« Les talents mexicains seront parmi les leaders dans le secteur de la réalité virtuelle (VR), de la réalité augmentée (AR) et peut-être aussi de l’intelligence artificielle, d’ici trois à quatre ans. » Au festival Interactive de South by Southwest (SXSW) à Austin, l’entrepreneur mexicain spécialiste des jeux vidéos, Mario Valle, est optimiste et a des raisons de l’être. En quelques années, une solide scène start-up s’est formée dans le pays. Alors que les régions de Baja California, Tijuana ou encore Monterrey sont également dynamiques, Startup Genome dénombre entre 350 et 650 jeunes pousses actives dans la capitale uniquement. À titre de comparaison, c’est autant qu’à Kuala Lumpur (Malaisie) mais deux fois moins qu’au Cap, en Afrique du Sud. À Paris, l’étude recense 2000 à 2600 start-up actives, bien moins que les 12 700 à 15 600 jeunes pousses de la Silicon Valley. L’écosystème mexicain a donc une marge de progression mais a crû considérablement ces dernières années. Qu’est-ce qui explique ce développement rapide ? Quels sont les obstacles qu’il reste à surmonter ? La conférence organisée par Casa Mexico à l’occasion du SXSW a permis de répondre à ces questions et d’avoir un aperçu conforme à la réalité de la scène start-up locale.


+DE 350

STart-up 

À mexico city




Il y a autant de start-up actives dans la capitale mexicaine que dans la capitale malaisienne. Et beaucoup d'autres dans les régions de Baja California, Tijuana, Monterrey...

Les premières infrastructures pour favoriser l’innovation auraient émergé en 2009-2010. Santiago Zavala et Cesar Salazar, deux geeks mexicains, ont été à l’origine de Mexican.VC et ont ainsi lancé une des premières structures pour adresser le problème du manque de financement pour les start-up de la région. Tout s’est ensuite accéléré lorsque 500 startups a racheté l’entreprise en 2012, créant ainsi son premier bureau en dehors des Etats-Unis. Après Mountain View (ville de Google) et San Francisco, c’est donc à Mexico City que s’est établi le fonds de capital-risque et accélérateur afin de rayonner sur l’ensemble des pays hispanophones du Sud.

Un écosystème en construction

L’emplacement géographique du pays est en effet un atout. La proximité avec les États-Unis facilite les collaborations entre les écosystèmes, Casa Mexico - qui promeut les échanges entre start-up américaines et mexicaines - en est une illustration. Et le Mexique devient aussi l’endroit idéal pour externaliser une activité. Enfin, les pays hispaniques voisins d’Amérique latine représentent un important marché, en pleine croissance qui plus est. Et ce, alors que la population du Mexique s’élève déjà à 127 millions d’habitants.


Attirés par ces perspectives, d’autres accélérateurs et incubateurs internationaux ou programmes pour start-up s’y sont également installés, comme SeedStars MexicoStartup WeekendNuma Mexico... ou plus récemment Startupbootcamp qui vient d’annoncer le lancement d’un programme Fintech avec Finnovista. Ils ont entraîné dans leur sillage la création d’accélérateurs et incubateurs locaux comme Orion Startups en partenariat avec l’université Tec de Monterrey sur le campus de Chihuahua, Startup Studio Monterrey ou encore l’accélérateur public-privé Startup Mexico.

Université de Guadalajara

Pozstos 

/ Shutterstock.com
L’écosystème se construit donc pas à pas mais sûrement et avec l’appui du gouvernement. Selon Daniel Vogel cofondateur et président de Bitso, trois ingrédients sont inhérents à sa formation : le capital, les idées et le talent. Mario Valle en ajoute un quatrième : la mentalité. Où se situe le Mexique par rapport à ses éléments ?

Surmonter le manque d'investissement et de standards 

Pour l’instant, les startupers comme Carlos Garcia, CEO et fondateur de Kavak ou encore Daniel Vogel, regrettent au SXSW que « le secteur de l’investissement » au Mexique ne soit « pas aussi développé qu’aux Etats-Unis », que « les investisseurs [soient] moins expérimentés et les conditions plus strictes ». Pour pallier cette situation, Daniel Vogel s’est naturellement tourné vers les Etats-Unis : « nos investisseurs américains nous ont proposé un meilleur arrangement et nous ont poussé à diriger notre entreprise de manière exemplaire et à aller plus loin que ce qui se fait habituellement au Mexique, en proposant de l’equity (ndlr : la possibilité de recevoir des actions de l’entreprise) pour les employés par exemple ». « Cette relation avec les Etats-Unis nous a vraiment tiré vers le haut », insiste l’entrepreneur. Au Mexique, les investisseurs existent mais sont réputés averses au risque. Ce que déplore Mario Valle, pour qui la mentalité est un élément clef pour que l’écosystème s’enracine et progresse.

