La citation est de Soulages, peintre que j'ai eu la chance de découvrir il y a plusieurs années par mon oncle, qui aime tellement cet artiste qu'il a réalisé à quinze ans d'écart deux magnifiques documentaires sur lui. Pourquoi l'écrire sur ce blog ? Non pour vanter les qualités de documentariste de mon cher tonton (mais bon, je l'ai quand même fait, le sens de la famille corse, vous comprenez...). Mais bien pour ce que cette petite phrase veut dire.

Phrase que j'ai trouvée tout à fait appropriée à ma sortie de l'exposition sur De Chirico, au musée d'Art moderne. Exposition très riche en matière de toiles proposées, le problème n'est pas là. Ce qui m'a dérangée, c'est la scénographie. Les "explications" autour des peintures étaient rédigées dans un langage tellement pompeux et abscond qu'il en devenait incompréhensible. D'explication, il devenait verbiage de soi-disant initié. Petite perle : "ils enferment le spectateur dans un entre-deux mondes plein d'incongruités et d'illogisme spatial en marquant un onirisme décalé". Admettons... Le problème, c'est que le spectateur fait confiance à ce support pour l'éclairer dans son approche de l'œuvre. Et que ce type d'explications déclenche plus sentiment d'infériorité et mal de tête que compréhension de l'esthétique d'un peintre.

On en arrive à l'accessibilité de la culture, que les gouvernements revendiquent chacun comme l'un de leurs grands chevaux de bataille. Difficile d'y adhérer quand on a payé 11 euros sa place dans un musée public pour aller se crisper devant des explications obscures. Explications qui vous culpabilisent et vous donnent l'impression d'être un sombre crétin devant la peinture que vous essayez d'apercevoir entre les épaules d'un groupe de mamies qui s'extasient sur la multiplicité des lignes de fuite sur la toile "Gare Montparnasse ou la mélancolie du départ".

Des initiatives pour rendre l'art plus accessible et donner envie aux gens de s'y intéresser, il y en a. D'un point de vue technique, l'entrée du téléphone portable dans le musée comme support d'explication en est une. Sophie Maurice parlait ainsi récemment du Louvre, qui propose des treks culturels avec son iPhone pour guide. Et au MoMa, les informations sur les œuvres se téléchargent sur son mobile par réseau Wi-Fi.

Autant de projets intéressants, qui brassent support innovant et propos adapté : selon Sophie, l'application Musetrek propose au visiteur de découvrir les œuvres avec comme guide celui qui les a inspirées : Jésus. Les polémiqueurs rappelleront évidemment que l'iPhone n'est pas possédé par tous les publics, ce qui pourrait amener à une nouvelle forme de discrimination. Et ils auront raison. Mais je crois que l'on a beaucoup à gagner à généraliser cette approche. Il y aura toujours des moyens de proposer des outils technologiques aux visiteurs.

Ce qu'il faut faire évoluer, c'est cette propension - et pas généralisation - à considérer que l'art ne peut être perçu que comme une chose d'initiés, une discipline absolument sensée. Et qu'il faut couvrir la moindre photo, phrase ou peinture d'une esthétique complexe et globale qui aurait été voulue par l'artiste. L'art, ce n'est pas la volonté de trouver la cristallisation des méfaits de la société de consommation dans la photo d'un pont. C'est le pont, et toute l'énigme qui va avec.

Et on en revient à Soulages. Dont je livre le reste de la citation : " Les intentions d'un artiste, comme les explications du spectateur, sont toujours de fausses clés. Elles n'abordent qu'un côté d'une oeuvre, elles n'entament pas l'énigme qu'elle est. Sur une peinture comme sur toute oeuvre viennent se faire et se défaire le sens qu'on lui prête". Magique...

Rédigé par Mathilde Cristiani
Head of Media