est pas exhaustive. Loin de la frénésie entourant les bitcoins, d'autres protocoles permettent à de nouveaux cas d'usages de se développer, y compris dans le domaine des GreenTech. La session réservée au sujet lors de la dernière édition du Cleantech Forum, organisé du 22 au 24 janvier dernier à San Francisco, en témoigne. À en croire les experts, l'histoire d'amour entre la blockchain et l'énergie ne ferait que commencer. Il ne s'agit pourtant pas d'évoquer les qualités énergivores de certaines blockchains (pas toutes !) – la blockchain Bitcoin consommerait à elle seule cent fois la puissance utilisée par l'ensemble des serveurs de Google – mais bien de comprendre la valeur ajoutée de la technologie pour le monde de l’énergie. Retour sur les premières réalisations en la matière et les espoirs que porte cette technologie.

Brooklyn Microgrid ou le symbole d'un début prometteur

Regard d'expert

Jules Besnainou

Directeur au Cleantech Group 

à Londres

Tout le monde cite le pilote de Brooklyn, à raison, mais d'autres réalisations prenaient forme aussi à ce moment-là comme avec Power Ledger en Australie ou Innogy et Co-Tricity en Allemagne

« En 2016, on voit arriver les premières annonces d'applications de la blockchain dans l'énergie à proprement parler. » Jules Besnainou s'en souvient. Le directeur au Cleantech Group à Londres a vu le chemin de l'énergie croiser celui de la blockchain et donner naissance à des projets prometteurs. Brooklyn Microgrid en est un. Menée par Siemens et LO3 Energy à New York dès avril 2016, cette initiative a pour vocation de permettre aux résidents propriétaires de panneaux solaires de vendre leur excès d'énergie à leurs voisins via un microgrid et une transaction de pair-à-pair opérée grâce à la blockchain. 

L'avantage de la technologie est qu'elle fonctionne sans tiers, mettant ainsi fin au rôle d'intermédiaire joué par les compagnies d'électricité. La blockchain est aussi réputée sécurisée – protégeant à la fois les consommateurs et les commerçants. Des atouts qui ont sans doute contribué au succès de Brooklyn Microgrid et des programmes similaires. « Tout le monde cite le pilote de Brooklyn, à raison, mais d'autres réalisations prenaient forme aussi à ce moment-là comme avec Power Ledger en Australie ou Innogy et Co-Tricity en Allemagne », rappelle cependant Jules Besnainou.



On se sert de la blockchain pour semi-automatiser certaines fonctionnalités du projet. On utilise par exemple des smart contracts pour exécuter automatiquement les recouvrements et les paiements à partir des comptes. 

Larry Temlock

The Sun Exchange

Il y a deux ans, plusieurs start-up ont fait le pont entre la blockchain et l'énergie. Probablement parfois pour bénéficier du tapage médiatique autour de la technologie, mais souvent aussi pour profiter de ses fonctionnalités inédites et bien pratiques. C'est le cas de The Sun Exchange par exemple – « une plateforme dédiée à ceux qui aiment l'énergie solaire, souhaitent investir et avoir un impact social ou environnemental », comme la décrit son cofondateur et CFO Larry Temlock. Plutôt que de posséder un panneau solaire, la jeune pousse américaine basée en Afrique du Sud propose aux intéressés de s'offrir des parts de ces installations situées ailleurs dans le monde, et de récolter les fruits de leur location « à une autre maison, une école, une entreprise ou quelqu'un qui a besoin de cette énergie mais n'a pas les moyens d'investir pour acheter son propre matériel ». Deux facteurs distinguent The Sun Exchange d'autres entreprises dans le solaire à la mission similaire. Le prix d'entrée abordable pour les investisseurs et la technologie utilisée. « On accepte les paiements en crypto-monnaie – ce qui permet de cibler une autre audience – et on se sert de la blockchain pour semi-automatiser certaines fonctionnalités du projet. On utilise par exemple des smart contracts pour exécuter automatiquement les recouvrements et les paiements à partir des comptes. Des smart contracts permettront aussi aux utilisateurs de transférer leurs investissements, de les échanger. La blockchain inspire confiance parce que les contrats exécutent automatiquement les instructions », remarque Larry Temlock.

Fintech

SolarCoin : la Blockchain au service des énergies renouvelables !