« Le nombre de talents explose, il y a plus d’ingénieurs informatiques au Mexique que d’habitants en Irlande », explique Mario Valle

Parmi les axes d’amélioration de l’écosystème mexicain, Daniel Vogel cite aussi la standardisation des documents. « On a dépensé énormément d’argent pour faire rédiger un document qui aux Etats-Unis est standard. » En termes d’infrastructures réglementaires, le pays accuse un certain retard. Le gouvernement, conscient des lacunes, s’emploie depuis quelques années à les combler, notamment avec une profonde réforme des lois concernant le travail et l’emploi engagée jusqu’en 2018.

Des obstacles persistent. Mais le Mexique peut s’enorgueillir de disposer d’un atout essentiel pour bâtir un écosystème solide : le talent. Selon le cofondateur de Bitso, « pléthore d’ingénieurs sont diplômés tous les ans, en informatique, en génie mécanique... tous type d’ingénierie. Et ce vivier de talents s’améliore constamment ». Les Mexicains sont en effet de plus en plus formés techniquement. « Le nombre de talents explose, il y a plus d’ingénieurs informatiques au Mexique que d’habitants en Irlande », renchérit Mario Valle.

Quand les difficultés deviennent source d'inspiration 


Et en plus des talents, les idées foisonnent. « Il y a tellement de problèmes que les start-up pleuvent pour les résoudre », ajoute Daniel Vogel sous le regard amusé du Consul général du pays, présent dans le public lors de la conférence à Austin. Les obstacles que rencontrent le pays et ses citoyens constituent réellement une source d’inspiration pour les startupers à la recherche d’idées. Le fait que l’innovation dans le système financier par exemple, soit “datée”, si l’on en croit Carlos Garcia, ainsi que le problème de l’inclusion financière, ont poussé des entrepreneurs à proposer une solution. Logique, dans ce contexte, que la Fintech fasse partie des secteurs en plein essor dans le pays. 

Parmi les start-up locales les plus prometteuses de l’écosystème, plusieurs proposent des prêts en ligne, comme Kueski (quasiment en instantané) de Konfio (qui s’adresse en priorité aux PME), Prestadero et KuboFinanciero (pour un prêt entre particuliers, une solution pour les débancarisés). OpenPay (récemment acquise par BBVA) est une plateforme de paiement et Bitso, l’entreprise de Daniel Vogel, permet d’échanger des Bitcoins. D’autres success-stories relèvent de l’économie du partage. C’est le cas de Carrot, équivalent local de Zipcar qui permet aux Mexicains de louer un véhicule à l’heure ou à la journée depuis 2012, et qui a levé au moins deux millions de dollars. Ou encore de Lavadero, qui propose depuis 2014 un service de laverie, pressing et repassage à la demande, où le linge est collecté puis re-déposé à domicile en moins de 48 heures. Enfin, parmi les start-up récentes qui trouvent des solutions aux problèmes de la ville, il y a Econduce. Sélectionnée avec deux autres start-up mexicaines par Google pour participer au Launchpad Space program à San Francisco, Econduce propose des scooters électriques à la demande via une application, à Mexico City pour l'instant. La jeune pousse fait d'une pierre deux coups en facilitant les trajets tout en réduisant la pollution.


Il reste encore beaucoup à construire - et cela représente tout autant d’opportunités pour les entrepreneurs - mais le pays est lancé. « Quand on parle de marchés émergents, on pense au BRIC [Brésil, Russie, Inde, Chine], il est rare de penser au Mexique comme l’un des principaux marchés émergents », souligne Mario Valle. Et pourtant, Goldman Sachs et d’autres, prédisent que le pays sera la sixième ou septième économie mondiale d’ici à 2050, alors qu’il ne fait pas partie du top 10 aujourd’hui. Une croissance qui pourrait bénéficier aux start-up, voire découler de l’activité de ces jeunes pousses. Affaire à suivre.

Rédigé par Sophia Qadiri
Journaliste