65 

millions

de personnes dÉplacÉes dans le monde 

à La fin de 2016

Alors que 65 millions de personnes ont été déplacées dans le monde à la fin de 2016, soit l'équivalent de la France, ou encore un être humain sur 113, la technologie cherche des solutions pour permettre aux réfugiés de réussir leur intégration et d'en devenir les acteurs. À l’heure où l'opinion publique française prend conscience que les migrants ne sont pas juste de passage, favoriser leur inclusion est plus que jamais d'actualité. « Nous devons réinventer notre façon de faire de l'inclusion, pas dans la réaction mais dans un projet désiré, pensé et co-créé », clame Joséphine Goube, CEO de Techfugees. C'est à l'invitation de cette dernière ainsi qu'à celle de Mike Butcher (rédacteur en chef de TechCrunch et président de Techfugees) que le monde de la tech a répondu présent les 25 et 26 octobre derniers lors du Techfugees Global Summit. Un événement qui a réuni plus de 500 entrepreneurs sociaux, 42 start-up, ingénieurs réfugiés, investisseurs, décideurs politiques et ONG venus du monde entier. 

À l'origine de ce rassemblement dans le plus grand campus de start-up au monde, une jeune pousse londonienne, Techfugees, qui, forte de ses 15 000 membres et de sa présence dans 25 pays, mobilise depuis deux ans l'écosystème tech dans le but d'aider les migrants et les réfugiés. Consolider les bases de cet écosystème social et solidaire naissant, trouver des partenaires et des investisseurs ; et faire de Techfugees une plateforme pour l'emploi des réfugiés, voilà l'objectif que Joséphine Goube s'est donné pour cette première conférence annuelle.

L'émancipation par l'éducation, le premier pas vers l'inclusion

L'éducation est l'arme la plus puissante qu'on puisse utiliser pour changer le monde. 

Nelson Mandela

« L'éducation est l'arme la plus puissante qu'on puisse utiliser pour changer le  monde »,  a déclaré un jour Nelson Mandela. Sans éducation, sans instruction, l'homme perd sa qualité d'être humain, il se retrouve sans repères, s'éloigne des autres, se perd, occulte le passé et ne perçoit pas d'avenir. Dans ce chantier de l'intégration des réfugiés, l'accès à l'éducation est bien la première pierre à l'édifice. Un édifice pour lequel toute aide sera précieuse si on ne veut pas gâcher le potentiel économique de ceux que l'ancien premier ministre grec George Papandreou décrit comme « des acteurs du changement, des décideurs, en ce qu'ils prennent des décisions aussi difficiles que celles de quitter leur pays ». Alors, en attendant que ces demandeurs d'asile obtiennent le statut de réfugié (un parcours du combattant qui durerait quatorze mois en moyenne en France), puissent s'inscrire à l'université et travailler, des start-up œuvrent pour exploiter leur potentiel, afin qu'il ne se perde pas et eux avec.

Kiron 
Kiron  - Credits: Kiron France with Raphael

1%

des réfugiés

vont à l'université

Parce qu'1% seulement des réfugiés dans le monde vont à l'université, la start-up berlinoise Kiron en a créée une, qui propose un système hybride d'apprentissage fondé sur des cours en ligne (dispensés via des MOOC, i.e. des formations en ligne ouvertes à tous) et des cours en présentiel. Après avoir suivi la première partie du cursus en ligne dans quatre domaines d'étude, les étudiants intègrent l'une des 53 universités partenaires directement en Licence 2 grâce à l'accréditation de leur formation. Et c'est Raphaël Sarkar, un jeune réfugié qui a bénéficié de l'offre Kiron France et qui étudie actuellement au Conservatoire National des Arts et Métiers à Paris, qui modèrera plus tard la table ronde sur les écoles de code. Un panel dans lequel Zahra Shah est venue parler de Re:Coded, une école de code gratuite située en Irak à Erbil, qui enseigne non seulement le code informatique aux réfugiés, mais également l'anglais et les « soft skills ». Car la finalité poursuivie ici n'est pas simplement celle de devenir développeur et de répondre à la pénurie de développeurs sur le marché, mais bien celle de devenir un acteur du changement, un entrepreneur, un tech leader.

