Le sommet mondial de la mobilité durable qui s'est récemment tenu à Montréal a été l'occasion de mettre en lumière l'aventure de Victorien Erussard à bord d'Energy Observer, un navire à propulsion électrique zéro émission fonctionnant grâce aux énergies renouvelables et à une chaîne de production d'hydrogène décarbonée. Histoire d'un matelot qui voulait sauver la planète.

L'Atelier : Comment est né votre projet ?

43%

DU TRANS-PORT MARITIME

de marchandises est constitué de pétrole brut et d'autres produits pétroliers polluants

Victorien Erussard : À l'origine, je suis officier de marine marchande et coureur au large. J'ai navigué sur des navires de commerce et participé à une dizaine de courses transatlantiques, et constaté que les écosystèmes marins étaient menacés. Je me suis rendu compte que j'étais sur une usine à poison : les navires de commerce, qui utilisent du fuel lourd, sont un véritable fléau pour l'humanité. L'industrie représente une pollution énorme : on parle de 90 000 navires, 1,2 millions de marins, 25 millions de passagers et dix milliards de tonnes de marchandise (essentiellement du pétrole brut et des produits pétroliers). En parallèle, dans la course au large, mon bateau avançait grâce au vent. Il y a encore quelques années, on utilisait très peu les panneaux solaires. Lors de ma première Route du rhum en 2006, personne n'en était équipé, tout le monde avait des moteurs diesel à bord. En 2012, les bateaux de course ont commencé à s'équiper de panneaux solaires et d'éoliennes. Lors de la Transat Jacques Vabre de 2013, j'ai eu un bug technique et je me suis retrouvé en blackout d'énergie au milieu de l'Océan Atlantique. Comment était-il possible d'être aussi dépendant de l'alternateur alors que l'on avait du vent, du soleil, de la vitesse ? La compétition est un milieu où nous utilisons aujourd'hui beaucoup de technologies d'innovation, et j'ai voulu mettre ces valeurs au profit de la transition énergétique plutôt que des défis sportifs.

Energy Observer - Credits: Energy Observer
Energy Observer - Credits: Energy Observer

J'ai donc voulu créer un bateau à mix énergétique, avec plusieurs sortes d'énergies renouvelables. Nicolas Hulot, qui a toujours parrainé mes projets maritimes, a suggéré que je m'intéresse à l'hydrogène. Finalement, Energy Observer représente les systèmes décarbonés. Notre micro-grid représente les énergies renouvelables qui vont se développer dans les prochaines années, et ça, tout le monde le dit : les industriels, les scientifiques, ... On a un bateau qui est un modèle réduit du monde énergétique de demain : un système de production énergétique vertueux à la fois décarboné, décentralisé et digitalisé. Lorsque le bateau est sorti il y a cinq ans, l'équipe d'Energy Observer est en quelque sorte devenue ambassadrice de l'hydrogène. Il a été mis à l'eau le 14 avril 2017, à Saint-Malo, et son odyssée durera six ans, avec cinquante pays visités et plus d'une centaine d'escales.

Comment fonctionne le navire ?

Energy Observer est un bateau électrique hydrogène intelligent qui vise l'autonomie énergétique

Energy Observer navigue à l'hydrogène, produit à partir de l'eau de mer et des énergies renouvelables. Il ne dégage ni émission de gaz à effet de serre, ni particules fines, et vise l'autonomie énergétique. L'hydrogène est l'élément le plus abondant dans l'univers : il représente 75% de sa masse et 92% de son nombre d'atomes. On ne le trouve pas à l'état naturel, il faut le produire. Lorsque l'on est en escale ou en mouillage, on produit notre énergie avec le solaire et l'éolien. Lorsque les batteries sont à 100%, on transforme cette énergie. Le jeu est d'équilibrer la consommation énergétique pendant la navigation. Si les conditions se dégradent, une pile convertit l'hydrogène en électricité. L'hydrogène passe donc par une pile à combustible, et l'énergie électrique générée alimente la propulsion.

J'ai une formation d'officier de marine marchande, et je n'ai pas la prétention d'être un grand technicien, mais je suis passionné par la technologie et l'innovation. J'ai dessiné le système énergétique idéal pour mon bateau et ai ensuite travaillé avec des laboratoires. 

Quelle promesse l'hydrogène porte-t-il pour les autres secteurs de la mobilité ?

