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MILLIARDS

DE DOLLARS DE Bénéfices pour l'économie américaine grâce à l'ia

Sept ans après la spectaculaire victoire de Watson, le superordinateur d'IBM, au jeu télévisé américain Jeopardy!, le buzz autour de l'intelligence artificielle ne faiblit pas. Cette technologie entraîne aujourd'hui des avancées spectaculaires, assorties de changements radicaux, dans des domaines aussi variés que la médecine, le marketing ou les transports. « Je peine à me figurer une industrie que l'intelligence artificielle ne va pas, à mon sens, transformer au cours des prochaines années », affirme ainsi Andrew Ng, professeur en sciences de l'informatique à l'Université de Stanford, qui voit dans l'intelligence artificielle « la nouvelle électricité ». Un rapport du cabinet de conseil McKinsey paru en juin 2017 prédit que l'intelligence artificielle gonflera l'économie américaine de 126 milliards de dollars d'ici 2025. 

la bataille de l'algorithme

algorithme

La plupart des progrès de l'intelligence artificielle sont imputables à l'apprentissage machine, qui combine une immense quantité de données, une grande puissance informatique et des algorithmes complexes pour permettre aux ordinateurs de résoudre des tâches difficiles, tout en s'améliorant avec le temps. Mais si tout le monde désire aujourd'hui profiter du formidable potentiel de l'intelligence artificielle, la concurrence est rude. Les talents susceptibles de coder et d'entraîner des algorithmes d'intelligence artificielle sont rares, et les grandes entreprises se les arrachent en leur offrant des salaires mirobolants. Le New York Times estime ainsi que l'on compte seulement une dizaine de milliers d'individus dans le monde dotés des compétences nécessaires pour mettre l'intelligence artificielle au service des entreprises. Aux États-Unis, ces dernières auront dépensé plus d'un milliard de dollars pour recruter les meilleurs ingénieurs du secteur d'ici 2020. 

Fort de ce constat, Andrew Ng propose de mettre l'accent sur l'éducation et la formation, montrant l'exemple à travers la plateforme de cours en ligne Coursera, qu'il a cofondée. Il y dispense un cours de haut vol sur l'apprentissage profond, une branche de l'apprentissage machine qui recourt aux réseaux neuronaux, vaguement inspirés du fonctionnement du cerveau humain. Mais former un ingénieur spécialisé dans l'intelligence artificielle prend du temps. En outre, les algorithmes d'apprentissage machine requièrent une importante puissance de calcul pour fonctionner, ce qui n'est pas à la disposition du premier venu. C'est pourquoi un nombre croissant d'entreprises agissent comme de véritables sous-traitants de l'intelligence artificielle, proposant à leurs clients de louer l'usage de leurs algorithmes et de leur puissance informatique via le cloud, pour leur permettre de faire bon usage de leurs données. 

ALGORITHME AS A SERVICE

landscape

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L'apprentissage machine en tant que service

L'IA S'ATTAQUE AU MARCHé du cloud

CLOUD COMPUTING

Cette tendance a pris le nom d'« apprentissage machine en tant que service », en référence à la vague du logiciel en tant que service, incarnée par des entreprises comme Salesforce ou Zendesk. Celle-ci permettait déjà aux entreprises de sous-traiter leurs besoins logiciels grâce au cloud. Il en va désormais de même pour leurs besoins en intelligence artificielle. Les entreprises peuvent ainsi accéder à un certain nombre d'outils d'apprentissage machine (visualisation de données, interfaces de programmation informatique, analyse prédictive, algorithmes d'apprentissage machine…) en souscrivant à un service cloud. Les opérations informatiques sont également effectuées à l'aide des serveurs du fournisseur.

En juillet dernier, Canalys, une entreprise d'analyse de marché, prévoyait que, sur le marché du cloud, la croissance future serait « nourrie par les clients utilisant les plateformes d'intelligence artificielle que les fournisseurs cloud construisent pour permettre le développement de nouvelles applications, de processus, de services et d'expériences utilisateur. » Entre les grandes entreprises du cloud, la concurrence se joue désormais au niveau des services d'intelligence artificielle incorporés dans leur offre. En 2015, Google a frappé très fort avec TensorFlow, une plateforme d'apprentissage machine pour l'informatique en nuage. Elle offre l'accès à des librairies en code source ouvert et à des outils pour construire des réseaux neuronaux. La plateforme a gagné une grande popularité auprès des développeurs, au point de devenir un argument massue en faveur de Google Cloud. En mai dernier, Google a en outre annoncé le lancement d'une puce spécialement conçue pour alimenter de nouveaux usages autour de l'intelligence artificielle, à laquelle elle donne l'accès via son service cloud. 