Smart city

Un Fablab met en valeur le potentiel des réfugiés

Archive Août 2016

Dans la même veine, la start-up Habibi.Works veut mettre en valeur le potentiel des réfugiés en Grèce en leur permettant de créer non seulement des produits mais aussi des perspectives. Ce Fablab interculturel domicilié près de Katsikas, rassemble en un même espace des réfugiés, des designers, et des entrepreneurs internationaux. Ce laboratoire de fabrication met librement à disposition de ses utilisateurs des outils numériques (imprimantes 3D, lasers) afin que les réfugiés puissent mettre à profit leurs compétences et leurs savoirs en développant des objets créatifs. Outre ce premier volet éducatif qui comprend également des cours de langues et de mise en page de CV, la start-up expérimente un second volet entrepreneurial dans lequel les réfugiés montent des micro-projets, et s'essayent à l'expérience auto-entrepreneuriale. Ainsi, si les propositions de valeur de ces start-up sont toutes différentes, elles ont bien toutes un objectif commun, celui de préparer les demandeurs d'asile et « déplacés » au marché de l'emploi, le graal auquel ceux qui veulent reconstruire leur vie après avoir fui leur pays aspirent tous.

L'emploi est la clé de la résilience et de l'émancipation

Parce que le travail est la colonne vertébrale de la société, un élément fondateur du lien social, qu'il est ce qui nous humanise, ce qui nous rend acteur donc nous rend libre, il est la clé de l'intégration des réfugiés. Parmi les start-up qui ont traduit cette priorité en actions, nous avons rencontré la jeune pousse NaTakallam (« Nous parlons » en arabe). Fondée en 2015 par trois étudiants de l'université de Columbia aux États-Unis, la plateforme met en relation ceux qui veulent apprendre l'arabe avec des réfugiés syriens enseignants. En quelques clics, l'utilisateur est mis en relation via Skype avec l'un des tuteurs basés aussi bien au Liban qu'en Égypte, en Turquie, en Allemagne ou en France. Laura Chamas, chargée du développement France de NaTakallam, raconte qu'ils peuvent gagner jusqu'à 1500 dollars par mois, soit jusqu'à trois fois le salaire minimum en vigueur au Liban. Mais ce n'est pas tout, insiste-t-elle : outre la fonction valorisante d'enseignant qu'ils investissent et la rémunération perçue, cela leur permet aussi de rompre avec l'isolement, de se sociabiliser et de mettre à mal certains préjugés dont ils peuvent faire l'objet. La plateforme compte actuellement 1800 utilisateurs uniques dans plus de 65 pays, et 85 réfugiés « partenaires de conversation » dans treize pays différents.

NaTakallam - Credits: NaTakallam
NaTakallam

Une autre start-up a décidé de rendre les réfugiés acteurs, et donc libres, par le travail : HITL, pour « Human-in-the loop ». Elle a choisi le modèle d'impact sourcing ou externalisation socialement responsable, en leur faisant réaliser des missions de « micro-travail » (tag de photos, nettoyage de données, retranscription, traduction) pour le compte d'entreprises de machine learning. Située à Sofia, en Bulgarie, HITL emploie des réfugiés et des demandeurs d'asile qui autrement n'auraient pas accès au marché du travail en leur offrant une formation continue en anglais et en informatique afin qu'ils puissent perfectionner leurs compétences. Des compétences qui sont justement au coeur de la proposition de valeur de la start-up norvégienne Diwala. Encore au stade expérimental, la start-up utilise la blockchain pour permettre aux réfugiés d'authentifier et de certifier leurs compétences (maths, anglais, IT, etc.) via le registre sécurisé et cryptographié de la blockchain. La plateforme numérique a imaginé une monnaie numérique, le diwala token, via lequel les réfugiés peuvent s'échanger leurs compétences. Mais parce que l'accès à l’emploi est lui-même conditionné par la détention d'une identité officielle et l'accès à un compte en banque, d'autres start-up sont venues sur la scène du sommet Techfugees pour présenter leurs solutions.


