La presse et l’industrie des médias au sens large font aujourd’hui face à des défis de taille. Comment la technologie de la Silicon Valley aide-t-elle à les résoudre ?

La Silicon Valley réinvente la presse traditionnelle

Aux États-Unis, le contexte politique actuel porte sur le devant de la scène les failles de l’industrie de la presse. Depuis le début de la campagne présidentielle américaine et jusqu’à aujourd’hui, les « fake news » envahissent le paysage médiatique. Selon un sondage réalisé par Ipsos en décembre dernier, dans 75% des cas, les adultes américains se laisseraient ainsi prendre par des faits d’actualité erronés. Et les réseaux sociaux auraient contribué à propager ces fausses informations.

Pourtant c’est entre les médias traditionnels et leur public (lecteurs, spectateurs ou auditeurs) que le climat de défiance ou méfiance s’installe. Seuls 18% des Américains croient fortement aux informations distribuées par des organes de presse nationaux, d’après une étude conduite en janvier 2016 par Pew Research Center. Le cabinet d’études Gallup parle, quant à lui, du plus bas niveau de confiance jamais observé.

Mais les « fake news » et la confiance du lectorat ne sont pas les seules épines du pied des médias. La monétisation des contenus en ligne demeure encore aujourd’hui un défi. Les médias cherchent encore leur modèle. Beaucoup se contentaient jusqu’ici de monétiser le clic plutôt que le contenu. Une fois la page ouverte, peu leur importe alors que l’internaute lise la totalité de l’article ou l’apprécie. Seule compte la rémunération au clic sur les publicités. C’est ainsi que les titres racoleurs se sont multipliés au détriment parfois d’un contenu de qualité. La tendance des « ad blockers » (technologie bloquant l’affichage des publicités) montrent que ce système a ses limites.

Par ailleurs, comme le décrit John Hermann, journaliste au New York Times, nous sommes aussi passés d’un « Internet peuplé de sites web à un Internet basé sur les applications mobiles et les plateformes des réseaux sociaux ». Facebook devient ainsi peu à peu le lieu incontournable pour collecter de l’information et les médias traditionnels doivent s’y adapter et se réinventer pour survivre.

Les start-up média au secours des acteurs historiques

Parfois pointée du doigt comme l’une des causes de la crise des médias, la technologie peut être une solution. Et si des start-up, exploitant le digital et les technologies émergentes à l’instar de la réalité virtuelle, venaient à la rescousse des médias classiques ?

Certes, les montants levés par ces jeunes entreprises auprès des venture capital sont à la baisse depuis mi 2013. Cependant, on aurait tort de penser que le secteur est délaissé par les investisseurs, notamment « corporate ». Les acteurs principaux de l’industrie des médias, grands groupes de presse notamment, se sont d’ailleurs montrés au cours des 4 dernières années particulièrement actifs, soit en multipliant investissements et acquisitions, soit en lançant des accélérateurs de start-up média. C’est le cas du New York Times, du Washington Post mais aussi d’Axel Springer. De surcroît, les chiffres diffèrent selon les verticales. Les investissements dans le domaine de la réalité virtuelle et augmentée ont grimpé de 137% en volume depuis 2015 selon CB Insights. 38 « deals » ont été signés en 2016 contre 16 en 2015 et 7 en 2014. Les start-up média n’auraient donc pas dit leur dernier mot.

les entreprises de media qui investissent dans la VR/AR

Le nombre d’investissements réalisés par des acteurs historiques du secteur des médias dans des start-up de réalité virtuelle et augmentée ne cesse d’augmenter depuis trois ans

Les « fake news » également dans le radar des entreprises de la tech

Accusés d’avoir malgré eux contribué à la diffusion de « fake news » pendant la campagne présidentielle américaine, Facebook et Google ont récemment annoncé s’engager à développer un outil de vérification des sources en prévision des élections en France. Il y a quelques jours, Facebook a également commencé à prévenir les lecteurs américains des contenus controversés. Le réseau social appose pour cela un tag « disputed » (contesté) près du titre et propose un renvoi vers un article expliquant les raisons pour lesquels il faudrait douter de la véracité de cette information. Un bon début bien que l’outil ne soit pas capable de distinguer un média satirique d’un journal classique et que le terme « contesté » laisse à penser qu’il y a plusieurs vérités et prises de position quant il s’agit simplement de vérifications factuelles.