Archive Juin 2016

Pour encourager la transition énergétique, SolarProject a aussi eu recours à la blockchain. SolarCoin illustre en effet une autre application, celle d'une crypto-monnaie verte créée pour récompenser les producteurs d'énergie solaire, à laquelle The Sun Exchange s'est d'ailleurs associée. Enfin, dernier cas d'usage qui mérite d’être mentionné : celui de l'association de l'Internet des objets et de la blockchain dans l'énergie. Bien que plus ancien, c'est l'un des plus intéressants d'après le directeur au Cleantech Group. « Des milliards d'objets connectés – des smartphones aux capteurs – sont actuellement en service, et ce chiffre ne fait que grandir. Aujourd'hui, les rendre productifs et sécurisés est un défi quotidien des entreprises. La blockchain ainsi que d'autres technologies décentralisées permettent d'intégrer ces objets connectés directement dans des logiques de prise de décision et de communications entre objets connectés. Cela change la donne. » Iota en est l'illustration avec son ledger décentralisé. L'objectif de cette marketplace est de permettre l'échange de données (notamment liées à l'énergie) récoltées par les capteurs, qui sans cela resteraient inutilisées. L'Américaine Filament et l'Allemande Slock.it affichent un modèle semblable.

2017, une année riche en investissements et rapprochements

Au lieu d'avoir un afflux de fonds de la part des VC en 2017, il y a eu une explosion des ICO qui a permis à plusieurs start-up de lever des montants importants

« Au lieu d'avoir un afflux de fonds de la part des VC en 2017, il y a eu une explosion des ICO qui a permis à plusieurs start-up de lever des montants importants – comme Grid+ ou encore PowerLedger» Ces deux start-up développent des plateformes pour vendre et acheter de l'électricité et ont levé respectivement 27,7 millions et 26 millions de dollars. D'après des chiffres de l'agence de presse Reuters, les jeunes pousses de l'énergie auront levé près de 200 millions de dollars via des ICO cette année seulement.

La blockchain pour une énergie verte

Différents consortiums se sont formés pour démocratiser l'utilisation de la blockchain dans le domaine de l'énergie. Ils partent du principe que la technologie pourrait réduire les coûts de transaction dans le secteur, permettre la participation active d'un plus grand nombre d'acteurs sur le marché et ainsi accélérer la transition vers une énergie plus propre et un système plus efficace. Energy Web Foundation, représentée au Cleantech Forum par Jesse Morris, construit ainsi « L'AppStore de la Blockchain dans l'énergie ». Né de l'alliance entre le centre de recherche et d'études américain sur l'énergie Rocky Mountain Institute et Grid Singularity, cette organisation à but non-lucratif a pour objectif de développer une blockchain publique, open source sur laquelle viendrait se greffer différentes applications.

De même, Enerchain Project rassemble aussi des fournisseurs d'électricité, de gaz et d'eau parmi d'autres acteurs du secteur, dans l'optique de tester et diffuser les échanges d'énergie via la blockchain et de réfléchir à un cadre réglementaire.

25%

du marché en 2025

= part de l'énergie décentralisée

Pléthore d'initiatives encouragent donc le développement de l'utilisation de la technologie blockchain dans le secteur de l'énergie. Depuis 2017, les entreprises n'en sont plus au simple pilote mais ont des projets commerciaux. Nombreux restent cependant les obstacles à surmonter. Ils sont culturels, relatifs à un déploiement à grande échelle, à la mentalité des acteurs, à la difficulté de trouver le bon « business model ». Ils restent techniques aussi pour cette technologie récente de moins d'une décennie. « Début 2017, certains paraissaient même infranchissables. Mais la volonté et le talent de la communauté de développeurs blockchain ont fait taire plus d'un sceptique ! », s'enthousiasme Jules Besnainou. « En 2018, nous nous attendons à une maturation de cette technologie et de son marché. Je crois au fait que la blockchain va rester, voire devenir omniprésente dans la décennie à venir, mais ce sera probablement une infrastructure qu'on ne remarquera plus, un peu comme le cloud aujourd'hui. » Si l'on en croit les prédictions du World Energy Council, une telle énergie distribuée ou décentralisée devrait en tout cas passer de 5% du marché aujourd'hui à 25% en 2025. L'histoire d'amour entre la blockchain et l'énergie ne fait que commencer. 


Rédigé par Sophia Qadiri
Journaliste