HITL
HITL

Pallier l'exclusion identitaire et bancaire via la blockchain

1,1

MILLIARD

de personnes dans le monde n'ont pas d'identité

Parce qu'être privé d'identité, c'est n'être plus rien ni personne, c'est être privé de ses droits, et invisible vis-à-vis de la société, des start-up comme MONI ou AID:Tech veulent permettre au 1,1 milliard de personnes dans le monde qui n'ont pas d'identité officielle et qui sont exclues du système bancaire de retrouver leur place dans le monde grâce à la blockchain. Fournir une identité digitale à ceux qui n'ont plus de papiers via le registre sécurisé et cryptographié de la blockchain, permettre d'enregistrer des transactions financières à ceux qui ne sont pas bancarisés, ou encore sécuriser, authentifier et rendre transparents les dons, voici la proposition de valeur que ces deux start-up ont présenté lors de ce rassemblement international.

la start-up finlandaise moni  

The MIT Technology Review - Credits: Moni by The MIT Technology Review

La blockchain pour les refugies 

Ainsi, en plus d'éliminer la nécessité pour une institution financière traditionnelle d'arbitrer les transactions, la start-up finlandaise MONI, basée à Helsinki, fournit, grâce à la blockchain, un moyen de créer et de stocker en toute sécurité une forme numérique d'identification qui ne peut pas être corrompue et est facilement accessible de n'importe où. Les Nations Unies envisagent d’ailleurs d'utiliser la technologie dans leurs efforts pour apporter une identification légale à tous ceux qui sont dépourvus d’identité officielle. Un point commun avec la start-up AID:Tech, qui, grâce à la technologie Blockchain, veut permettre via un smartphone ou une carte, d’authentifier l’identité d’une personne réfugiée, et qui permet de sécuriser et de rendre transparent le processus de donation entre un donneur et un réfugié, par l’intermédiaire d’une ONG comme la Croix Rouge par exemple. Le donneur est prévenu via SMS, lorsque le montant de sa transaction a été reçu par le réfugié et sait à quelle fin il a été dépensé. Leur modèle est lucratif puisque la start-up prélève 1$ par mois et par utilisateur car comme le dit le son co-fondateur Niall Dennehy, “les ONG recherchent l’efficacité et le professionnalisme, ce que nous leur offrons, mais pour que la solution soit durable il faut qu’elle soit rentable”. 

Mais face à l'ampleur du phénomène, toutes ces innovations sociales, qu'elles touchent à l'éducation, à l'emploi, l'identité ou encore la finance, ne seront viables que si elles sont portées et soutenues par un écosystème diversifié, solide et puissant.

De la nécessité de consolider les bases de cet écosystème solidaire naissant

C’est Antoine Jouteau, PDG de la plus grande marketplace française Leboncoin, et membre du groupe Schibsted, qui a ouvert la cérémonie à Station F. Un grand nom de la Tech, qui croit dans l’opportunité économique que l’intégration des réfugiés représente pour nos sociétés, avec des actions concrètes telles que le financement de l’école de code gratuite Simplon. Un autre mastodonte Tech, Facebook, a répondu présent à l’invitation de Techfugees. Vaughn Hester, en charge des partenariats avec les communautés sur Facebook, explique notamment comment la page Refuge.info est devenue la principale source d'information pour les réfugiés en Grèce, et comment 66.900 personnes ont interagi avec la page durant les trois derniers mois. Enfin, Marwan Elfitesse, directeur des programmes de Station F, a présenté leur “Fighters Program” qui accueillera sa première promotion de start-up "combattantes" en janvier prochain. Le programme veut donner les mêmes armes entrepreneuriales à ceux qui ne sont pas bien nés, en offrant pendant un an un accès gratuit 24h/24h au campus, aux ressources, et au programme de Station F.
Campfire Innovation - Credits: Campfire Innovation
betterplace lab - Credits: betterplace lab

Mais il reste encore beaucoup à faire … Ionna Theodorou de Campfire Innovation – une organisation similaire à celle de Techfugees mais basée en Grèce uniquement – donne la mesure du challenge : « 65,5 millions de personnes sont déplacées aujourd'hui, elles seront 250 millions d'ici 2050 ».  Et Joséphine Goube le rappelle : « les moyens seront clés pour consolider cet écosystème ». Aussi, parce que certaines solutions technologiques comme Textfugees de Louisa Mesnard ou TikkTalk de Rodney Boot améliorent la communication entre ONG et réfugiés, il reste encore à démontrer et communiquer sur l'efficacité de telles solutions auprès des gouvernements et des politiques, insiste la CEO de Techfugees. Et le financement du think tank berlinois betterplace lab par le gouvernement fédéral allemand en est un exemple réussi. Car la solution à la crise d'intégration des réfugiés est bien politique. La technologie, bien qu'ayant les moyens d'aller plus vite et de toucher plus de monde, ne reste qu'un outil. Les solutions qu'elle apporte s'arrêtent là où l'intervention de l'homme commence.


Rédigé par Oriane Esposito
Responsable éditoriale