Facebook est volontairement flou pour ne pas agir et être perçu comme « un arbitre de la vérité ». Mark Zuckerberg refuse que son entreprise fasse les vérifications que font les journalistes pour déterminer et établir la vérité, parce qu’il considère que Facebook n’est pas un média. Selon Tony Haile, fondateur de l’entreprise d’outils de web analytique Chartbeat, c’est presque le cas. Pour lui un média digital se définit selon cinq activités : « il crée, héberge, hiérarchise, distribue et monétise du contenu. Facebook fait tout à part créer du contenu ».

Outre les GAFA cités, les start-up se mobilisent aussi sur ce sujet brûlant aux États-Unis. Averpoint, basée en Silicon Valley, a ainsi vocation à rendre l’échange plus transparent entre les utilisateurs et les grandes institutions (presse et marques). Pour cela, ils développent des « proof points » (« points de preuve »), des annotations qui mettent en lumière la source des informations avancées. Pour l’instant, elles sont rédigées par les contributeurs et les personnes possédant un compte AverPoint. La plateforme constitue également un lieu de publication de contenus natifs. Il revient à chaque rédacteur de fournir des « points de preuve » pour que son contenu soit validé sur la plateforme. Ces mêmes points peuvent être contredits, toujours preuve à l’appui, et contribuer à rendre l’information claire et solidement vérifiée.

Mue par une vision similaire à celle d’AverPoint, la start-up Authenticated Reality, créée par des experts de la cybersécurité, ne propose rien de moins qu’un « Nouvel Internet », une communauté en ligne ultra-sécurisée. Seuls les comptes d’utilisateurs vérifiés par le système d’authentification de la jeune pousse pourront poursuivre la navigation. Chaque url est ensuite ouverte aux commentaires de sorte à créer de l’interaction et encourager la quête de vérité.

Les médias traditionnels s’adaptent à l’innovation sans forcément dénaturer le travail des journalistes

Les médias traditionnels ne sont pas réticents envers la technologie et les pratiques de la Silicon Valley. Le Monde lançait ainsi en janvier 2017 Décodex, un outil permettant aux utilisateurs de vérifier la fiabilité des sites internet. Le New-York Times commence même à intégrer les tweets de ses journalistes dans son édition papier, dans des pages dédiées. L’adoption de nouveaux usages doit se faire sans dénaturer le travail des journalistes de presse traditionnelle. Corine Lesnes, correspondante du Monde à San Francisco, l’expliquait lors du meetup sur le futur des médias, organisé par L’Atelier BNP Paribas North America le 23 février dernier. Elle a pris l’exemple de Snapchat, une évolution positive qui ne remplace pas pour autant le travail d’écriture des reporters. « À chaque fois que je retourne à Paris, j’essaie de comprendre pourquoi on fait de la vidéo ; pourquoi, alors qu’on est si fiers de nos articles, doit-on passer à l’image ? Ils disent que c’est parce que c’est là qu’il y a le plus de potentiel de croissance, que les gens aiment recevoir l’information par images et que c’est donc ce que nous devons leur proposer. Très bien mais dans ce cas un écrivain devra aussi devenir cinéaste ». En réalité, « Le Monde a la même démarche que la Silicon Valley, précise-t-elle, nous tentons de nouvelles choses et voyons si cela fonctionne ».

C’est le cas aussi avec les titres. Des salariés du groupe qui ne sont pas les auteurs de l’article les modifient pour tenter d’attirer le lecteur. « J’ai appris à faire des titres très factuels du type “succès à la conférence de L’Atelier BNP Paribas North America hier soir”, aujourd’hui pour attiser la curiosité du lecteur, mon titre pourrait se transformer en “Mais que s’est-il passé à la conférence de L’Atelier BNP Paribas North America hier soir ?», s’amuse Corine Lesnes.

Dans certains médias, la technologie influence le travail des journalistes parce qu’elle permet de mesurer le nombre de vues et de partages d’un article. Des données liées à la quantité et non pas forcément à la qualité des papiers. Au Monde, les deux ne sont pas corrélés. Les articles considérés comme faisant partie des meilleurs copies sont souvent visibles uniquement en édition abonnés et donc par définition vus par moins de personnes.