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L'hydrogène est partout, et, contrairement au lithium, n'a pas besoin d'être extrait. Les scientifiques estiment que si l'on continue à électrifier la mobilité et les objets connectés avec des batteries, les réserves de lithium seront épuisées dans trente ans. L'hydrogène est très intéressant pour les longues distances, parce qu'il a plus de densité énergétique qu'une batterie. Il peut donc être très utile à la mobilité terrestre : Alstom a par exemple développé un premier train hydrogène (l'hydrogène s'avère être le vecteur énergétique parfait pour continuer à électrifier le territoire ferroviaire français) ; et Toyota, qui est notre partenaire dans cette aventure, possède également un véhicule hydrogène que j'ai eu la chance de conduire l'année dernière lors de notre tour de France. Tout le secteur des transports est concerné, car l'hydrogène permet de lutter contre la pollution de l'air (la production de particules fines) et la pollution sonore, qui est une catastrophe pour le monde sous-marin. Quel bonheur de passer à des propulsions électriques ! Bien intégré dans les modes de transport, son utilisation contribuera à protéger notre santé via la qualité de l'air, notre climat, notre sécurité et notre liberté d'approvisionnement en énergie. 

À quoi ressemble, aujourd'hui, le paysage mondial de la production d'hydrogène ?

Les Japonais sont champions dans le domaine : cela fait vingt ou trente ans qu'ils travaillent à la production d'hydrogène, et l'État a beaucoup investi dans cette technologie. On parle des "Jeux Olympiques de l'hydrogène" pour les Jeux de 2020 à Tokyo. J'ai entendu parler de projets incroyables pour allumer la flamme olympique. Outre le Japon, il existe d'autres acteurs importants, comme l'Allemagne, la Chine, ou les États-Unis.

eNERGY OBSERVER

Energy Observer - Credits: Energy Observer
La France a récemment annoncé un plan de déploiement de l'hydrogène pour la transition énergétique, avec un objectif triple : produire de l'hydrogène par électrolyse pour l'industrie (avec un objectif de 10% d'hydrogène décarboné dans l'hydrogène industriel d'ici cinq ans, et entre 20 et 40% d'ici dix ans) ; stabiliser les réseaux énergétiques (déterminer les conditions techniques et économiques d'injection d'hydrogène dans ces réseaux) ; et valoriser la mobilité hydrogène en complément des filières 100% batteries (déployer, d'ici 2023, une flotte de 5 000 véhicules utilitaires légers et 200 véhicules lourds, construire cent stations, et idéalement multiplier ces effectifs par dix en 2028). Et les ambitions françaises ne se limitent pas au transport routier. L'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (ADEME) investira l'an prochain cent millions d'euros dans ce projet. Les industriels français seront également réunis par le gouvernement dès l'été 2018 en vue de l'élaboration d'« engagements croissance verte ». 

Comme je l'ai expliqué dans mon récent discours à la Commission Européenne, je pense que l'hydrogène est le chaînon manquant pour passer d'une transition à une véritable révolution énergétique. Il permet d'intégrer les renouvelables dans les systèmes énergétiques actuels, et de favoriser le couplage sectoriel entre les vecteurs énergétiques (gaz, chaleur, etc.) mais aussi le couplage transectoriel (transport, énergies, stockage et industrie). L'Europe a tous les atouts pour jouer un rôle de premier plan dans le déploiement rapide de l'hydrogène, facteur puissant de création de valeur et d'emplois.

Comment faire changer les mentalités ?

VICTORIEN ERUSSARD

Je pense que plus jeune, ma génération n'était pas encore sensibilisée aux problématiques environnementales : on croyait à un monde illimité, avant de se rendre compte qu'il fallait préserver toutes les ressources naturelles. On pensait aussi que les changements se feraient via l'action des politiques et des industriels, mais je crois qu'il est important que des efforts de tous types soient faits, et cela inclue aussi la société civile. On ne peut pas rester les bras croisés et attendre que ça aille mieux. J'ai l'impression d'avoir fait quelque chose de bien avec cette expédition, et je crois sincèrement qu'avoir mis notre bateau à l'eau l'année dernière a fait accélérer les choses au niveau du mix énergétique. Avec l'hydrogène, on est sur la dernière étape de la décarbonation (il peut signer la fin de l'usage du bois ou du gaz), et pas loin de la véritable révolution énergétique. Je suis extrêmement fier de voir que Nicolas Hulot, notre parrain et ministre, est passé à l'action et annoncé ce plan de déploiement. 

Nous menons un travail collaboratif de sensibilisation à travers les films que nous produisons : nous tournons une série de huit documentaires de 52 minutes qui sortiront à l'automne sur la chaîne Planète, mais aussi une série de films courts qui seront publiés sur web avec le ministère de la Transition écologique et solidaire pour mettre en lumière les solutions d'innovation durable pour la planète. Nous sommes également en lien avec le ministère de l'Éducation nationale pour créer du contenu pédagogique pour les jeunes générations. J'ai récemment été nommé premier ambassadeur français des objectifs de développement durable de l'ONU. Et je souhaite montrer au plus grand nombre comment l'hydrogène peut nous aider à atteindre les objectifs ambitieux des Accords de Paris, et ceux que l’Europe s'est fixée à l'horizon 2050.

Rédigé par Marie-Eléonore Noiré
Journalist