Amazon, leader mondial sur le marché du cloud, a récemment contre-attaqué avec SageMaker, un service qui permet aux développeurs de construire, entraîner et déployer des modèles d'apprentissage machine. SageMaker rassemble 22 outils différents, dont Amazon Transcribe, qui convertit instantanément des fichiers audio en texte ; Amazon Comprehend, capable d'identifier des sentiments positifs ou négatifs dans un texte, ainsi que certaines personnes et lieux ; Amazon Translate, pour traduire un texte d'un langage dans un autre ; ou encore Amazon Rekognition, qui reconnaît des éléments sur une vidéo. L'entreprise a aussi récemment lancé Ironman, un service qui permet aux entreprises utilisant le cloud d'Amazon de collecter automatiquement des données depuis plusieurs sources différentes, de les rassembler et de les analyser à l'aide de l'intelligence artificielle. Oracle, IBM, Salesforce et Microsoft adaptent également leurs solutions cloud au règne de l'intelligence artificielle. 

simplifier la complexité de l'ia

purple robot
Dribbble

Simplifier l'usage de l'IA

1000

milliards 

de  milliards de données numériques générées chaque semaine en 2020 


Les entreprises sont aujourd'hui largement demandeuses d'intelligence artificielle car elles sont confrontées à un véritable tsunami de données. Au cours de la seule année 2017, l'humanité a généré davantage de données que durant les 5 000 années précédentes de son histoire. Dans son dernier livre, La guerre des intelligences, l'entrepreneur transhumaniste Laurent Alexandre affirme qu'en 2020, l'humanité générera mille milliards de milliards de données numériques chaque semaine. Ces données représentent un formidable vivier potentiel pour les entreprises. Elles peuvent leur permettre de mieux comprendre leurs clients, leur marché, d'optimiser leur fonctionnement, de découvrir des corrélations inattendues, etc. Mais une telle quantité de données ne peut être traitée par des humains. L'intelligence artificielle s'avère nécessaire. Or, comme nous l'avons vu, celle-ci demeure aujourd'hui le privilège d'un petit nombre.

Historiquement, le marché du cloud s'est développé lorsque des acteurs comme Amazon, Microsoft et Google, qui avaient dû construire des serveurs gigantesques afin d'accumuler suffisamment de capacités de stockage et de puissance informatique pour alimenter leurs services à l'échelle internationale, ont vu l'opportunité de gagner de l'argent en louant une partie de leurs capacités à des acteurs tiers n'ayant pas les moyens d'investir dans du matériel aussi coûteux. On voit aujourd'hui se produire la même chose avec l'intelligence artificielle. 

le machine learning à votre service

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L'apprentissage machine en tant que service présente en effet, pour les clients, tous les attraits d'un service cloud. Cette solution leur permet ainsi d'accéder à une puissance informatique importante afin de faire tourner leurs algorithmes d'intelligence artificielle. En outre, elle permet aux entreprises qui n'ont pas les moyens de recruter de petits génies de la discipline de réaliser malgré tout des travaux avancés dans ce domaine. En effet, les fournisseurs s'efforcent de proposer des outils toujours plus simples d'utilisation, de façon à ce que des ingénieurs aux compétences plus modestes soient capables de manipuler des programmes de pointe. Google et Amazon ont été jusqu'à créer des départements de conseil en intelligence artificielle à destination de leurs clients, et à dépêcher leurs propres experts chez ces derniers pour les aider à se familiariser avec leurs outils. 


