Entretien avec Daniel Annerose, directeur général de Manobi, une société sénégalaise de services mobiles et Internet pour les professionnels...

Entretien avec Daniel Annerose, directeur général de Manobi,
une société sénégalaise de services mobiles et Internet pour les professionnels.
 

L'Atelier : Daniel Annerose, bonjour. Pourriez-vous, tout d'abord, nous préciser quelle est l'activité de Manobi et quels sont ses objectifs?
 
Daniel Annerose : Manobi est un opérateur et un fournisseur de services à valeur ajoutée sur réseau mobile et Internet pour les professionnels et les entreprises. Nos clients sont à la fois des petits agriculteurs ou des pêcheurs mais aussi des sociétés nationales ou multinationales auxquelles nous offrons des services de mobilité améliorant leur efficacité et leur compétitivité. Nous sommes une société africaine dont la principale base opérationnelle se trouve au Sénégal. Notre objectif est simple. En Afrique, le téléphone mobile est un secteur en très forte croissance, il y a aujourd'hui beaucoup plus d'abonnés au mobile qu'au fixe sur ce continent et on prévoit que d'ici 4 à 5 ans plus de 50% de la population de ce continent sera équipée et utilisera un téléphone mobile. Or à cette période l'Afrique sera encore à 70% rurale. Nous voulons donc transformer ce téléphone en un outil de travail et donc en faire, grâce à nos services, un levier de développement économique et social pour les populations africaines.
 
L'Atelier : Nous avons pu voir, lors du colloque Tech for Food, qu'un grand nombre d'initiatives étaient menées par des institutions et des organismes publics. Pourquoi n'y a-t-il pas actuellement plus de projets menés par des entreprises privées?
 
D.A : En matière d'aide au développement des pays du Sud et notamment africains, il y a une tradition, voire un héritage, qui encourage l'intervention du public plutôt que celle du privé. Les moyens publics sont paradoxalement plus simples à mobiliser, et les acteurs sont plus nombreux. Beaucoup d'entreprises privées se sont créées dans le secteur des nouvelles technologies en Afrique mais extrêmement peu se sont développées significativement faute d'accès à des financements locaux ou internationaux. Il n'y a pas dans la majorité des pays africains de tradition de capital-risque ou d'investissement privé d'aide au démarrage qui permettrait à toutes ces entreprises, qui ont des idées originales, de financer rapidement et à temps leur développement. Cette distance entre la capacité d'intervention du public et souvent de l'aide extérieure et les limites du secteur privé local représentent deux risques fondamentaux à mes yeux. Premièrement, celui de lancer des projets démesurés ne répondant pas aux besoins réels des populations ciblées, et deuxièmement celui de ne pas pouvoir assurer la pérennité des bons projets faute de modèles économiques appropriés.
 
L'Atelier : Comment mobiliser les opérateurs pour leur faire comprendre les enjeux financiers d'un déploiement du réseau? Quelles améliorations une telle implication pourrait-elle apporter aux  particuliers?
 
D.A : Les opérateurs africains comprennent la nécessité d'intégrer les nouvelles technologies dans leur stratégie de déploiement. Ils perçoivent bien le potentiel de leurs outils pour les particuliers et donc pour le développement de leur activité. Je constate aussi que beaucoup d'entre eux comprennent le rôle que leurs dispositifs peuvent avoir pour le développement des zones rurales. Mais encore une fois, pour qu'ils financent naturellement ce type de projets, il est fondamental de leur présenter les plans de développement et les modèles économiques associés suffisamment attractifs pour stimuler leurs investissements dans ces zones.
 
L'Atelier : Des projets basés sur un partenariat public-privé sont-ils envisageables?
 
D.A : Oui, le public et le privé peuvent travailler efficacement durant toutes les phases d'un projet, depuis la formalisation de l'idée, en passant par le pilote, les phases de validation et d'extension. Si le rôle de chacun est bien assuré au sein de ce projet, il est possible de créer des écosystèmes originaux en termes de technologies et de services et performants en termes de bénéfices pour les populations concernées. Nous avons expérimenté nous-mêmes ce type d'association au Sénégal avec la Sonatel, aujourd'hui Orange Sénégal, Alcatel, le programme InfoDev de la Banque Mondiale et les associations de pêcheurs sénégalais. Avec ce consortium, en quelques mois, plus de 20 000 pêcheurs ont été connectés au réseau mobile de la Sonatel et ont bénéficié de services métiers exploitables depuis leur téléphone mobile. Nous menons une expérience similaire en Zambie avec des petits agriculteurs de produits biologiques. Nous sommes associés maintenant dans un consortium avec le FIDA et l'USAID, le CTA ainsi que les opérateurs téléphoniques et des ONG pour développer ce type d'interaction dans des projets articulant clairement le savoir-faire technologique et économique du privé avec les programmes traditionnels d'aide au développement que mènent ces partenaires avec l'objectif d'atteindre rapidement un très grand nombre de bénéficiaires.
 
L'Atelier : Quels sont les enjeux de l'appropriation par le secteur privé des initiatives destinées à améliorer l'accès à l'information et les échanges commerciaux?
 
D.A : L'enjeu principal, à mon sens, est celui de la pérennité des solutions et services dont nous aurons prouvé la valeur pour le développement de ces échanges commerciaux. Il faut pour cela des modèles économiques nous permettant de dépasser le stade des belles démonstrations ou de vitrines sur un groupe restreint et passer à celui d'un service structurant et renforçant la compétitivité d'une filière. Par exemple, les échanges agricoles régionaux aujourd'hui en Afrique sont très mal structurés, les systèmes d'information sur les marchés et les plates-formes transactionnelles comme ceux que nous fournissons sont destinés à appuyer ce renforcement des agricultures africaines et celui du marketing de leurs produits.
 
Les effets du développement des technologies de l'information et de la communication sur le développement économique d'un pays est connu. Ce secteur génère de l'emploi direct et indirect et apporte de fortes valeur ajoutée aux utilisateurs. Nous savons que ces impacts sont particulièrement forts aujourd'hui dans les pays émergents, comme la Chine ou l'Inde, et dans les pays en voie de développement comme le Sénégal. Et naturellement, le rôle du secteur privé est essentiel dans cette croissance.
 
Enfin, les enjeux sont aussi ceux du développement social des populations. Il faut des réseaux, des services, mais aussi des contenus adaptés aux besoins des populations. L'identification de ces contenus, leur adaptation aux capacités des utilisateurs, les modalités de leur bonne exploitation, les formes de partage de l'information et de réplication des succès nécessitent aussi une meilleure participation du secteur privé, de manière à cadrer les aspirations généreuses de développement dans leur contexte d'application.
 
Propos recueillis par Mathilde Cristiani, pour L'Atelier
 
(Atelier groupe BNP Paribas – 13/03/2007)