Aujourd’hui, Le Monde, comme le New-York Times, tirent encore la majorité de leurs revenus de leurs éditions papiers, mais ce ne sera probablement plus le cas demain. Les éditions numériques permettent de multiplier les tests pour trouver le bon modèle.

La réalité virtuelle, tremplin pour gagner en confiance ?

La presse s’essaie ainsi à la production de contenus immersifs consommables soit via un player web soit par le biais d’un casque de réalité virtuelle. Sur le marché sont aujourd’hui en effet commercialisées des caméras de haute qualité capables de capter des images en 360°, à l’instar des solutions développées par Giroptic et Orah.

Depuis novembre 2015, le New York Times a ainsi pu emmener son lectorat en pèlerinage à la Mecque, en orbite autour de Platon ou encore sur le champ de bataille de Falloujah en Irak. Une application mobile, nytvr est même née de la volonté du groupe de presse d’investir la réalité virtuelle. Et les bénéfices des contenus immersifs ont été largement évoqués à l’occasion de notre meetup sur le futur des médias. Comme le soulignait Deniz Ergürel, fondateur et CEO d’Haptical, une start-up qui ambitionne de publier le premier journal entièrement en réalité virtuelle. « Si les journaux sous le format papier ou digital nous emmènent aux portes de l’actualité, la réalité virtuelle, elle, va plus loin en nous glissant à l’intérieur du contenu. D’ici cinq à dix ans, nous marcherons littéralement dans des faits d’actualité ! ». La réalité virtuelle a également le pouvoir d’amplifier des actus froides en intégrant une dimension fortement émotionnelle au contenu comme l’a remarqué Luc Dumont, Chief Business Officer d’Orah. « Il s’agit d’une toute nouvelle manière de consommer de la news. Cette dernière n’est plus entièrement sous la direction du journaliste seul, le lecteur devient à son tour acteur de l’actualité ». Tout se passe alors comme si le reporter prêtait ses yeux à l’audience, ce qui règlerait le problème de confiance envers les médias. Voir de ses propres yeux pour être convaincu, serait-ce là la véritable promesse offerte par la réalité (paradoxalement) virtuelle ?

Néanmoins, comme l’a rappelé Ben Werdmuller, directeur des investissements chez Matter - un programme d’accélération pour start-up média - nous ne restons pas l’abri de voir se distribuer de faux contenus en réalité virtuelle, de la même manière que circulent aujourd’hui sur la toile des papiers s’appuyant sur des faits erronés.

Réalité virtuelle et augmentée, sources de revenus additionnels pour la presse ?

Les contenus en réalité virtuelle pourraient-ils constituer une source de revenus additionnels pour les groupes de presse ? Pour l’heure, la plupart des contenus demeurent disponibles gratuitement. Plus tard, en fonction de leur adoption et de la réceptivité du public face à ces contenus, les formats pratiqués aujourd’hui en matière d’accès aux articles journalistiques ou aux vidéos pourront également s’appliquer. Ainsi, des modèles de monétisation à l’image des pré-roll vidéos ou d’offres de contenu premium apparaîtront. En outre, Luc Dumont considère que le placement de produits pratiqué largement dans le domaine cinématographique pourrait faire son entrée dans le champ de la réalité virtuelle : « Les marques réaliseront rapidement qu’il y a beaucoup plus d’espace au sein d’un contenu en réalité virtuelle que dans une vidéo classique. On pourrait dès lors imaginer que les annonceurs payeront pour faire figurer un logo ou un support publicitaire au sein d’un contenu en 360°».

La réalité virtuelle et augmentée, les vidéos à 360°, les outils de vérifications factuelles... sont donc tout autant de moyens, développés dans la Silicon Valley, permettant àl’industrie des médias de se réinventer, de lutter contre les fausses informations, de restaurer la confiance entre les journalistes et leur audience et de trouver de nouveaux modèles économiques pour monétiser le contenu tout en s’adaptant à la réalité des nouveaux médias. Aux journalistes aussi de s’adapter... sans pour autant que la technologie ne leur fasse perdre de vue les principes de leur métier.

Par Pauline Canteneur et Sophia Qadiri