L'une des clefs de ce marché est la simplicité d'accès des applications autour de l'intelligence artificielle. Les entreprises clientes doivent pouvoir utiliser facilement ces services. 
david schubmehl

David Schubmehl

« L'une des clefs de ce marché est la simplicité d'accès des applications autour de l'intelligence artificielle. Les entreprises clientes doivent pouvoir utiliser facilement ces services », analyse David Schubmehl, directeur de recherche chez IDC, une entreprise d'études de marché. « C'est pourquoi Microsoft a lancé Azure machine learning studio, Amazon a introduit SageMaker, Salesforce a fait de même avec Einstein, Adobe et Oracle également… Les clients sont en quête de ce genre d'outils, qui puissent être utilisés par des développeurs lambda. »

Nombre d'entreprises peuvent ainsi employer l'apprentissage machine pour traiter des problèmes concrets, l'inclure dans leurs processus quotidiens. Les logiciels de tous les jours deviennent ainsi plus intelligents. Certains y voient une nouvelle étape du développement logiciel, dont l'histoire peut se lire comme un mouvement perpétuel vers davantage d'automatisation et de sous-traitance. Et tout cela sans que les entreprises clientes aient besoin de construire ou d'installer quoi que ce soit. Cloud oblige, elles se retrouvent avec une solution clef en main. De même, l'entretien et les mises à jour sont assurés par l'entreprise prestataire. 

UNE NOUVELLE ÉCONOMIE DE L'IA

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Jackpot pour les GAFA

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Regard d'expert

David Schubmehl

Directeur de recherche

chez IDC

Cela donne aux grandes entreprises l'opportunité d'entrer dans le monde de l'intelligence artificielle sans avoir à mettre en place leurs propres serveurs.

Enfin, chaque fournisseur proposant un large éventail de solutions pour répondre à différents types de besoins, les entreprises clientes peuvent sélectionner une offre correspondant exactement à ce qu'elles recherchent, et payer en fonction de l'utilisation qu'elles en font. Selon David Schubmehl, recourir au cloud représente ainsi de substantielles économies. « Cela donne aux grandes entreprises l'opportunité d'entrer dans le monde de l'intelligence artificielle sans avoir à mettre en place leurs propres serveurs. De même pour les start-up, qui ont souvent des moyens limités et pour qui le cloud représente une option alléchante. »

Naturellement, les géants du cloud, Amazon, Google et Microsoft en tête, ne font pas cela par philanthropie. Le cloud rapporte, et ces entreprises y voient une excellente occasion de doper leurs profits à moindres frais, puisqu'elles disposent déjà des ressources (serveurs et algorithmes) qu'elles louent à leurs clients. Selon un rapport de Transparency Market Research, le marché de l'apprentissage machine en tant que service pourrait atteindre vingt milliards de dollars d'ici 2025. Rappelons qu'Amazon Web Service, division cloud de l'entreprise de Jeff Bezos, est aujourd'hui son département le plus rentable. C'est pourquoi les entreprises se livrent aujourd'hui à une guerre sans merci pour la domination de ce nouveau marché, qui s'annonce comme l'avenir du cloud.

un privilège de géant ?

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En outre, si elles fournissent à leurs clients une partie de leurs algorithmes, ces grandes entreprises conservent la main sur la gigantesque quantité de données qu'elles ont accumulée grâce à leur modèle d'affaires (navigation sur la toile pour Google, achat de biens en ligne pour Amazon…). Or, en matière d'intelligence artificielle, les données sont le nerf de la guerre : pour être à la pointe du domaine, de puissants algorithmes ne suffisent pas, il faut également d'immenses quantités de données pour leur permettre de s'exercer et devenir meilleurs avec le temps. Une étude publiée par Google en juillet dernier montre ainsi qu'entre une base de données d'un million de photos et une autre de 300 millions, il y a un écart considérable dans la qualité de l'intelligence artificielle que l'on éduque. Ainsi, l'apprentissage machine en tant que service permet aux GAFA de dégager de juteux bénéfices de leur expertise en intelligence artificielle, sans risquer le moins du monde de donner ainsi un avantage à la concurrence dans ce domaine.

Si la domination des grands acteurs est pour l'heure écrasante, plusieurs jeunes pousses espèrent bien jouer les trouble-fêtes. Citons notamment Apigee, Paperspace, H2O.ai, ou encore Bons.ai. Toutes sont spécialisées dans les services d'intelligence artificielle clef en main à destination des entreprises tierces. Certains, comme Paperspace, misent sur des coûts ultra-compétitifs et une hyperspécialisation  pour s'imposer. La taille potentielle du marché leur permettra certainement de se faire une place à l'ombre des plus grands. 

Rédigé par Guillaume Renouard