L’intelligence artificielle est sans doute la technologie la plus médiatisée du moment. Lors de la dernière édition de l'événement Collision, à La Nouvelle-Orléans, rares étaient les conférences où elle n’était pas mentionnée au moins une fois. Néanmoins, si le terme est vendeur et permet d’attirer les regards, construire une technologie efficace requiert une certaine expertise et une stratégie adéquate. Pour Dennis Mortensen, CEO et fondateur de x.ai, une entreprise qui développe un assistant virtuel spécialisé dans la mise en place de rendez-vous professionnels, les données sont le nerf de la guerre. « La collecte et la labellisation des données sont sans doute ce qui nous pose le plus de difficultés. Nous avons, depuis trois ans, une équipe de cent personnes qui ne font rien d’autre que construire une immense base de données annotée et labellisée. » a-t-il expliqué lors d’un panel de discussion consacré à l’intelligence artificielle, au cours de l'événement Collision.


Selon Dennis Mortensen, le défi réside également dans la définition du cadre et des principes permettant de labelliser les données. « Il faut au préalable s’interroger sur les éléments-clefs de son univers, l’ensemble des éventualités. Dans notre cas, cela inclut la fixation d’une date pour la réunion, l’annulation de celle-ci, les reports, les retards, l’allongement de la durée de la réunion, son compte-rendu… tous les éléments qui peuvent subvenir dans le cadre restreint que l’on s’est fixé. Cela semble être l’affaire d’une demi-heure, mais c’est en réalité un défi très complexe. Et si l’on définit mal ces éléments, on peut passer plusieurs mois à labelliser des données en pure perte. » Pour Dennis Mortensen, une autre difficulté consiste à gérer les attentes du public. « Hollywood a nourri les attentes des consommateurs depuis plusieurs décennies, et il est très difficile de se montrer à la hauteur. Ce n’est possible qu’à condition de sélectionner une verticale et un problème précis à résoudre. Définir un enjeu spécifique dans un univers bien restreint. C’est ce que nous avons fait avec la préparation de réunions. »


le défi réside  dans la définition du cadre et des principes permettant de labelliser les données

l'IA omnisciente
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Intelligence artificielle évolutive et omnisciente

En revanche, pour Antoine Blondeau, CEO et fondateur de Sentient Technologies, qui construit une intelligence artificielle générale capable de résoudre des problèmes complexes dans différents domaines, les données ne sont pas le coeur du problème. « L’idée selon laquelle celui qui possède le plus de données va forcément l’emporter sur la concurrence est selon moi erronée. » a-t-il affirmé. « Si vous concevez un système capable de s’exercer et s’améliorer lui-même, il n’a pas besoin de tant de données que ça. En tant qu’humains, nous ne passons pas notre temps à collecter autant de données que possible, nous les utilisons avec parcimonie pour nous instruire et prendre des décisions. La clef est donc de bâtir une intelligence artificielle capable d’apprendre de ses actions et de ses interactions. » Pour Antoine Blondeau, la principale difficulté consiste paradoxalement dans… le manque de cerveaux humains disponibles. « Pour concevoir le logiciel AlphaGo, par exemple, Google a employé quinze PhD à temps plein pendant deux ans. » L’intelligence artificielle évolutive développée par Sentient Technologie, capable de s’améliorer toute seule au fil du temps, est un moyen, selon Antoine Blondeau, de résoudre ce besoin important en main-d’oeuvre qualifiée.


Adopter la bonne méthode ne fait pas tout : l’usage de l’intelligence artificielle doit également servir un dessein. Pour Keyvan Mohajer, fondateur et CEO de Soundhound, celui-ci consiste à faire parler les objets connectés. « Nous souhaitons insérer une intelligence artificielle conversationnelle dans chaque produit du quotidien : téléphone, bien sûr, mais aussi voiture, réfrigérateur, etc. Chaque objet pourrait ainsi être contrôlé à l’aide de la voix, pour remplir sa fonction, mais aussi servir d’interlocuteur et fournir à son propriétaire le dernier bulletin météo ou les derniers résultats sportifs. » a-t-il développé. Rendue célèbre par son application de reconnaissance musicale, fonctionnant sur un principe similaire à celui de Shazam, Soundhound commercialise aujourd’hui deux produits supplémentaires : Hound, un assistant virtuel, dans la droite ligne de Siri et Alexa, ainsi que Houndify, une plateforme à destination des développeurs. Elle permet d’insérer une intelligence artificielle conversationnelle dans n’importe quel produit.

 l’usage de l’intelligence artificielle doit également servir un dessein

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L’intelligence artificielle pourrait remplacer les OGMs

Antoine Blondeau, de son côté, voit des opportunités importantes pour son intelligence artificielle évolutive dans deux domaines : l’agriculture et la santé. « Nous travaillons actuellement sur un projet en partenariat avec le MIT, dans lequel l’intelligence artificielle est employée pour contrôler la croissance d’une plante dans un petit conteneur. Des facteurs comme la température, la luminosité, l’humidité et les nutriments fournis à la plante sont contrôlés automatiquement par un logiciel, ce qui permet d’optimiser la croissance et la qualité de la plante. A terme, on pourrait ainsi résoudre le problème de la faim dans le monde sans avoir recours aux OGMs. » Dans la santé, Sentient Technologies a mis au point une technique permettant de prédire l’apparition d’une septicémie une demi-heure avant que les premiers symptômes ne se manifestent aux yeux du médecin, augmentant considérablement les chances de survie du patient. 


Travailler sur des intelligences artificielles évolutives ouvre également, selon Antoine Blondeau, des perspectives philosophiques intéressantes, faisant écho aux interrogations actuelles sur la Singularité technologique et la capacité des machines à imiter le comportement humain. « Notre système d’apprentissage permet à nos logiciels d’apprendre de leur environnement et d’en tirer des conséquences pour leurs actions futures. Or, nous constatons qu’ils apprennent ainsi à intégrer le comportement humain dans leur processus de prise de décision. S’agit-il d’une certaine forme de conscience ? Le débat est ouvert. Néanmoins, nous n’allons pas nous réveiller un matin et constater que les machines sont désormais dotées d’une conscience : si cela doit advenir un jour, ce sera un processus très lent et progressif. » Keyvan Mohajer se montre quant à lui encore plus circonspect quant à l’éventualité de voir l’intelligence artificielle se rapprocher de son homologue humaine. « L’intelligence artificielle est un terme vendeur, de nombreux entrepreneurs l’utilisent pour lever des fonds ou vendre leur produit. L’idée d’intelligence artificielle générale, de machines dotées d’une conscience, est cependant loin d’être à l’ordre du jour. » Selon Dennis Mortensen, combiner intelligence artificielle et humaine reste pour l’heure le meilleur moyen d'offrir une expérience optimale à l’utilisateur. « Admettons que je me trouve dans ma chambre d’hôtel, à 23h, et que je souhaite commander un coca light. Dans un futur proche, il me suffira d’effectuer ma requête auprès d’Amazon Echo, et dans les minutes suivantes un robot viendra m’apporter la boisson. Cette performance peut-être facilement réalisée par une collaboration entre humain et machine. L’important n’est pas d’obtenir une intelligence artificielle capable de tout faire elle-même, mais de trouver le bon équilibre pour offrir une expérience satisfaisante à l’utilisateur. »

Rédigé par Guillaume Renouard